La trêve entre Israël et le Hamas, instaurée le 19 janvier 2025 après plus de 16 mois de guerre, tangue dangereusement. Négociée sous la pression internationale, cette pause précaire a libéré 33 otages israéliens contre 1 134 prisonniers palestiniens dans une première phase fragile. Mais alors que la phase deux, censée sceller une paix durable, approche, les pourparlers s’enlisent dans une impasse. Retrait israélien, otages, cessez-le-feu permanent, aide humanitaire : les points d’achoppement s’accumulent, révélant des visions irréconciliables. Les négociateurs bataillent, l’impact humanitaire s’alourdit, et Benjamin Netanyahou jongle entre maintenir cette trêve et satisfaire un gouvernement fracturé, au risque de tout perdre. Décryptage d’une crise où chaque mot pèse une bombe.
Une trêve fragile : des débuts prometteurs, des lendemains incertains
La guerre, déclenchée par l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, a laissé Gaza en ruines, avec un bilan effarant : plus de 48 000 Palestiniens tués, dont une majorité de femmes et d’enfants, selon les autorités sanitaires locales palestiniennes au 1er mars 2025, et 1 160 Israéliens, selon les chiffres officiels israéliens. Après des mois de blocages, un accord annoncé mi-janvier par des médiateurs a marqué un tournant : une phase initiale de 42 jours, un cessez-le-feu temporaire, des échanges d’otages et de prisonniers, et une aide humanitaire renforcée. Le président américain sortant, dans ses derniers jours au pouvoir, a vanté une possible « fin définitive » de la guerre, tandis que le président entrant, Donald Trump, a appuyé cette initiative avant son investiture le 20 janvier.
Mais dès février, les tensions ont resurgi. La phase un a libéré 33 otages israéliens – femmes, enfants, personnes âgées – contre 1 134 Palestiniens, dont des figures controversées. Pourtant, les négociations pour la phase deux, prévues début février à Doha, n’ont jamais décollé. Le Hamas accuse Israël de retarder les libérations et de bloquer le retour des déplacés au nord de Gaza, où 1,7 million de personnes attendent derrière des checkpoints. Israël réplique que le Hamas viole l’accord en retenant des otages clés, notamment des soldats, et en détournant l’aide. « On est dans un cul-de-sac », confie un médiateur impliqué dans les discussions. Les bilans s’alourdissent, l’impact humanitaire s’aggrave, et les négociateurs, pris entre deux feux, luttent pour éviter l’effondrement.
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Point d’achoppement 1 : le retrait israélien, une exigence à géométrie variable
Le retrait des forces israéliennes est le cœur du conflit. Le Hamas exige un départ total de Gaza pour libérer les 61 otages restants sur les 94 encore détenus – dont 34 seraient morts, selon l’armée israélienne au 1er mars 2025. « Sans retrait complet, pas de phase deux », martèle un haut responsable du Hamas, une position ancrée dans la volonté de restaurer la souveraineté sur Gaza, contrôlé par le groupe depuis 2007, et de permettre le retour des 1,7 million de dépl acés au nord, bloqués par des barrages militaires. Ce chiffre représente 73 % de la population de l’enclave, selon les estimations des Nations unies au début de 2025.
Israël rejette cette demande sans compromis. Benjamin Netanyahou insiste sur une présence militaire permanente dans deux zones stratégiques : le couloir de Netzarim, qui divise Gaza en deux, et le corridor de Philadelphie, le long de la frontière égyptienne. « Aucun retrait total tant que tous les otages ne sont pas libres et que le Hamas reste une menace », a-t-il déclaré mi-janvier. Cette position s’appuie sur des analyses sécuritaires : le couloir de Netzarim empêche les mouvements nord-sud du Hamas, et Philadelphie bloque les trafics d’armes depuis l’Égypte – 500 tonnes de matériel militaire saisies en 2024, selon l’armée israélienne. Le Hamas, lui, voit dans ces zones un étranglement permanent de Gaza, avec seulement 15 % de la population revenue au nord en février, loin des 60 % espérés dans l’accord initial.
Ce bras de fer paralyse les pourparlers. Le Hamas veut un retrait immédiat comme préalable, tandis qu’Israël propose un repli progressif des zones peuplées, conservant ses positions stratégiques jusqu’à la libération totale des otages. « Chaque camp joue sur le temps », observe un négociateur qatari, alors que les bombardements sporadiques – 132 morts en février selon les chiffres palestiniens – sapent la trêve.
Point d’achoppement 2 : la libération des otages, un échange sous haute tension
La libération des otages restant est un autre nœud explosif. La phase un a permis le retour de 33 civils, mais les 61 autres incluent des soldats, une priorité absolue pour Israël. Le Hamas propose un échange global : tous les otages contre les 7 200 prisonniers palestiniens détenus en Israël au 1er mars 2025, selon une organisation palestinienne de défense des prisonniers. Parmi eux, des figures comme Marwan Barghouti, condamné à perpétuité pour des attentats, dont la libération est un symbole pour les Palestiniens. « Les soldats ne sortiront qu’avec un cessez-le-feu permanent », insiste un négociateur du Hamas, voyant dans cet échange une victoire politique majeure.
Israël s’y oppose farouchement. Le ratio initial – 30 prisonniers par civil, 50 par soldat – est jugé trop faible pour les militaires, et Netanyahou exige une liste précise des otages vivants avant toute concession. Le Hamas refuse, arguant que les bombardements constants – 15 frappes en février sur des zones censées être sûres – empêchent un recensement fiable. Un retard technique lors de la phase un, où la remise des noms a décalé l’échange de trois heures, a déjà exacerbé les tensions. En février, le refus de libérer une civile, signalée vivante par des médiateurs, a provoqué une crise ouverte, Israël accusant le Hamas de « chantage cruel ». « Ils manipulent nos familles », fustige un officiel israélien, tandis que le Hamas dénonce des « violations israéliennes » qui « menacent l’accord ».
Point d’achoppement 3 : le cessez-le-feu permanent, un rêve ou un cauchemar ?
La nature du cessez-le-feu est un fossé idéologique. Le Hamas exige une fin définitive de la guerre dès la phase deux, avec un retrait complet et la levée du blocus imposé depuis 2007, qui limite à 12 % les importations pré-guerre, selon les Nations unies en 2024. « Pas de paix sans contrôle total », martèle un porte-parole du Hamas, cherchant à transformer 16 mois de résistance en triomphe politique face à une offensive qui a détruit 80 % des infrastructures de Gaza, selon un rapport onusien de janvier 2025.
Israël refuse net. Netanyahou veut un cessez-le-feu temporaire, prolongeable mais réversible, pour achever la neutralisation militaire du Hamas – un objectif initial du conflit. Une étude israélienne de 2024 estime que 60 % des capacités militaires du Hamas sont anéanties, mais ses cadres dirigeants subsistent, avec 3 000 combattants actifs selon des chiffres militaires israéliens au 1er mars. « Un cessez-le-feu permanent leur donne une chance de se relever », prévient un stratège israélien. Le soutien de Donald Trump, investi le 20 janvier, renforce cette ligne dure : « Pas de refuge pour les terroristes », a-t-il proclamé fin janvier, alignant Washington sur la position israélienne d’une fin conditionnelle.
Point d’achoppement 4 : l’aide humanitaire, un levier sous pression
L’acheminement de l’aide humanitaire cristallise les tensions. La phase un prévoyait 600 camions par jour, dont 300 pour le nord, mais la moyenne est tombée à 400, selon les données humanitaires palestiniennes de février 2025. Le Hamas accuse Israël de bloquer l’accès au nord via Netzarim, où seulement 25 % de l’aide promise est arrivée, tandis que 1,7 million de déplacés attendent toujours. Israël rétorque que le Hamas détourne l’aide – 20 % des convois saisis en février, selon les estimations israéliennes, pour nourrir ses combattants ou revendre au marché noir.
Cet échec bloque la phase deux, où l’aide doit passer à 800 camions pour lancer une reconstruction estimée à 10 milliards de dollars pour la santé seule, selon une évaluation de l’Organisation mondiale de la santé début 2025. Avec 90 % des 2,4 millions de Gazaouis déplacés et 70 % des bâtiments détruits, l’impact humanitaire est catastrophique : 48 319 morts au 1er mars, dont 60 % de civils, et 300 000 cas de maladies liées à l’eau insalubre, selon les autorités sanitaires locales. « L’aide est un outil politique pour les deux camps », déplore un médiateur égyptien.
Les négociateurs : des médiateurs sous tension
Les négociateurs – Qatar, Égypte, États-Unis – sont au bord de l’épuisement. Le Qatar, hôte des pourparlers à Doha, a mobilisé son Premier ministre et des experts pour maintenir la trêve, jouant sur sa relation avec le Hamas, basé dans ses bureaux depuis 2012. L’Égypte, avec son chef du renseignement et son expérience des précédentes trêves (2014, 2021), pousse pour un cessez-le-feu permanent, craignant une déstabilisation régionale via sa frontière avec Gaza. Les États-Unis, via leur envoyé spécial et des pressions diplomatiques, oscillent entre soutien à Israël et volonté de Trump d’imposer une paix rapide avant son entrée en fonction. « On marche sur des œufs », confie un négociateur qatari, alors que les réunions s’enchaînent sans avancée notable depuis le 3 février.
Impact humanitaire : une catastrophe sans fin
L’impact humanitaire est abyssal. Les derniers bilans au 1er mars 2025 font état de 48 319 morts palestiniens, dont 29 000 femmes et enfants, et 112 000 blessés, selon les chiffres locaux. Côté israélien, 1 160 morts et 6 000 blessés sont recensés depuis octobre 2023. À Gaza, 80 % des bâtiments sont endommagés, 1,9 million de personnes déplacées, et 90 % de la population vit sous le seuil de famine, selon un rapport des Nations unies de février 2025. Les hôpitaux, dont seuls 12 sur 36 fonctionnent à 20 % de leur capacité, manquent de tout : 300 000 cas de maladies hydriques signalés en un an, et 15 % des enfants souffrent de malnutrition aiguë. « On est au bord d’une crise sanitaire sans précédent », alerte un médecin humanitaire à Khan Younès.
Netanyahou face à un dilemme : trêve ou coalition ?
Netanyahou navigue en eaux troubles, tiraillé entre maintenir la trêve et satisfaire son gouvernement fracturé. Sa coalition, forte de 64 sièges sur 120 au Parlement, repose sur des alliés d’extrême droite comme Bezalel Smotrich (Religious Zionism) et Itamar Ben-Gvir (Otzma Yehudit), qui contrôlent 13 sièges cruciaux. Smotrich menace début février de quitter le gouvernement si la trêve devient permanente sans « anéantir le Hamas », tandis que Ben-Gvir exige une reprise de la guerre dès la fin de la phase un, arguant que « tout compromis est une capitulation ». Ces positions, soutenues par 35 % des Israéliens selon un sondage de janvier 2025, reflètent une base électorale radicalisée.
Mais Netanyahou doit aussi composer avec Trump, qui pousse pour une paix durable avant mars, et avec des opposants internes comme Benny Gantz (National Unity), qui a quitté le cabinet de guerre en 2024 mais reste populaire – 42 % d’opinions favorables contre 28 % pour Netanyahou (sondage février 2025). Gantz menace : « Si les otages ne reviennent pas, ce gouvernement perd sa légitimité. » Les familles des otages, mobilisées avec 10 000 manifestants à Tel Aviv le 15 février, accentuent la pression : « Trêve ou pas, ramenez-les ! »
Les risques pour Netanyahou sont immenses. Maintenir la trêve sans concessions majeures du Hamas pourrait faire éclater sa coalition, provoquant une chute du gouvernement et des élections anticipées où il risque de perdre face à Gantz. Reprendre la guerre satisferait Smotrich et Ben-Gvir mais aliénerait Trump et aggraverait l’isolement international d’Israël – 15 pays ont suspendu leurs échanges commerciaux avec Israël en 2024. « Il est coincé entre le marteau et l’enclume », analyse un politologue israélien.
Une trêve au bord du gouffre : quel avenir ?
La phase deux, censée débuter à Doha en mars, reste un mirage. Les 61 otages – dont des Franco-Israéliens comme Ofer Kalderon – sont suspendus à ces tractations, tandis que Gaza attend une reconstruction impossible sans accord. Les tensions internes au gouvernement israélien, l’impact humanitaire dévastateur et les exigences opposées des belligérants menacent de tout faire exploser. « On est à un souffle d’un retour à la guerre », prévient un négociateur égyptien. Le sommet régional d’avril 2025 dira si cette trêve tiendra – ou si elle n’était qu’une illusion dans un conflit sans fin.



