Hier, une patrouille de la FINUL circulant le long de la Ligne bleue a essuyé plusieurs rafales de tir en provenance d’un char Merkava de l’armée israélienne, à proximité de Sarda, dans le sud du Liban. L’incident, survenu alors que les véhicules de Casques bleus et le char se trouvaient tous deux en territoire libanais, n’a fait aucun blessé, mais il ravive les craintes d’un glissement incontrôlé dans une zone déjà sous haute tension.
Dans un communiqué diffusé le 10 décembre 2025, la FINUL décrit précisément l’incident et en précise la gravité. Voici la traduction intégrale de cette déclaration en français :
« Hier, des Casques bleus à bord de véhicules patrouillant le long de la Ligne bleue ont essuyé des tirs de soldats de l’IDF depuis un char Merkava, près de Sarda.
Une rafale de mitrailleuse de dix coups a été tirée au-dessus du convoi, puis quatre autres rafales de dix coups ont été tirées à proximité.
Les Casques bleus ont demandé à l’IDF de cesser le feu par l’intermédiaire des canaux de liaison de la FINUL.
Les Casques bleus et le char de l’IDF se trouvaient alors tous deux en territoire libanais. Heureusement, personne n’a été blessé.
Conformément à la pratique habituelle pour les patrouilles dans les zones sensibles proches de la Ligne bleue, l’IDF avait été informée à l’avance de l’emplacement et de l’horaire de la patrouille.
Les attaques visant ou visant à proximité des Casques bleus constituent de graves violations de la résolution 1701 du Conseil de sécurité. Dans cette situation particulièrement sensible, nous appelons l’IDF à cesser tout comportement agressif et toute attaque contre les Casques bleus, ou à proximité de ceux-ci, qui travaillent à rétablir la stabilité le long de la Ligne bleue. »
La mission de maintien de la paix souligne ainsi plusieurs éléments jugés particulièrement préoccupants. D’abord, le fait que les tirs ont été effectués par un char israélien alors que la patrouille était annoncée à l’avance via les canaux de liaison habituels. Ensuite, que l’incident s’est produit en territoire libanais, les véhicules de la FINUL et le char de l’IDF étant tous deux du côté libanais de la Ligne bleue. Enfin, que les rafales se sont répétées à plusieurs reprises, malgré la demande de cesser le feu transmise immédiatement par la chaîne de liaison.
Pour la FINUL, ces tirs constituent clairement une violation des dispositions de la résolution 1701 du Conseil de sécurité, qui encadre depuis 2006 le cessez-le-feu et l’architecture de sécurité au Liban-Sud. En qualifiant ces actes d’« attaques » visant ou visant à proximité des Casques bleus, la mission signale un franchissement de seuil : les forces de maintien de la paix, censées jouer un rôle de tampon et de stabilisation, se retrouvent elles-mêmes sous pression directe.
Sur le plan opérationnel, la FINUL fonctionne depuis des années avec un mécanisme de liaison permanent avec les Forces armées libanaises et avec l’armée israélienne. Chaque patrouille dans les secteurs les plus sensibles le long de la Ligne bleue est préalablement coordonnée : itinéraire, horaires et zones de passage sont communiqués afin de limiter les risques d’incident. Le rappel, dans le communiqué, que l’IDF avait été informée à l’avance « de l’emplacement et de l’horaire de la patrouille » met en cause non pas un simple malentendu, mais la manière dont les forces israéliennes ont choisi de réagir à une présence onusienne annoncée.
L’incident survient dans un contexte déjà extrêmement tendu au Liban-Sud, marqué depuis des mois par un échange quasi quotidien de tirs entre l’armée israélienne et les factions armées libanaises, avec un point focal autour du Hezbollah. Les villages frontaliers subissent bombardements, survols de drones, destructions d’habitations et déplacements de population, tandis que des positions militaires sont visées de part et d’autre de la Ligne bleue. Dans ce théâtre instable, la présence de la FINUL a jusqu’ici servi de filet de sécurité minimal : patrouilles le long de la ligne de cessez-le-feu, observation et signalement des violations, interventions discrètes pour éviter que chaque accrochage local ne se transforme en escalade incontrôlée.
Voir un char israélien ouvrir le feu au-dessus et à proximité immédiate d’un convoi clairement identifié comme onusien crée donc un précédent inquiétant. Même si les tirs n’ont pas touché directement les véhicules, la répétition des rafales et le fait qu’elles aient continué après la première salve – alors que la FINUL utilisait les canaux de liaison pour demander qu’elles cessent – alimentent l’idée d’une volonté d’intimidation. Pour les contingents engagés, cet épisode ravive le souvenir d’incidents passés où des positions de la FINUL avaient été touchées par des tirs ou des bombardements dans le cadre des hostilités.
Du côté libanais, cet incident s’ajoute aux critiques récurrentes contre la conduite des opérations israéliennes au Sud : survols permanents, frappes en profondeur dans la bande frontalière, destructions d’infrastructures civiles, mais aussi pressions accrues autour de la Ligne bleue. Les autorités libanaises ont, à de nombreuses reprises, dénoncé les violations du territoire national, qu’il s’agisse d’incursions terrestres ponctuelles, d’installations techniques ou de franchissements, même limités, de la ligne de démarcation. Dans ce climat, des tirs au-dessus d’un convoi de la FINUL en territoire libanais apparaissent comme un geste supplémentaire de remise en cause du cadre instauré par la résolution 1701.
Pour la mission onusienne, le risque est également politique. La FINUL est mandatée pour surveiller l’arrêt des hostilités, accompagner le déploiement des forces armées libanaises au Sud et soutenir la mise en œuvre de mesures de désescalade. Son fonctionnement repose sur un équilibre délicat entre les décisions du Conseil de sécurité, l’accord des États contributeurs de troupes, le consentement de l’État libanais, l’acceptation des acteurs locaux et la coordination technique avec Israël. Tout ce qui menace sa liberté de mouvement ou la sécurité de ses patrouilles fragilise cet équilibre. Si des incidents de ce type se répétaient, certains contingents pourraient être tentés de réduire leur présence dans les zones les plus exposées, ce qui laisserait plus de place à des confrontations directes entre les parties armées.
Pour les habitants du Liban-Sud, la question est concrète. Les véhicules de la FINUL font partie du paysage quotidien des villages proches de la Ligne bleue. Ils symbolisent, pour une partie de la population, un minimum de visibilité internationale et de vigilance sur ce qui se passe dans la bande frontalière. Si même ces patrouilles, clairement identifiées et coordonnées à l’avance, deviennent des cibles potentielles ou des objets de pression, la perception de la sécurité locale risque de se dégrader encore.
À court terme, la FINUL cherche à contenir les effets de cet incident. Le ton du communiqué est ferme, mais mesuré : rappel des faits, référence explicite à la résolution 1701, appel direct à cesser tout comportement agressif à l’encontre des Casques bleus. Le fait de souligner qu’« heureusement, personne n’a été blessé » montre la volonté de ne pas dramatiser à l’excès tout en marquant une limite claire.
En profondeur, cet épisode s’inscrit toutefois dans une tendance d’érosion progressive des mécanismes de sécurité mis en place depuis 2006. Entre les violations aériennes quasi permanentes, la fréquence des échanges de tirs, la présence de groupes armés au-delà du Litani et les pressions sur les villages de la bande frontalière, l’espace laissé à une forme de « stabilité gérée » se réduit. Dans ce contexte, un tir d’avertissement au-dessus d’un convoi de la FINUL ressemble moins à une anomalie qu’au symptôme d’un système en tension.
L’incident de Sarda rappelle enfin que la question du Liban-Sud ne se résume pas à un face-à-face entre Israël et le Hezbollah. Elle engage aussi le rôle et la sécurité d’une mission internationale installée depuis des décennies, intégrée au quotidien des villages et à l’équilibre global du front sud. Tant que les patrouilles de la FINUL pourront circuler sans devenir elles-mêmes des cibles directes, un espace, même limité, restera ouvert pour la désescalade et la médiation. Si ce principe venait à être remis en cause, c’est l’ensemble du dispositif construit autour de la résolution 1701 qui serait fragilisé, avec des conséquences immédiates pour les habitants de la région comme pour la stabilité du pays.



