jeudi, février 19, 2026

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Syrie: la côte s’embrase pendant que la diplomatie regarde la Floride

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28 décembre: la rue sort à Lattaquié, puis le centre-ville se verrouille

Dimanche 28 décembre, des rassemblements se forment sur la côte syrienne, avec un épicentre à Lattaquié. Les slogans parlent de décentralisation et de revendications locales. Très vite, le centre-ville devient le point de tension, car les cortèges cherchent à atteindre des axes visibles.

Les heurts éclatent quand des tirs sont signalés dans le centre, à proximité d’un grand rond-point et le long d’un axe routier majeur. En quelques minutes, la manifestation cesse d’être une démonstration politique. Elle devient une scène de panique, avec des personnes blessées qui cherchent à quitter les lieux.

Le basculement est aussi spatial. La protestation, au départ dispersée, se concentre sur des points précis. Ce choix augmente le risque. Il crée des face-à-face. Il donne aussi aux forces de sécurité un prétexte pour resserrer le dispositif.

Un bilan immédiat lourd, puis disputé, puis politisé

Le bilan annoncé après les violences n’est pas seulement un chiffre. Il devient un objet de bataille. Les informations évoquent trois morts, dont un membre des forces de sécurité, et plus de soixante blessés. La différence entre ces catégories compte, car elle conditionne la lecture politique.

Les blessés ne relèvent pas d’un seul type de violence. Les hôpitaux reçoivent des personnes touchées par des armes blanches, des pierres et des tirs. Cette diversité n’est pas un détail. Elle suggère une confrontation multiple, avec des groupes aux méthodes différentes.

À ce stade, la bataille commence sur la responsabilité. Qui a tiré en premier. Qui a provoqué l’affrontement. Qui a protégé la foule. Les réponses deviennent des récits concurrents, plus que des rapports d’enquête.

Deux récits dominants: « hommes masqués » contre « tir venu d’ailleurs »

Le premier récit pointe des hommes armés et masqués. Ils auraient ouvert le feu sur des manifestants, ce qui aurait provoqué morts et blessés. Ce récit insiste sur l’idée d’une embuscade, donc d’une intimidation planifiée.

Le second récit, plus institutionnel, évoque un tir « direct » venu d’une direction indéterminée, au moment où manifestants et forces de l’ordre étaient présents sur un rond-point. L’objectif implicite est de neutraliser la question du donneur d’ordre. On parle d’un tireur, pas d’un camp.

Entre ces deux récits, une zone grise s’installe. Elle est dangereuse. Dans une région marquée par la peur communautaire, l’ambiguïté nourrit le soupçon. Et le soupçon nourrit la rue.

Jablé: la violence de proximité change la nature du message

À Jablé, au sud de Lattaquié, la violence décrite n’est pas seulement celle d’un échange de tirs. Elle prend une forme plus brutale, car des agressions à l’arme blanche sont signalées contre des manifestants, avec des blessures graves.

Ce type de violence produit un effet différent. Une arrestation fait peur. Une blessure au couteau terrorise. L’objectif perçu n’est pas seulement de disperser. Il est de dissuader durablement. Il installe l’idée qu’aller manifester peut laisser une cicatrice.

Dans ce contexte, la rue devient plus fragile. Les gens hésitent à se rassembler. Les familles retiennent leurs proches. Les quartiers se replient. Le pouvoir peut y voir un retour au calme. En réalité, c’est une peur qui s’installe.

Qardaha et l’arrière-pays: la contestation touche le symbole

Les manifestations ne se limitent pas à Lattaquié-ville. Des rassemblements sont signalés dans des villages et des localités de la région, y compris à Qardaha, connue comme le berceau de la famille Assad. Ce détail est politiquement explosif.

Quand une contestation apparaît dans un lieu aussi symbolique, elle n’est plus seulement sociale. Elle devient un signal sur l’état d’un camp. Elle suggère une fracture, ou au moins une inquiétude, au sein de milieux longtemps considérés comme des bastions.

Le pouvoir ne peut pas traiter ce signal comme une simple agitation. Il doit y répondre sans déclencher une rupture plus large. D’où un réflexe fréquent: requalifier la contestation en menace sécuritaire.

La réponse officielle: « hors-la-loi » et « résidus de l’ancien régime »

La riposte narrative des autorités insiste sur des « groupes hors-la-loi » et des « résidus » de l’ancien régime. Ce choix de vocabulaire a un but clair: délégitimer la protestation en la reliant à un passé jugé toxique.

Ce cadrage sert aussi à justifier une réponse militarisée. Si l’adversaire est décrit comme criminel, l’État se présente comme protecteur. La discussion n’est plus: pourquoi la rue proteste. Elle devient: comment l’État rétablit l’ordre.

Le risque est immédiat. Une fois la protestation requalifiée en menace, toute manifestation devient suspecte. La frontière entre contestation et insurrection est volontairement floutée. Cela rend la sortie de crise plus difficile.

Blindés à Lattaquié et Tartous: l’armée entre en scène

Après l’escalade, des unités de l’armée, appuyées par des véhicules blindés, entrent dans les centres de Lattaquié et Tartous. La mission annoncée est le rétablissement de la stabilité « en coopération » avec la sécurité intérieure.

Le choix des blindés est un message. Il vise à démontrer la force. Il vise aussi à dissuader. Pourtant, il produit l’effet inverse sur une partie de la population. Un blindé dans une ville est un aveu de fragilité, pas seulement une preuve de puissance.

Cette militarisation transforme l’espace public. Les rues se vident. Les commerces hésitent. Les déplacements se réduisent. La ville revient au silence, mais un silence sous contrainte.

Les notables alaouites: une ligne anti-division pour contenir l’onde

Face au risque d’embrasement identitaire, des notables de la communauté alaouite sur la côte publient des textes refusant les appels à la division et affirmant l’attachement à une Syrie unifiée. Ce geste est stratégique.

Il vise d’abord à empêcher la polarisation. Il dit: la contestation ne doit pas devenir un projet de séparation. Il vise aussi à couper l’herbe sous le pied des acteurs qui cherchent un prétexte sécuritaire pour frapper plus fort.

Mais ce geste révèle une autre réalité. Il existe une compétition interne sur la représentation. Qui parle au nom de la communauté. Qui fixe les limites de la protestation. Cette compétition est le terrain le plus instable, car elle peut éclater à la moindre provocation.

Décentralisation et fédéralisme: une revendication, plusieurs interprétations

Dans la rue, la décentralisation est mise en avant comme réponse à un sentiment de marginalisation. Dans certains discours, elle glisse vers l’idée de fédéralisme. Ce glissement est explosif, car il touche à la peur du démembrement.

Pour les partisans de la réforme, la décentralisation est un outil de gestion. Elle promet des services plus proches. Elle promet aussi une redistribution de pouvoir. Pour les adversaires, elle est un cheval de Troie. Elle pourrait ouvrir une dynamique de fragmentation.

Cette divergence explique la nervosité du pouvoir. Si l’on accepte le vocabulaire, on prend un risque d’entraînement. Si l’on le refuse, on nourrit la colère. Dans les deux cas, la côte devient un baromètre du fragile équilibre syrien.

L’étincelle de Homs: l’attentat qui durcit la lecture communautaire

La séquence est d’autant plus tendue qu’un attentat visant une mosquée à Homs fréquentée par des alaouites est évoqué dans le même contexte, avec un bilan meurtrier. Cette chronologie pèse lourd.

Quand une communauté se sent visée, elle lit la protestation autrement. Une revendication politique se transforme en demande de protection. L’État, lui, exploite souvent cette peur. Il peut se présenter comme bouclier. Il peut aussi justifier une main plus ferme.

Le danger, ici, est la contagion. La peur communautaire se propage vite. Elle franchit les villes. Elle franchit les familles. Et elle peut transformer une crise locale en crise nationale, car elle touche à l’instinct de survie.

La bataille des preuves: hôpitaux, blessures, et absence d’enquête crédible

Dans ce type de crise, la preuve devient l’arme. Les autorités parlent d’attaques contre les forces chargées de sécuriser les protestations. D’autres récits parlent de tirs contre des manifestants. Chacun réclame sa vérité.

Les hôpitaux deviennent alors un capteur. Les types de blessures racontent une violence composite. Armes blanches, pierres, balles. Cette diversité complique toute conclusion rapide. Elle rend aussi les accusations faciles.

Sans enquête crédible, le pays s’enferme dans des versions. Et quand un pays vit sous des versions, il ne négocie plus. Il se soupçonne. La côte syrienne, dans cette logique, risque de rester sous tension même après le retour apparent au calme.

Un pouvoir pris entre deux contraintes: réprimer sans déclencher, céder sans s’effondrer

Le pouvoir syrien fait face à une contradiction classique. S’il réprime trop fort, il risque une radicalisation et une extension des protestations. S’il réprime trop peu, il risque une perte d’autorité, et donc une multiplication des défis.

Dans un bastion identitaire, cette contradiction est encore plus aiguë. Le pouvoir veut éviter l’image d’un État qui frappe sa base. Mais il veut aussi empêcher une brèche, car une brèche sur la côte aurait une portée symbolique énorme.

La réponse choisie, mêlant récit sécuritaire et déploiement militarisé, vise à reprendre le contrôle vite. Elle peut réussir à court terme. Elle peut échouer à moyen terme si les causes sociales et politiques restent intactes.

Le facteur extérieur: sud de la Syrie, présence israélienne, et lignes de friction

La crise de la côte ne se déroule pas dans un vide stratégique. Au sud, Israël maintient une posture active en Syrie, avec des positions avancées et un discours de prévention contre des attaques surprises. Le plateau du Golan et le secteur du mont Hermon restent au cœur de cette logique.

Même si ces fronts sont éloignés de Lattaquié, ils pèsent sur Damas. Un pouvoir fragilisé à l’intérieur doit aussi gérer des pressions militaires à ses frontières. Cela réduit sa marge de manœuvre. Cela augmente sa nervosité.

Cette tension renforce un réflexe. Le pouvoir syrien préfère souvent la force au compromis, car il craint d’apparaître faible. Or, dans une crise sociale, ce réflexe peut transformer un incident en cycle durable.

Turquie et radars: une couche de rivalité qui rend tout plus instable

Une autre tension régionale s’ajoute: la rivalité entre Ankara et Tel-Aviv autour de la liberté d’action aérienne en Syrie. Des informations évoquent un déploiement de radars turcs sur le territoire syrien, susceptible de limiter les mouvements aériens israéliens.

Ce sujet semble technique. Il est pourtant stratégique. S’il devient opérationnel, il modifie les équilibres. Il augmente le risque d’incident, car chaque acteur ajuste sa posture. Les erreurs deviennent plus probables.

Pour Damas, cette rivalité est une surcharge. Elle doit composer avec un pays traversé par des tensions internes, tout en étant un terrain de projection pour des rivalités externes. La côte syrienne, dans ce contexte, n’est pas seulement un problème d’ordre public. Elle est une fragilité dans un théâtre déjà saturé.

Le Liban regarde la côte: frontières, réfugiés, et peur de contagion

À Beyrouth, la crise de la côte syrienne est lue avec une inquiétude immédiate: la contagion. Toute instabilité syrienne se répercute sur le Liban, car les liens sont humains, économiques et sécuritaires.

Le premier effet est la frontière. Quand la Syrie se tend, les routes deviennent plus incertaines. Les passages illégaux augmentent souvent, puis déclenchent des drames. Les autorités libanaises, elles, se retrouvent sommées de contrôler sans brutaliser, et d’assister sans encourager l’afflux.

Le second effet est politique. Une Syrie instable complique toute coordination. Or la coordination est nécessaire pour gérer les retours, les dossiers sécuritaires, et les incidents. Quand Damas se raidit, la coopération se rigidifie. Et quand elle se rigidifie, le Liban perd un outil de gestion.

Pendant que la Floride capte l’attention, la Syrie impose un autre calendrier

Le contraste est frappant. Au moment où les projecteurs diplomatiques se concentrent sur la rencontre annoncée en Floride entre Trump et Netanyahou, la côte syrienne rappelle que la région peut basculer sans attendre un sommet.

Cette simultanéité produit un effet politique. Les dossiers se superposent. Gaza, le Liban, l’Iran, la Syrie. Tout devient “paquet”. Dans ce paquet, la Syrie peut être traitée comme un paramètre, alors qu’elle est un terrain qui brûle.

Pour le Liban, cette superposition est dangereuse. Une crise syrienne peut détourner l’attention internationale du front libanais, ou au contraire l’aggraver si des acteurs cherchent une démonstration ailleurs. Le pays se retrouve donc pris entre deux calendriers: celui des sommets et celui des rues.

Lattaquié après les heurts: calme forcé, colère intacte

Après l’entrée des forces et le déploiement visible, un calme peut s’installer. Pourtant, ce calme n’est pas une résolution. Il est souvent un gel. Il suspend la rue. Il ne traite pas la cause.

Dans les foyers, la question devient: que reste-t-il après la peur. Si des blessés existent, si des morts existent, si des agressions à l’arme blanche existent, la mémoire est immédiate. Elle nourrit une rancœur. Elle nourrit aussi une prudence, donc une distance avec l’État.

Si, en plus, la responsabilité reste disputée, le poison s’installe. Chacun croit à son récit. Les réseaux sociaux figent les versions. Les familles se replient. Et l’État, faute d’enquête acceptée, choisit la force pour prévenir une reprise.

La zone la plus sensible: quand l’identité rencontre la sécurité

La côte syrienne est un espace où l’identité et la sécurité se confondent. Cela rend chaque incident plus dangereux. Une manifestation n’est pas seulement un événement politique. Elle devient un signal communautaire. Une réponse sécuritaire n’est pas seulement un geste d’ordre public. Elle devient un message adressé à un groupe.

Dans ce contexte, la gestion exige de la précision. Pourtant, la précision est rare dans les crises rapides. Le pouvoir réagit vite. La rue réagit au choc. Les groupes opportunistes profitent du chaos. Le résultat est une violence composite, donc difficile à démêler.

C’est précisément pour cela que l’épisode de Lattaquié dépasse la journée du 28 décembre. Il révèle une fragilité structurelle. Et cette fragilité peut s’activer de nouveau, dès qu’un autre choc survient.

Ce que la côte dit de la Syrie de 2025: un État qui tient, mais par tension

La leçon la plus claire est que l’État syrien tient encore l’espace, mais au prix d’une tension permanente. La démonstration de force peut reprendre une ville. Elle ne reconstruit pas un contrat politique.

La décentralisation, qu’elle soit réelle ou symbolique, apparaît comme une revendication de gestion et de dignité. La réponse sécuritaire, elle, révèle une peur de la fragmentation. Entre ces deux pôles, la société locale cherche une protection et des services, plus qu’un débat doctrinal.

La côte syrienne a donc envoyé un message régional. Pendant que la diplomatie scrute les rencontres de dirigeants, la rue peut imposer un autre agenda. Et quand cet agenda surgit dans un bastion symbolique, il oblige tout le monde à regarder, même ceux qui préféraient détourner les yeux.

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