vendredi, février 20, 2026

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Stratégies Occident vs Chine : Jeu d’Echecs ou Jeu de Go ? 

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Par Bernard Raymond Jabre

Le roi et l’eau : deux manières irréconciliables de penser la stratégie

On a souvent réduit la différence entre les échecs et le Go à une opposition culturelle un peu facile : l’Occident d’un côté, la Chine de l’autre. En réalité, ces deux jeux incarnent deux façons profondément différentes d’entrer en relation avec le réel. Ils ne proposent pas seulement des règles distinctes, mais deux visions du conflit, du temps, de la victoire et, au fond, de la vie elle-même.

Aux échecs, le monde est structuré dès le départ. Le plateau est ordonné, symétrique, hiérarchisé. Chaque pièce a une identité claire, une valeur reconnue, une fonction précise. Il y a un centre, un objectif ultime, un point vital : le roi. Toute la partie est orientée vers cette fin. Penser stratégiquement consiste à calculer, anticiper, concentrer ses forces, créer une supériorité locale décisive. La victoire est un événement net, visible, irréversible. Le roi tombe, le jeu s’arrête. Il y a un avant et un après.

Le Go, à l’inverse, commence dans le vide. Le plateau est nu, sans hiérarchie, sans centre prédéfini. Toutes les pierres sont identiques. Leur valeur ne vient pas de ce qu’elles sont, mais de la place qu’elles occupent et des relations qu’elles tissent. Il n’y a pas de pièce à protéger, pas de point unique à prendre. Le but n’est pas de tuer, mais d’occuper, d’influencer, d’encercler. La victoire n’est pas un moment spectaculaire, mais un constat progressif. On se rend compte, souvent tard, que l’espace s’est refermé.

Cette différence change tout. La stratégie échiquéenne est une stratégie de l’affrontement. Elle cherche la clarté, la décision, le coup juste. Elle est à l’aise dans les mondes stables, codifiés, où les règles sont connues et partagées. Elle valorise l’audace, le sacrifice héroïque, l’attaque directe. Elle produit des récits de bataille, des vainqueurs identifiables, des défaites assumées. Mais elle a une faiblesse : elle suppose que le monde a un centre et qu’il suffit de le frapper pour gagner.

La stratégie du Go repose sur une intuition presque inverse. Elle part du principe que le monde est fluide, sans centre fixe, traversé de tensions diffuses. Elle ne cherche pas l’affrontement frontal, car celui-ci est coûteux et souvent inutile. Elle privilégie le contournement, la pression lente, l’usure. Perdre une pierre n’est pas un drame si cela permet de consolider une position plus vaste. Le sacrifice n’est pas héroïque, il est fonctionnel. Ce qui compte, ce n’est pas de gagner vite, mais de ne pas perdre l’espace.

Le rapport au temps est peut-être la différence la plus profonde. Aux échecs, le temps est tactique. Chaque coup rapproche d’un dénouement. L’urgence est permanente. Au Go, le temps est stratégique. Il étire la partie, dilue la violence, permet aux positions de mûrir. On peut attendre, reculer, laisser l’adversaire s’agiter. L’eau ne presse pas. Elle sait que le relief finira par céder.

Ces deux logiques produisent aussi deux rapports distincts à la puissance. Les échecs valorisent la concentration : rassembler ses forces pour frapper au bon endroit. Le Go valorise la dispersion cohérente : être présent partout sans jamais s’exposer totalement. L’un cherche la supériorité locale décisive, l’autre la domination globale invisible. L’un gagne en prenant, l’autre gagne en rendant certains espaces inhabitables pour l’adversaire.

Aucune de ces stratégies n’est intrinsèquement supérieure. Elles sont adaptées à des mondes différents. Les échecs excellent là où les règles sont claires, les enjeux identifiés, le temps compté. Le Go devient redoutable dans les systèmes complexes, ouverts, instables, où il n’y a ni centre à abattre ni fin clairement définie. Le problème naît lorsqu’on applique l’une à un monde qui relève de l’autre. Chercher un roi à abattre dans un univers de réseaux, de flux et de dépendances croisées conduit souvent à frapper à côté.

Au fond, les échecs racontent une vision tragique et héroïque du monde : on gagne ou on perd, on attaque ou on se défend, on tombe ou on triomphe. Le Go raconte une vision plus silencieuse : on s’étend, on s’adapte, on cède pour durer. L’un met en scène la victoire. L’autre l’efface presque. Et c’est peut-être là la leçon la plus dérangeante : dans le monde tel qu’il est devenu, la puissance la plus efficace n’est plus toujours celle qui gagne les batailles visibles, mais celle qui façonne l’espace de telle sorte que la bataille n’ait même plus besoin d’avoir lieu.

Jeu d’échecs ou jeu de Go : deux manières de voir le monde géopolitique

Il est tentant de croire que la géopolitique se résume à des rapports de force bruts, à des intérêts nationaux bien identifiés, à des conflits que l’on peut cartographier comme des fronts militaires. Pourtant, derrière les décisions, les alliances et les guerres, il existe presque toujours une manière implicite de voir le monde. Une grille mentale. Une façon de penser le temps, l’espace, l’adversaire, la victoire. À cet égard, la comparaison entre le jeu d’échecs et le jeu de Go n’est pas une métaphore décorative. Elle touche au cœur de la façon dont les puissances se représentent le réel.

Le jeu d’échecs propose un monde déjà ordonné. Tout y est donné dès le départ : les pièces, leurs rôles, leur valeur, la symétrie initiale. Le conflit est frontal, lisible, hiérarchisé. Il y a un centre, un objectif ultime, une pièce dont la chute met fin à la partie. Cette vision correspond naturellement à une lecture géopolitique où l’on cherche des États pivots, des capitales à contrôler, des régimes à renverser, des victoires décisives. Le monde est pensé comme un affrontement de volontés clairement identifiables. Gagner, c’est frapper juste, au bon moment, au bon endroit.

Cette approche a façonné une grande partie de la géopolitique occidentale moderne. Elle valorise la dissuasion, la supériorité militaire, la rapidité de décision, l’effet de choc. Elle suppose qu’en éliminant un centre de gravité – un État, un leader, une capacité stratégique – l’équilibre général basculera. Elle produit des guerres spectaculaires, des coalitions visibles, des narrations claires de victoire ou de défaite. Mais elle porte aussi une fragilité : elle présuppose que le monde a un centre et que ce centre peut être neutralisé sans que le système tout entier ne se recompose ailleurs.

Le jeu de Go repose sur une intuition radicalement différente. Le plateau commence vide. Il n’y a pas de hiérarchie préalable, pas de centre désigné, pas de pièce à protéger absolument. Toutes les pierres se valent. Leur importance dépend uniquement de leur position et de leurs relations. Le conflit n’est pas un choc direct mais une lutte pour l’espace, pour l’influence, pour la respiration. On ne gagne pas en détruisant l’adversaire, mais en l’empêchant progressivement de se déployer. La victoire n’est pas un moment dramatique, c’est un état de fait qui s’impose lentement.

Appliquée à la géopolitique, cette vision change profondément la lecture du monde. Il ne s’agit plus de renverser des régimes ou de contrôler des capitales, mais de structurer des réseaux, d’orienter des flux, de sécuriser des corridors, de créer des dépendances fonctionnelles. Le pouvoir devient diffus. Il se loge dans les infrastructures, les normes, les chaînes logistiques, l’énergie, la finance, le temps long. L’affrontement direct est évité non par pacifisme, mais parce qu’il est inefficace. Forcer l’adversaire, c’est risquer de provoquer une coalition. Le contourner, c’est souvent le neutraliser sans combat.

Ces deux manières de voir le monde coexistent aujourd’hui et s’entrechoquent. Une partie des tensions internationales naît précisément de cette incompréhension mutuelle. Là où certains acteurs pensent encore en termes d’échecs – lignes rouges, frappes décisives, démonstrations de force – d’autres raisonnent déjà en termes de Go, accumulant des positions périphériques, acceptant les crises locales tant qu’elles ne bloquent pas les flux globaux, investissant dans la durée plutôt que dans le choc.

Aucune de ces visions n’est moralement supérieure. Elles répondent à des mondes différents. Le jeu d’échecs correspond à un univers de souverainetés clairement définies, de conflits limités, de règles relativement stables. Le jeu de Go s’adapte mieux à un monde multipolaire, interconnecté, instable, où la puissance ne se concentre plus mais se diffuse. Le danger surgit lorsque l’on persiste à jouer aux échecs sur un plateau qui est devenu celui du Go, ou inversement lorsque l’on refuse le conflit frontal là où il est inévitable.

Au fond, poser la question « échecs ou Go ? » revient à interroger notre propre rapport au monde. Voyons-nous la géopolitique comme une succession de batailles décisives, ou comme une lente transformation des équilibres ? Cherchons-nous à gagner, ou à durer ? Voulons-nous dominer l’espace, ou simplement le rendre habitable pour nos intérêts ? Le monde contemporain semble de plus en plus rétif aux victoires claires et définitives. Il récompense la patience, la flexibilité, la capacité à penser sans centre.

Peut-être que la vraie lucidité stratégique consiste aujourd’hui à savoir reconnaître sur quel plateau nous jouons. Tant que nous continuerons à chercher des rois à abattre dans un monde de réseaux, nous risquerons de remporter des batailles visibles tout en perdant la partie invisible. Et tant que nous refuserons de voir que certains acteurs ne cherchent pas la victoire spectaculaire mais l’évidence silencieuse, nous continuerons à être surpris par des puissances qui avancent sans bruit, sans déclaration, sans triomphe, mais dont la présence devient, un jour, impossible à contourner.

Quand la Chine ne conquiert pas : elle coule comme l’eau, là où l’eau peut passer

Il y a une erreur presque réflexe dans la manière occidentale de regarder les Routes de la Soie. On cherche un plan, un centre, une intention finale. On veut savoir où est le coup décisif, quel pays est la cible, à quel moment la Chine montrera son vrai visage. Cette manière de poser la question dit déjà beaucoup plus sur nous que sur elle. Car le projet du Belt and Road n’est pas un plan de conquête au sens classique. C’est autre chose. Quelque chose de plus lent, de plus diffus, de beaucoup plus dérangeant. Ce n’est pas une attaque. C’est une transformation silencieuse du terrain.

La stratégie de l’eau, telle qu’on la comprend à travers le Go, commence par une idée simple et radicale : il n’y a pas de centre à prendre. Le monde n’est pas organisé autour d’un roi dont la chute mettrait fin à la partie. Il est fait de flux, de marges, d’interstices. Gagner ne consiste pas à frapper, mais à rendre certains mouvements naturels et d’autres impossibles. C’est exactement ce que fait la Chine avec les Routes de la Soie. Elle ne cherche pas à contrôler des capitales. Elle organise les circulations. Elle ne s’empare pas des sommets visibles du pouvoir. Elle façonne les vallées par lesquelles passent les marchandises, l’énergie, les données, le temps.

Chaque port financé, chaque ligne de chemin de fer, chaque zone logistique paraît, pris isolément, banal, parfois même mal conçu ou peu rentable. Mais au Go, une pierre seule n’a presque aucune valeur. Ce qui compte, c’est la relation entre les pierres, leur capacité à créer de l’influence à distance, à dessiner un espace où l’adversaire respire moins bien sans comprendre pourquoi. Les Routes de la Soie sont une immense pose de pierres à l’échelle de continents entiers. Rien n’y ressemble à un coup de force. Tout y ressemble à une patience obstinée.

La Chine a avancé là où d’autres ne voulaient plus aller. Des pays jugés trop risqués, trop instables, trop pauvres, trop compliqués. Là où les institutions occidentales voyaient des problèmes, elle a vu des vides. Et comme l’eau, elle a suivi ces creux. Elle n’a pas contesté frontalement l’ordre existant. Elle l’a contourné. Elle n’a pas cherché à remplacer les grandes puissances en place. Elle a relié entre elles des périphéries délaissées jusqu’à ce qu’elles forment un espace cohérent, fonctionnel, dépendant sans être officiellement soumis.

Dans une logique échiquéenne, on voudrait pouvoir détruire ce projet en identifiant un point faible décisif. Un pays clé, un port stratégique, un corridor vital. Mais le Belt and Road est pensé précisément pour éviter cela. Il n’a pas de centre nerveux. Il n’y a pas de roi à mater. Si un projet échoue, un autre prend le relais. Si un pays se retire, le réseau continue ailleurs. La force de cette architecture réside dans sa redondance et sa dispersion. Elle encaisse les coups sans jamais s’effondrer, car elle n’a pas besoin de gagner localement pour rester globalement dominante.

Le temps est l’autre dimension essentielle de cette stratégie. Là où l’Occident pense en cycles courts, en échéances électorales, en résultats visibles à cinq ans, la Chine pense en décennies. Elle n’a pas besoin que les Routes de la Soie soient immédiatement rentables ou unanimement acceptées. Il lui suffit qu’elles existent, qu’elles structurent progressivement les flux. Le jour où commercer, transporter, connecter coûtera moins cher en passant par des infrastructures chinoises, la question idéologique ne se posera même plus. Les acteurs suivront le chemin le plus simple. Au Go, la meilleure position est celle que l’adversaire utilise de lui-même.

Cette approche explique aussi l’extrême prudence chinoise sur le plan militaire et idéologique. Occuper, imposer, humilier, ce serait provoquer une réaction. Or la stratégie de l’eau évite les coalitions. Elle ne cherche pas à susciter l’hostilité frontale. Elle avance sans drapeau, sans discours messianique, sans promesse de salut universel. Elle laisse les pays formellement souverains, politiquement libres, tout en les inscrivant peu à peu dans une toile de dépendances fonctionnelles. Ce n’est pas une domination déclarée. C’est une contrainte douce.

La dette, souvent brandie comme la preuve d’un piège, doit être comprise dans cette logique. Elle n’est pas l’équivalent d’un coup d’échecs brutal. Elle ressemble plutôt à une pression progressive, à une manière de réduire l’espace de manœuvre sans jamais fermer complètement le jeu. On n’étrangle pas. On canalise. On oriente. On rend certaines options coûteuses et d’autres naturelles. Jusqu’au moment où le pays concerné joue spontanément dans le sens du réseau existant, non par soumission, mais par rationalité.

Ce qui déroute profondément l’Occident, c’est qu’il attend toujours le moment où la Chine passera à l’attaque. Ce moment ne viendra peut-être jamais. Parce que dans la logique du Go, la victoire n’est pas un événement spectaculaire. C’est un état de fait tardif, presque banal. Un jour, on réalise que l’espace a été structuré, que les flux ont pris leur chemin, que revenir en arrière coûterait trop cher. Il n’y a alors ni défaite proclamée ni victoire célébrée. Il n’y a qu’un constat silencieux : la partie a glissé ailleurs.

Les Routes de la Soie ne racontent pas une volonté de domination au sens classique. Elles racontent une autre manière d’habiter le monde. Une manière qui accepte la lenteur, l’ambiguïté, l’inachèvement. Une manière qui préfère façonner les conditions du jeu plutôt que de gagner une partie. Comme l’eau, la Chine n’annonce pas qu’elle a gagné. Elle se contente de couler partout où passent les échanges. Et lorsqu’on s’en rend compte, il est souvent trop tard pour parler de combat. Il ne reste qu’un paysage transformé, sans bataille décisive, sans roi tombé, mais où respirer autrement devient presque impossible.

La dette comme rivière lente : comment la Chine enferme l’espace sans fermer le poing

Pour un esprit formé aux échecs, la dette est une arme. Elle sert à faire plier, à prendre le contrôle, à imposer des conditions. Elle est brutale ou elle est inutile. On prête pour dominer, on exige pour soumettre. Dans cette lecture, la stratégie chinoise d’endettement des pays voisins apparaît comme un piège cynique, un coup masqué destiné à saisir ports, terres ou souverainetés. Mais cette lecture est trompeuse, parce qu’elle projette une logique de choc là où il n’y a qu’un travail de pression lente. Pour comprendre ce que fait réellement la Chine avec la dette, il faut abandonner l’échiquier et poser le regard sur un plateau de Go.

Dans la logique du Go, on ne cherche pas à capturer immédiatement les pierres adverses. On cherche à réduire leur espace vital, à rendre leur respiration difficile, à orienter leurs mouvements sans jamais les contraindre frontalement. La dette chinoise fonctionne exactement ainsi. Elle n’est pas conçue comme un instrument de prise de contrôle immédiate, mais comme une pierre posée dans l’environnement stratégique d’un pays. Une pierre qui, seule, ne fait rien. Mais qui, reliée à d’autres – infrastructures, accords commerciaux, dépendance logistique, normes techniques – commence à dessiner une zone d’influence.

La Chine ne prête pas d’abord pour récupérer. Elle prête pour lier. Dans une stratégie échiquéenne, on chercherait à provoquer un défaut de paiement, à déclencher une crise, à forcer une cession d’actifs. Ce serait un coup spectaculaire, visible, immédiatement conflictuel. Or la Chine évite précisément cela. Un défaut brutal détruit la relation, provoque des résistances, attire l’attention. Dans la logique de l’eau, ce serait frapper le rocher. La Chine préfère user la berge.

L’endettement crée une relation asymétrique dans le temps. Il ne supprime pas la souveraineté formelle, mais il modifie progressivement le champ des décisions possibles. Un pays très endetté n’est pas occupé. Il est ralenti. Ses choix deviennent plus coûteux, plus étroits, plus prudents. Il peut toujours dire non, mais chaque non a un prix économique, social, politique. Au Go, on ne bloque pas l’adversaire d’un coup. On réduit son espace jusqu’à ce que chaque mouvement devienne une perte.

La dette chinoise n’est donc pas pensée comme une chaîne, mais comme un courant. Elle ne tire pas. Elle entraîne. Elle oriente les flux futurs : où exporter, par quels ports passer, à quels fournisseurs s’adresser, quelles normes adopter. Lorsqu’un pays doit renégocier, restructurer, prolonger, il ne se retrouve pas face à une exigence brutale, mais face à une évidence silencieuse : sortir du réseau coûterait plus cher que d’y rester. C’est exactement ce que cherche le joueur de Go lorsqu’il installe son influence. Il ne force pas l’adversaire à jouer à un endroit précis. Il rend les autres endroits mauvais.

Il faut aussi comprendre que, dans cette logique, la Chine accepte la perte. Certains prêts ne seront jamais entièrement remboursés. Certains projets seront des échecs. Cela ne constitue pas un problème stratégique majeur. Au Go, on sacrifie des pierres pour consolider une position plus large. Ce qui compte n’est pas la rentabilité de chaque coup, mais la cohérence globale de l’espace créé. Un port déficitaire peut avoir une immense valeur stratégique s’il relie deux zones, s’il empêche un encerclement adverse, s’il ouvre une future possibilité.

La grande différence avec une stratégie de domination classique, c’est que la dette chinoise ne cherche pas à humilier. Elle évite soigneusement de transformer la dépendance économique en soumission politique explicite. Un pays endetté reste libre de ses discours, de ses alliances formelles, de ses symboles. Pourquoi ? Parce qu’au Go, provoquer une réaction collective est une erreur. Forcer, c’est inviter la coalition. L’eau, elle, avance sans provoquer de digue. Tant que la dépendance reste fonctionnelle et non idéologique, elle suscite moins de résistance.

La dette devient ainsi un outil de pacification stratégique. Un pays fortement imbriqué dans les flux chinois hésitera à soutenir des politiques qui menacent ces flux. Non par loyauté, mais par calcul. Il ne devient pas un vassal, il devient un acteur contraint par sa propre rationalité économique. C’est une victoire sans drapeau, sans traité, sans armée. Une victoire que personne ne célèbre, parce qu’elle ne se voit pas comme telle.

C’est pour cela que l’Occident se trompe lorsqu’il attend le moment où la Chine utilisera la dette comme un levier brutal de domination. Ce moment n’est pas nécessaire. Dans la logique du Go, le meilleur encerclement est celui qui n’a pas besoin d’être refermé. Lorsque l’adversaire n’a plus d’espace pour vivre autrement, il n’y a plus rien à capturer. La partie est déjà jouée, même si personne ne l’a annoncée.

La stratégie chinoise de l’endettement est donc une stratégie de l’eau par excellence. Elle épouse les faiblesses existantes, elle suit les creux laissés par d’autres, elle s’étale lentement sans jamais s’imposer comme une force visible. Elle ne détruit pas les États. Elle les reconfigure de l’intérieur, en modifiant leurs marges de manœuvre. Et comme toute stratégie du Go réussie, elle laisse toujours à l’autre l’illusion du choix, alors même que l’espace réel s’est déjà refermé autour de lui.

L’Iran, pierre vitale sur le plateau invisible du monde

Pour comprendre la place de l’Iran dans le grand jeu asiatique et mondial, il faut d’abord se défaire d’un malentendu. L’Iran n’est pas, pour la Chine, un allié idéologique, ni un simple fournisseur d’énergie, ni un pion sacrificiel face à l’Occident. Il est une pierre structurelle. Une pierre sans laquelle l’espace ne tient pas. Sur un échiquier occidental, l’Iran serait une pièce puissante mais exposée. Sur un plateau de Go, il est tout autre chose : un nœud de respiration, un pivot géographique, un point de liaison dont la valeur ne se révèle que lorsqu’on regarde l’ensemble du terrain.

Géographiquement, l’Iran est presque une anomalie parfaite. Il relie l’Asie centrale à la Méditerranée, le Caucase au Golfe, l’Inde à l’Europe orientale. Il touche les routes terrestres, maritimes et énergétiques. Aucun autre pays de la région ne concentre autant de possibilités de circulation. Pour une puissance qui pense en termes de flux et non de conquêtes, cette position est inestimable. La Chine, dans sa lecture du monde, ne voit pas l’Iran comme un front, mais comme un passage. Et dans une stratégie de l’eau, les passages comptent plus que les forteresses.

Dans la vision chinoise, le projet des Routes de la Soie — le Belt and Road Initiative — n’est viable à long terme que s’il repose sur des corridors continentaux solides, capables de fonctionner même lorsque les mers deviennent instables ou hostiles. L’Iran est précisément cela : une alternative terrestre et énergétique à la dépendance maritime. Dans un monde où les détroits peuvent être bloqués, surveillés ou militarisés, disposer d’un axe passant par l’Iran revient à desserrer un étau stratégique sans avoir à l’ouvrir de force.

Mais l’importance de l’Iran ne se réduit pas à la géographie. Elle tient aussi à sa nature politique singulière. L’Iran est un État sanctionné, résilient, habitué à vivre sous pression. Il a développé une économie de contournement, une culture de la survie stratégique, une capacité à durer sans reconnaissance internationale pleine. Pour la Chine, qui pense le futur comme un monde de frictions permanentes plutôt que de stabilité libérale, l’Iran n’est pas un problème. Il est un laboratoire. Un pays qui sait fonctionner dans l’hostilité est un partenaire précieux dans un monde qui se durcit.

La Chine ne cherche pas à transformer l’Iran, ni à l’absorber dans un modèle idéologique. Elle le considère comme un pilier autonome de son futur réseau. Un pays suffisamment fort pour ne pas s’effondrer, suffisamment isolé pour ne pas basculer dans le camp adverse, suffisamment central pour structurer un espace régional. Dans la logique du Go, on ne cherche pas à contrôler directement une pierre forte. On l’utilise comme point d’appui. On joue autour d’elle.

Sur le plan énergétique, l’Iran est une évidence stratégique. Il dispose de réserves massives de pétrole et de gaz, mais surtout d’une capacité à fournir ces ressources en dehors des circuits dominés par l’Occident. Pour la Chine, sécuriser ses approvisionnements ne signifie pas seulement acheter du pétrole. Cela signifie diversifier les routes, les partenaires, les mécanismes de paiement, les temporalités. L’Iran s’inscrit parfaitement dans cette logique. Il permet à la Chine de penser une sécurité énergétique hors des normes occidentales, sans provoquer de rupture frontale, mais par addition de dépendances parallèles.

Il faut aussi comprendre que la Chine voit dans l’Iran un stabilisateur régional, non au sens moral, mais au sens structurel. Un Iran affaibli, fragmenté ou effondré créerait un vide chaotique entre l’Asie centrale, le Moyen-Orient et le sous-continent indien. Or le chaos est l’ennemi de la stratégie de l’eau. L’eau a besoin de reliefs stables pour circuler. La Chine n’a donc aucun intérêt à un Iran détruit ou humilié. Elle a intérêt à un Iran suffisamment solide pour tenir sa place, sans devenir hégémonique au point de provoquer des coalitions.

Contrairement à la logique occidentale, la Chine n’exige pas de l’Iran une normalisation politique ou idéologique. Elle n’attend pas de lui qu’il devienne fréquentable selon des critères universels. Elle lui demande une chose plus simple et plus profonde : rester fonctionnel. Rester en capacité de faire passer des flux, de tenir des engagements à long terme, de s’inscrire dans une temporalité qui dépasse les crises ponctuelles. Dans la pensée chinoise, la fiabilité ne se mesure pas à la conformité, mais à la constance.

L’Iran est ainsi perçu comme une pièce de long terme, pas comme un outil tactique. La Chine sait que l’Iran est contesté, surveillé, sous pression permanente. Mais dans une logique de Go, une pierre sous pression n’est pas nécessairement faible. Elle peut devenir une ancre. Plus l’Iran est contraint par l’Occident, plus il devient structurellement complémentaire de la Chine. Non par alliance déclarée, mais par convergence silencieuse d’intérêts.

Ce qui déroute souvent les observateurs occidentaux, c’est l’absence de démonstration spectaculaire. La Chine ne proclame pas l’Iran comme partenaire stratégique majeur avec emphase. Elle ne le brandit pas comme un défi. Elle l’intègre progressivement dans son réseau, par des accords, des investissements, des infrastructures, des synchronisations énergétiques et logistiques. Comme au Go, l’essentiel n’est pas visible immédiatement. Il apparaît lorsque l’on recule et que l’on regarde la carte dans son ensemble.

Dans ce grand jeu asiatique et mondial, l’Iran n’est donc ni un fou imprévisible ni une tour assiégée. Il est une pierre de respiration, un point de passage, un stabilisateur silencieux. Pour la Chine, l’avenir ne se gagne pas en renversant des régimes ou en imposant des ordres. Il se gagne en structurant l’espace de telle sorte que certains pays deviennent naturellement indispensables. L’Iran est de ceux-là. Et comme souvent dans la stratégie de l’eau, c’est précisément parce qu’il ne brille pas comme une victoire qu’il est si central dans la partie qui se joue.

Le Moyen-Orient vu de Pékin : non pas un champ de bataille, mais un espace à laisser respirer

Le Moyen-Orient est sans doute la région du monde que l’Occident comprend le plus mal lorsqu’il regarde la Chine. Par habitude, on y projette ses propres réflexes : alliances, ennemis, blocs, victoires, défaites. On se demande de quel côté Pékin va se ranger, quel régime elle va soutenir, quel adversaire elle va affronter. Or cette manière de poser la question est déjà une erreur. Car pour la Chine, le Moyen-Orient n’est pas un front à conquérir ni un ordre à refonder. C’est un espace vital qu’il faut maintenir ouvert.

Dans la pensée stratégique chinoise, le Moyen-Orient n’est pas un centre de gravité politique, mais un carrefour de flux. Énergie, commerce, routes maritimes, corridors terrestres, câbles, données, matières premières : tout passe par là. Et ce qui compte, dans une logique de l’eau et du Go, ce n’est pas de posséder le carrefour, mais de s’assurer qu’il ne se bloque pas. Un espace en guerre permanente est un espace inutilisable. Le chaos n’est pas une opportunité, c’est une rupture de circulation. C’est pourquoi la Chine ne regarde pas le Moyen-Orient avec l’obsession de l’influence idéologique ou du leadership régional. Elle le regarde avec une inquiétude beaucoup plus froide : est-ce que les flux continueront de passer ?

Là où l’Occident a longtemps voulu transformer la région — la démocratiser, la stabiliser par la force, l’aligner sur un modèle — la Chine adopte une posture presque inverse. Elle ne veut pas changer le Moyen-Orient. Elle veut qu’il fonctionne. Cette différence est fondamentale. Transformer implique confrontation, résistance, polarisation. Faire fonctionner implique compromis, lenteur, acceptation de l’imparfait. Dans la logique du Go, provoquer une polarisation revient à créer une coalition adverse. La Chine évite cela soigneusement. Elle ne demande pas aux pays du Moyen-Orient de choisir un camp. Elle leur demande simplement de rester ouverts.

C’est pour cette raison que Pékin parle à tout le monde. À des pays qui se haïssent, se combattent, se méfient mutuellement. Aux monarchies du Golfe comme à l’Iran, à Israël comme au monde arabe, aux régimes laïcs comme aux pouvoirs religieux. Cette posture est souvent interprétée comme de l’opportunisme ou de l’hypocrisie. En réalité, elle est profondément cohérente. Dans une stratégie de l’eau, dépendre d’un seul acteur, d’un seul axe, d’une seule alliance, serait une erreur fatale. La Chine cherche la redondance, la dispersion, l’équilibre instable mais durable.

Le Moyen-Orient s’inscrit ainsi dans la stratégie chinoise comme une zone de liaison, pas comme une destination. Il relie l’Asie à l’Europe, la terre à la mer, les producteurs d’énergie aux consommateurs. Il est un pont, non un trophée. C’est pourquoi les investissements chinois se concentrent moins sur les symboles politiques que sur les infrastructures discrètes : ports, zones industrielles, hubs logistiques, contrats énergétiques à long terme. Ce sont des pierres posées sans bruit. Aucune n’est décisive. Ensemble, elles dessinent un espace où les flux chinois deviennent naturels, presque évidents.

La Chine a aussi compris une chose que d’autres ont appris trop tard : vouloir contrôler le Moyen-Orient par la force revient à s’y enliser. Chaque intervention militaire crée plus de désordre qu’elle n’en résout. Chaque prise de position idéologique radicalise les camps. Or la stratégie de l’eau ne supporte ni l’enlisement ni la radicalisation. Elle préfère la neutralité active. Une neutralité qui n’est pas morale, mais fonctionnelle. Pékin ne juge pas les régimes. Elle évalue leur capacité à tenir, à livrer, à maintenir un minimum d’ordre. La stabilité, même imparfaite, vaut mieux que le chaos vertueux.

Dans cette vision, le Moyen-Orient joue aussi un rôle d’amortisseur dans le monde multipolaire qui se dessine. Entre puissances rivales, entre blocs concurrents, entre systèmes économiques différents, la région absorbe une partie des tensions sans jamais devenir le centre du jeu chinois. La Chine n’a aucun intérêt à ce que le Moyen-Orient devienne un champ de confrontation directe entre grandes puissances. Elle a intérêt à ce qu’il reste un espace intermédiaire, ni totalement aligné, ni totalement hostile, capable de commercer avec tous.

Ce qui frappe, finalement, c’est l’absence de grand récit chinois sur le Moyen-Orient. Pas de promesse de salut, pas de projet civilisationnel, pas de discours de transformation. Cette discrétion n’est pas un vide. C’est une stratégie. Elle réduit les résistances, évite les réflexes de rejet, laisse aux acteurs locaux l’illusion – souvent réelle – de leur autonomie. Au Go, on ne gagne pas en proclamant sa victoire. On gagne lorsque l’adversaire continue de jouer dans un espace déjà structuré par d’autres.

Le jour où l’énergie du Moyen-Orient alimentera l’Asie principalement via des circuits chinois, où les marchandises passeront naturellement par des ports et des routes financés par Pékin, où la médiation chinoise sera acceptée parce qu’elle ne menace personne, alors il n’y aura pas de drapeau planté, pas de traité historique, pas de scène de victoire. Il y aura simplement un paysage géopolitique transformé. Le Moyen-Orient n’aura pas été conquis. Il aura été intégré dans un réseau plus vaste, sans rupture apparente.

C’est cela, au fond, la vision chinoise du Moyen-Orient. Non pas un espace à posséder, mais un espace à maintenir respirable. Non pas un échiquier où l’on sacrifie des pièces, mais un plateau de Go où l’on veille à ce que l’eau continue de circuler. Et dans un monde où les blocages se multiplient, cette capacité à laisser passer les flux vaut parfois bien plus qu’une victoire proclamée.

Quel est le rôle du Golfe Persique arabe dans la stratégie chinoise ?

Le Golfe Persique arabe occupe, dans la stratégie chinoise de l’eau et du Go, une place beaucoup plus subtile que celle d’un simple réservoir de pétrole ou d’un allié régional. Pour Pékin, le Golfe n’est ni un roi à protéger, ni une forteresse à conquérir. Il est une zone de respiration, un réservoir d’énergie fluide, un nœud de circulation indispensable à la continuité du jeu mondial.

Dans une lecture occidentale, le Golfe est pensé en termes de contrôle militaire, de garanties sécuritaires, d’alliances exclusives. Dans une lecture chinoise, il est pensé en termes de flux continus. Le pétrole et le gaz ne sont pas seulement des ressources ; ce sont des courants. Ce qui importe n’est pas tant de posséder la source que de s’assurer que le courant ne se brise pas. La stratégie de l’eau commence toujours par là : laisser circuler.

Le Golfe est fondamental pour la Chine parce qu’il alimente directement sa croissance, mais aussi parce qu’il se situe à l’intersection de plusieurs espaces critiques : l’Asie, l’Afrique, l’Europe. Il relie la mer à la terre, les routes maritimes aux corridors continentaux. Dans la logique du Go, c’est une zone d’influence périphérique majeure : on ne la transforme pas en centre, mais on l’entoure de relations stables pour éviter qu’elle ne devienne un point de rupture.

C’est pourquoi la Chine adopte dans le Golfe une posture de symétrie parfaite. Elle investit, commerce, négocie avec l’ensemble des monarchies du Golfe sans jamais exiger d’exclusivité stratégique. Elle ne remplace pas les garanties sécuritaires occidentales, elle ne les conteste même pas frontalement. Elle les contourne. Pendant que d’autres assument le coût militaire et politique de la sécurité, la Chine consolide patiemment les liens économiques, énergétiques et logistiques. Au Go, laisser l’adversaire défendre un territoire coûteux pendant qu’on étend son influence ailleurs est souvent un coup gagnant.

Le Golfe joue aussi un rôle essentiel dans la stratégie chinoise de réduction des vulnérabilités. Pékin sait que sa dépendance énergétique est un point faible structurel. Plutôt que de chercher à le supprimer — ce qui serait impossible — elle cherche à le diluer. Multiplication des fournisseurs, contrats de long terme, investissements croisés, règlements en monnaies alternatives, intégration du Golfe dans les Routes de la Soie : chaque élément est une pierre posée pour élargir l’espace de manœuvre. Aucune ne ferme le jeu. Toutes rendent la contrainte moins brutale.

Dans la logique de l’eau, le Golfe n’est pas une digue à franchir mais un lit à stabiliser. Un Golfe en guerre ouverte, polarisé idéologiquement ou soumis à des chocs répétés serait catastrophique pour la Chine. Il bloquerait les flux, augmenterait les coûts, rendrait imprévisible l’approvisionnement. La Chine n’a donc aucun intérêt à exacerber les tensions locales. Elle privilégie une diplomatie de désescalade, de médiation discrète, parfois même d’effacement volontaire. Non par vertu morale, mais parce que la stabilité minimale est une condition vitale de sa stratégie.

Le Golfe est également un terrain idéal pour la logique du Go parce qu’il est riche, fragmenté, prudent. Les États du Golfe cherchent à diversifier leurs partenariats, à ne plus dépendre d’un seul protecteur, à sécuriser leur avenir économique. La Chine ne leur demande pas de rompre avec l’Occident. Elle leur offre une option supplémentaire. Dans une stratégie de l’eau, offrir une alternative suffit souvent à modifier l’équilibre sans affrontement direct. Le simple fait que le Golfe puisse se tourner vers la Chine renforce sa marge de négociation et, en retour, ancre la Chine comme acteur indispensable.

Il faut enfin comprendre que, pour Pékin, le Golfe est une zone tampon stratégique. Tant qu’il reste ouvert, stable, connecté, il amortit les chocs entre grandes puissances. Il empêche que les tensions globales ne se traduisent immédiatement par des ruptures économiques. Dans le monde multipolaire que la Chine anticipe, le Golfe n’est pas appelé à devenir chinois. Il est appelé à rester non exclusif, respirable, fonctionnel.

Dans l’ensemble du plateau mondial, le Golfe Persique arabe est donc une pierre de grande valeur, non parce qu’elle domine le jeu, mais parce qu’elle permet au jeu de continuer. La Chine ne cherche pas à y planter son drapeau. Elle cherche à s’assurer que l’eau y coule sans entrave. Et dans une stratégie fondée sur le temps long, la discrétion et la circulation, cette capacité à maintenir ouverts les flux compte infiniment plus qu’une victoire visible.

Comment la Chine perçoit elle la question du conflit israélo-iranien ?

Pour comprendre comment la Chine perçoit le conflit israélo-iranien, il faut faire un pas de côté radical. Pékin ne le regarde ni comme un affrontement moral, ni comme une lutte existentielle, ni comme une bataille finale entre deux visions du monde. Elle le regarde comme un phénomène de tension localisée susceptible de perturber des flux globaux. C’est une différence décisive. Là où beaucoup voient un drame absolu, la Chine voit avant tout un risque de débordement systémique.

Dans la logique chinoise inspirée de la stratégie de l’eau et du Go, le conflit israélo-iranien n’est pas un duel central, mais une zone de friction dangereuse. Le problème n’est pas qu’Israël et l’Iran s’opposent. Le problème est que cette opposition pourrait devenir structurante, polarisante, irréversible. Or toute polarisation est, pour la Chine, une erreur stratégique majeure. Elle fige les camps, rigidifie les positions, bloque les circulations. L’eau ne peut plus passer.

La Chine perçoit donc ce conflit comme inutilement inflammable. Non parce qu’elle minimise les enjeux de sécurité ou les traumatismes historiques, mais parce qu’elle raisonne à un autre niveau. Une guerre ouverte entre Israël et l’Iran mettrait sous pression l’ensemble du Moyen-Orient, déstabiliserait le Golfe, menacerait les routes énergétiques, provoquerait des réactions en chaîne. Pour Pékin, ce serait un désastre stratégique, non pour des raisons idéologiques, mais parce que cela casserait la continuité des flux sur lesquels repose sa croissance et sa projection mondiale.

Dans cette lecture, Iran est vu comme une pierre lourde, solide, difficile à déplacer. Un acteur de long terme, résilient, capable d’absorber la pression et de durer. La Chine ne voit pas l’Iran comme un fauteur de chaos, mais comme un pôle de stabilité dure, certes conflictuel, mais structurel. Un Iran affaibli ou détruit créerait un vide incontrôlable entre l’Asie centrale, le Golfe et le Levant. Pékin n’a aucun intérêt à ce scénario. Dans une logique de Go, une pierre forte sous pression n’est pas une cible à éliminer, mais un point autour duquel on organise le jeu.

Israel, en revanche, est perçu très différemment de la manière occidentale. La Chine ne voit pas Israël comme un avant-poste civilisationnel ni comme un pivot moral. Elle le voit comme un acteur technologiquement brillant mais stratégiquement instable. Israël est rapide, offensif, tactiquement redoutable. Mais dans la pensée chinoise, cette hyper-réactivité est aussi une faiblesse. Elle produit des chocs, des escalades, des réactions en chaîne. Elle transforme les tensions locales en crises régionales. Pour une stratégie de l’eau, c’est un comportement risqué.

Cela ne signifie pas que la Chine soit hostile à Israël. Au contraire, Pékin respecte profondément sa capacité technologique, son intelligence stratégique, sa créativité. Israël est perçu comme une puissance de l’innovation, utile, précieuse, mais dangereuse si elle agit sans intégrer les équilibres globaux. Dans le Go, une pierre très active peut devenir un problème si elle force le jeu trop vite. La Chine préfère un Israël contenu, intégré, prévisible, plutôt qu’un Israël dominant et imprévisible.

La Chine ne souhaite donc ni la défaite d’Israël, ni l’hégémonie iranienne. Elle souhaite l’absence de guerre ouverte. Elle souhaite que le conflit reste diffus, indirect, canalisé. Cela peut sembler cynique vu de l’extérieur, mais dans sa logique, c’est une manière de préserver l’espace. Une tension contenue vaut mieux qu’un embrasement clair. L’eau accepte la turbulence, mais pas la rupture de barrage.

Et le Liban ?

Quant au Liban, il occupe une place beaucoup plus fragile et beaucoup plus inquiétante dans la vision chinoise. Le Liban n’est pas perçu comme un acteur, mais comme un espace exposé. Un lieu où les conflits des autres se déversent. Un territoire poreux, traversé, instrumentalisé. Pour la Chine, le Liban n’est pas une pierre forte. C’est une zone de faiblesse structurelle. Et dans une stratégie du Go, les zones faibles sont dangereuses non parce qu’elles attaquent, mais parce qu’elles attirent les combats.

Un Liban instable, fragmenté, militarisé par procuration est, pour Pékin, un risque de contamination régionale. Il touche la Méditerranée orientale, les routes vers l’Europe, les équilibres syriens, israéliens et iraniens. La Chine n’a aucun intérêt à voir le Liban devenir un champ de bataille direct entre Israël et l’Iran. Ce serait transformer une fissure en fracture. Pékin préférerait un Liban neutre, fonctionnel, reconstruit, même faible, mais capable de ne pas amplifier les tensions.

Ce qui unit ces trois perceptions, c’est une constante : la Chine refuse la logique de l’affrontement final. Elle ne croit pas aux guerres décisives au Moyen-Orient. Elle croit aux déséquilibres durables. Elle ne cherche pas à arbitrer moralement le conflit israélo-iranien. Elle cherche à empêcher qu’il restructure l’espace régional de manière irréversible. Dans sa vision, Israël doit rester technologiquement fort mais stratégiquement contenu, l’Iran doit rester sous pression mais intact, et le Liban doit être empêché de devenir l’étincelle.

Au fond, la Chine regarde ce conflit comme un joueur de Go regarde une zone trop tendue du plateau. Elle ne veut ni l’envahir ni l’ignorer. Elle veut qu’elle ne dégénère pas. Car dans un monde de flux, ce ne sont pas les pierres les plus visibles qui comptent, mais celles qui empêchent le jeu de se figer. Et pour Pékin, le pire scénario n’est pas qu’un camp gagne. C’est que le plateau devienne impraticable.

Conclusion – Le monde vu comme un fleuve, non comme un champ de bataille

Pris ensemble, tous ces textes dessinent une même ligne de fond : la Chine ne pense pas le monde comme un duel, mais comme un espace à maintenir respirable. Là où la tradition occidentale a longtemps cherché des centres à conquérir, des ennemis à vaincre, des victoires à proclamer, la Chine raisonne en continuités, en flux, en temps long. Elle ne cherche pas le moment décisif. Elle cherche l’irréversibilité silencieuse.

La stratégie de l’eau et du Go n’est pas une ruse exotique ni une sagesse abstraite. C’est une manière cohérente d’habiter un monde devenu trop complexe pour les logiques de choc. Dans un système saturé de dépendances croisées, frapper fort revient souvent à se frapper soi-même. La Chine l’a compris très tôt. Elle préfère façonner l’environnement plutôt que d’affronter directement les acteurs. Elle organise les passages, sécurise les circulations, densifie les réseaux, accepte les pertes locales pour gagner de la stabilité globale.

Les Routes de la Soie, l’endettement, le rapport à l’Iran, au Golfe, au Moyen-Orient, au conflit israélo-iranien, à Israël et au Liban obéissent tous à cette même grammaire. Il ne s’agit jamais de dominer par la force, ni d’exporter un modèle, ni de proclamer une supériorité morale. Il s’agit de rendre certaines configurations naturelles et d’autres coûteuses. De faire en sorte que, sans contrainte apparente, les flux passent là où la Chine est présente. Comme au Go, la victoire ne se voit pas quand elle arrive. Elle se constate quand il devient trop tard pour jouer autrement.

Cette approche explique aussi pourquoi la Chine déroute tant. Elle n’offre pas de récit héroïque, pas de camp clair, pas de bataille finale. Elle accepte l’ambiguïté, la coexistence, les tensions non résolues. Elle préfère un désordre contrôlé à un ordre imposé. Elle tolère les conflits tant qu’ils restent contenus, mais redoute par-dessus tout toutes les ruptures franches, les guerres totales, les polarisations irréversibles. Le chaos bloque l’eau. La polarisation construit des digues.

Dans ce cadre, le Moyen-Orient n’est ni un trophée ni un terrain de croisade. Le Golfe n’est pas une forteresse à tenir mais un lit à stabiliser. L’Iran est une pierre lourde à intégrer, Israël une force brillante à contenir, le Liban un espace fragile à empêcher de s’embraser. Rien n’est jugé moralement. Tout est évalué fonctionnellement. La question n’est jamais « qui a raison ? », mais « qu’est-ce qui permet au système de continuer à fonctionner ? ».

Cette vision peut choquer. Elle peut sembler froide, cynique, désincarnée. Mais elle est profondément réaliste dans un monde où les grandes ruptures coûtent désormais plus cher que les compromis imparfaits. La Chine ne promet pas un monde meilleur. Elle travaille à un monde praticable. Un monde où les flux ne s’interrompent pas, où les chocs sont amortis, où le temps joue pour elle.

Au fond, ces textes racontent une même chose : nous continuons trop souvent à penser le monde comme un échiquier, alors qu’il est devenu un fleuve. Ceux qui cherchent encore le roi à abattre risquent de s’épuiser à frapper des reflets. Ceux qui apprennent à lire les courants, les creux, les lenteurs et les résistances invisibles comprendront peut-être pourquoi, sans bruit, sans déclaration de victoire, la Chine avance. Non en conquérant. En coulant, comme l’eau qui contourne les montagnes s’insérant dans les vallées et dans les failles.

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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