Dans son communiqué du 25 mars, le Comité constitutif du Mouvement Ennahdha s’est prononcé pour le maintien de l’énoncé de  l’article 1 de la Constitution de 1959,  qui précise que « La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain : sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république ». Au grand soulagement d’un grand pan de la société tunisienne, le consensus est maintenant définitif même si pour certains ce n’est pas encore suffisant. En désignant la Tunisie par « un état dont la religion est l’Islam » parle-t-on de la religion du peuple ou de celle de l’état ?  Il reste également à se prononcer sur la conservation de l’article  5  qui stipule que la République tunisienne garantit les libertés fondamentales et les droits de l’homme dans leur acceptation universelle … protègent le libre exercice des cultes… ainsi que de l’article 8 qui stipule qu’ « un parti politique ne peut s’appuyer fondamentalement dans ses principes, objectifs, activités ou programmes, sur une religion… ».  Pour une large partie de la société, ces deux articles  lèveraient toute ambigüité  sur le rôle de la religion dans les affaires de l’état.

La « Chariâ »,  objectif primordial d’Ennahdha.

Le programme électoral présenté par le parti en septembre 2011, ne fait  aucune allusion à la Charia dans l’application des lois. Il maintient l’article 1 et y ajoute que le mouvement se doit d’atteindre les objectifs de la révolution c’est-à-dire la liberté et la dignité de chaque citoyen.

On pensait le débat clos, et que même si le parti bénéficiait de la majorité au sein de l’Assemblé constituante, il n’y avait pas matière à inquiétude. La conservation de l’article premier protégerait le pays d’un régime théocratique à l’exemple des pays du Golfe ou de l’Iran.

Subitement, après avoir pris les rênes du pouvoir, des élus d’Ennahdha ont commencé à envoyer des messages indiquant le  nouveau virage pris par le mouvement avec en toile de fond son projet de prendre la Charia comme source de droit  pour l’écriture de la Constitution. Depuis, les signaux n’ont pas cessé de se multiplier (du 6ème califat de Hamadi Jebali et l’abrogation de la loi sur l’adoption au retour à l’amputation des membres demandé par  Chourou contre les sit-inners, et dont la présence à un meeting salafiste n’a  pas manqué d’attirer l’attention en passant par le procès de Nessma pour atteinte au sacré et les prêches de la Mosquée Al Fatah dont l’imam n’est autre que le Ministre des affaires religieuses Noureddine el Khadmi, le tout couronné par les invitations faites à des prédicateurs moyen-orientaux venus prôner un Islam dogmatique et radical).

Autre signe fort de ce virage,  le laxisme et la complaisance qui ont entouré l’activisme  des Salafistes,  les autorisant à se comporter en citoyens au-dessus des lois et de la justice.

Le seuil de l’acceptable  est atteint dans le préambule du document présenté par le parti à l’Assemblée constituante le 28 février et qui stipule que  «L’Islam n’a jamais connu, ni dans ses textes ni dans son histoire, de séparation entre la religion et la politique ou entre le temporel et le spirituel. La politique est un catalyseur qui est promu au rang de culte… La religion ne peut être une affaire personnelle, mais une affaire publique et une façon de vivre. La séparation entre la religion et l’Etat contredit le message de l’Islam et tout appel à leur séparation est une atteinte à la pensée islamique… La religion est une méthode totale pour la vie qui touche à la vie des particuliers, des affaires de la famille, de la situation sociale, des fondements de l’Etat et des relations avec le reste du monde…». Dans ce texte, Ennahdha exprime clairement son attachement à l’instauration d’un état islamiste où la principale source de  toute législation serait la Chariâ soit en termes plus clairs  où la fusion entre Etat et religion serait totale.

Une pression appuyée

Le débat sur la Chariâ, sur son inscription dans la Constitution et sur son application s’est donc invité avec âpreté  dans une société qui se pensait plus ou moins « rassurée » malgré sa méfiance.

Des plateaux télévisés, les confrontations se sont déplacées dans les institutions pour arriver jusqu’à la rue.  Forts de leur victoire, les membres et les partisans d’Ennahdha ont  peut-être oublié qu’obtenir 1.500.000 voix parmi 4.500.000 d’électeurs sur une population de près de 10.000.000 personnes n’est pas suffisant pour prétendre à la majorité la plus absolue. Malgré les subterfuges utilisés pour faire passer la pilule, comme faire usage d’autres termes tels « les principes de l’Islam », « référentiel législatif islamique » pour parler de la Chariâ, la société ne s’est pas  laissé duper.

Le premier revers que va essuyer le parti sera le résultat des élections de l’Union générale des étudiants tunisiens remportées par les progressistes à plus de 76% des voix.  Quelle autre lecture faire de cette victoire sinon que dans son ensemble la  jeunesse, avenir de la nation, refuse que l’avenir de son pays soit marqué par l interférence du religieux sur les affaires de l’Etat.

Second revers et pas des moindres, le refus explicite des deux autres membres de la Troïka – Ettakatol et CPR – de se joindre à ce projet et s’inscrire en faux avec leur base électorale. L’appel à coalition avec Al Aarridha n’aurait pas fait le poids contrairement à ce que laissait entendre M. Khedher, élu nahdhaoui et rapporteur de la commission de la rédaction de la future constitution, celui là même qui déclarait à la télévision nationale que l’ajout de la Chariâ est naturel dans un pays musulman parce que l’article premier en l’état est insuffisant à l’élaboration des lois selon l’Islam, et que cette élaboration se fera par le futur pouvoir législatif, en fonction de l’interprétation qu’il ferait de la Chariâ.

Les rassemblements des progressistes réclamant la protection des acquis du CSP et la non application de la Chariâ les 8 et 20 mars auxquels est venu s’ajouter le très controversé « rassemblement » de Monastir le 24 mars auront fini par avoir raison des velléités d’Ennahdha d’instaurer un état religieux.  Il ne serait nullement étonnant par ailleurs que les membres du gouvernement provisoire aient été également contraints par un quelconque partenaire économique occidental, de demander à leur parti d’opérer une révision de ses préceptes.

Repli stratégique ou défaite non avouée ?

Contre toute attente, dans un communiqué daté du 24 mars suivi d’une interview accordée à Mosaïque FM puis d’une conférence de presse le 26 mars, Cheikh Rached Ghannouchi annonce haut et fort que son parti Ennahdha renonce à son vœu d’appliquer la Chariâ et s’en tiendra à l’énoncé de l’article 1 de la Constitution de 1959.

Les raisons évoquées par M. Rached sont nombreuses, par toujours concordantes, parfois même contradictoires.

Selon lui, il ne s’agit pas d’une reculade mais par cette décision le parti répond aux vœux de sa base, puisqu’il n’a jamais été question de Chariâ dans son programme électoral dont il s’engage à respecter l’article 1.  M. Ghannouchi de rappeler que « la révolution ne s’est jamais faite pour l’application de la Chariâ. Il précise que l’article 1 de la constitution de 1959 est clair et gagne l’accord de toutes les composantes de la société qui considère que le pays est musulman. La division à propos de la Chariâ n’est qu’une simple division idéologique ».

Et M. Ghannouchi de poursuivre que « personne n’ayant le droit d’imposer ses convictions aux autres, il n’est point possible d’écrire une constitution à la mesure d’un parti ou d’une personne C’est mû par sa peur de semer la discorde entre les différentes parties de la société tunisienne, que le parti a renoncé à son projet d’inscrire la Chariâ dans la constitution, allant jusqu’à décrire l’opposition progressiste comme étant représentante d’une bonne partie de  l’élite du pays et qu’aucun gouvernement ne saurait se passer de son élite ».

Et last but not least, M. Ghannouchi en vient au véritable message qu’il veut passer. Pour lui,  « la peur qu’inspire la Chariâ à la grande majorité des citoyens prend ses origines  dans les images déformées qui lui  viennent de pays où la Chariâ a été imposée par la force,  tels que l’Afghanistan, le Soudan ou l’Arabie saoudite. Ces régimes et bien d’autres ont porté préjudice à l’image de la Chariâ.  En fait la Chariâ n’est qu’un autre nom de l’Islam.  Ce n’est pas un régime de punitions et de châtiments, mais celui qui n’en a pas conscience va refuser son application. Il faut laisser le temps au peuple de mieux comprendre l’Islam et la Chariâ. Ennahdha ne veut  pas imposer l’Islam par le haut. La première  condition pour l’application de la Chariâ est la liberté de choix, la seconde est la sensibilisation. Nous sommes convaincus que la Chariâ  est la seule loi valable mais rien ne se fera sans la liberté de choix du peuple. L’application de la loi doit se faire dans des conditions démocratiques. Il y a un grand travail de fond à faire. Notre rôle est d’éduquer la société, de lui apprendre que la Chariâ est justice, amour, liberté. Nous devons œuvrer pour amener la société à demander son application c’est-à-dire aller de la base vers le sommet. Nous sommes convaincus qu’avec la liberté et la démocratie, le peuple finira par demander lui-même l’application de la Chariâ.  Une fois la société démocratique bien établie, les changements viendront par eux-mêmes. Si Ennahdha réussit à transformer la société, alors elle pourra prévoir des changements dans la constitution. Nous devons donc attendre que le moment propice pour cela ».

Le 17 octobre, M. Ghannouchi n’avait-il pas déclaré à France 24  « …nous comptons gouverner longtemps, pas seulement une année ».

Le chef d’Ennahdha se prononce contre tout référendum, allant jusqu’à reprendre les termes de l’article  de Ons Bouali paru sur le site Nawaat le 3 mars 2012 : « Soumettre cette proposition à un référendum divisera profondément le peuple tunisien…Pour ou contre la charia comme source essentielle de droit » se transformera dans l’opinion publique en Pour ou contre l’Islam alors qu’en réalité, elle se résume à Pour ou contre une dictature religieuse».  Tout est question d’interprétation et d’analyse individuelle….». M. Ghannouchi nuancera le propos de M. Bouali en parlant de diviser la société en Musulmans et non Musulmans, alors que nous sommes tous Musulmans.

Et les Salafistes ?

Ils continuent à réclamer l’application stricte de la Chariâ et l’établissement du Califat. Mais sont-ils susceptibles d’avoir une place sur l’échiquier politique tunisien ? Rien n’est moins sûr. Tout laisse croire que leur rôle est maintenant terminé. A ce jour, le gouvernement en place leur refuse le visa en s’appuyant sur l’article 8 d’une constitution qui n’existe plus. Il est quand même étonnant que dès le lendemain des élections, ils soient devenus de plus en plus visibles, de plus en plus agressifs et de plus en plus virulents sans qu’aucune sanction ne vienne stopper leur élan. Le régime déchu ne brandissait-il pas le spectre du terrorisme pour mieux étendre ses tentacules répressifs sur la société tunisienne ? Le parti d’Ennahdha n’aurait-il pas utilisé les Salafistes pour terroriser la population afin de lui imposer plus facilement sa vision de la société ? Les Salafistes n’auront-ils pas été les dindons de la farce,  chargés à leur insu par Ennahdha de la basse besogne ?  Pourquoi avoir tant attendu pour préciser la nuance  entre les Salafistes  piétistes ou politiques et les Salafistes  jihadistes ?  Pour déclarer que  le projet salafiste djihadiste n ‘est pas un projet d’union du peuple tunisien, mais  un projet de guerre fratricide ?   Pour décider que leur combat ne relève pas  du Jihad mais du terrorisme ?   Pour avouer que les agissements  des Salafistes sont des crimes qui ont porté préjudice à l’économie et à l’image du pays ? Pour dénoncer leur activisme à l’intérieur des mosquées ? Pourquoi ce n’est qu’aujourd’hui que l’appel à la mort des Juifs est  enfin jugé un acte criminel alors que ce même slogan par lequel a été  accueilli  le Chef du mouvement Hamas, Ismaïl  Hanyeh, lancé en présence de  en présence de Messieurs Ghannouchi et Jebali avait été condamné du bout des lèvres ?

Pourquoi choisir ce moment pour enfin déclarer la guerre à ceux qui veulent porter les armes et  pour  déclarer que la confrontation avec les Salafistes est peut-être inévitable ?  Inévitable, elle va sûrement l’être. Seulement, il n’est pas sûr que la guerre fratricide dont parle M. Ghannouchi ne soit pas une guerre entre partisans d’Ennahdha et Salafistes. Et ce ne sera pas la première fois que les monstres qui surgissent des boîtes de Pandore se retournent contre ceux qui croient pouvoir les ouvrir à leur profit.

Au-delà des problèmes économiques et des difficultés à trouver les fonds nécessaires pour les résoudre, il semble que le vent ne soit pas en train de souffler dans le sens du bateau Ennahdha.

Après avoir réussi à s’accaparer une  révolution dans laquelle même M. Marzouki reconnaissait sur LCI  dès le 6 janvier que les Islamistes  avaient brillé par leur absence, le mouvement fait aujourd’hui la douloureuse expérience de l’effet boomerang. Même les propos les plus lénifiants des explications fournies par M. Ghannouchi pour justifier son échec ne réussissent pas à convaincre. La société civile a vaincu ses peurs et ne s’est pas laissé prendre au jeu. Elle a gagné haut la main ce premier round et ne peut que s’en féliciter.  Il lui reste à bien préparer tous les autres rounds à venir.

Au moment de quitter Tunis après une visite au courant du mois de mars, l’islamologue Gilles Kepel aurait déclaré à un ami : « Quand je suis venu à Tunis au mois de novembre, j’ai rencontré un M. Ghannouchi très euphorique, quand je l’ai revu  cette fois ci j’ai trouvé un homme abattu”.

Fatma BENMOSBAH www.taamul.net

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