Le mois de Ramadan, qui devrait débuter autour du 18 février 2026 selon les prévisions liées à l’observation de la lune, s’annonce une fois de plus comme un période de tension pour de nombreux ménages libanais. Cette anticipation n’est pas seulement liée aux pratiques religieuses et au jeûne quotidien, mais à une crainte récurrente : celle d’une flambée des prix des denrées alimentaires de base. Dans un contexte où l’inflation alimentaire a marqué l’année 2025 avec une augmentation de 14,64 % en décembre par rapport à l’année précédente, selon les données de l’Administration centrale de la statistique, les familles se préparent à des arbitrages difficiles. Cette hausse, bien que ralentie par rapport aux pics antérieurs, s’ajoute à une inflation globale qui s’est établie à 12,2 % en décembre 2025, la plus basse depuis février 2020, mais toujours pesante sur les budgets modestes.
Cette peur du Ramadan comme révélateur de la vie chère n’est pas nouvelle, mais elle se renouvelle avec une intensité particulière en cette fin d’hiver 2026. Les marchés, déjà sous pression en raison des intempéries récentes, voient les consommateurs ajuster leurs habitudes d’achat bien avant le début du mois sacré. Les inondations survenues en janvier 2026 dans la région d’Akkar, au nord du pays, ont endommagé des cultures, des serres et des infrastructures agricoles, entraînant des perturbations locales dans l’approvisionnement et une augmentation potentielle des prix pour les produits frais. Ces événements météorologiques, combinés à une dépendance persistante aux importations, amplifient les vulnérabilités d’un système alimentaire encore fragilisé par les crises cumulées depuis 2019.
Les ménages les plus touchés sont ceux qui vivent au jour le jour, sans filet de sécurité financier. Pour eux, une variation même modérée sur des produits essentiels comme l’huile, le riz, la viande ou les légumes peut déséquilibrer l’ensemble du budget familial. En décembre 2025, les prix des aliments et boissons non alcoolisées ont augmenté de 14,6 % par rapport à novembre, un rythme qui, bien que décéléré, reste élevé dans un pays où le salaire minimum ne couvre plus les besoins basiques. Les familles réduisent les quantités, substituent des produits moins nutritifs ou suppriment des repas, transformant le Ramadan, traditionnellement un temps de rassemblement et de générosité, en une épreuve de restrictions.
Une fracture sociale exacerbée par les disparités économiques
Cette anxiété collective met en lumière une fracture profonde au sein de la société libanaise. D’un côté, certains ménages parviennent à amortir les chocs grâce à des revenus en devises étrangères ou à un soutien familial de la diaspora. Ces ressources leur permettent de maintenir un niveau de consommation relativement stable, y compris pendant le Ramadan, où les invitations et les repas partagés restent possibles. De l’autre, les foyers les plus précaires, souvent situés dans les zones urbaines défavorisées ou les régions rurales, subissent de plein fouet les hausses cumulées. Depuis 2019, l’inflation alimentaire a atteint des niveaux cumulés de 30 979 %, un chiffre qui illustre l’ampleur de la dégradation économique, même si les taux annuels se sont modérés en 2025 à environ 14,8 % pour l’ensemble de l’année.
À Tripoli, par exemple, les drames récents liés aux effondrements d’immeubles dans les quartiers de Bab al-Tabbaneh et Qobbeh soulignent comment la précarité économique s’entremêle avec d’autres risques. Ces incidents, survenus en raison d’une négligence administrative et d’un manque d’entretien dû aux coûts prohibitifs, ont laissé des familles sans abri, aggravant leur vulnérabilité alimentaire. Les habitants de ces zones, déjà confrontés à des loyers inabordables et à des réparations impossibles, voient leur marge de manœuvre se réduire encore plus à l’approche du Ramadan. Les interventions publiques, souvent tardives, ne compensent pas l’absence d’un État protecteur capable d’inspecter, de décider et de financer les mesures préventives nécessaires.
Dans le sud du pays, les tensions géopolitiques ajoutent une couche supplémentaire d’incertitude. La tournée récente du Premier ministre Nawaf Salam à Kfarchouba et Nabatieh, marquant le premier anniversaire de son gouvernement, a été accueillie avec des signes d’espoir, comme des jets de fleurs par la population locale. Lors de cette visite, il a inauguré un marché et promis des améliorations infrastructurelles – routes, eau, électricité – avant l’été 2026. Pourtant, les habitants expriment des doutes sur la capacité de l’État à garantir la sécurité au-delà des gestes diplomatiques, surtout face aux menaces extérieures persistantes. Cette incertitude politique influence indirectement les marchés alimentaires, car toute instabilité régionale peut perturber les chaînes d’approvisionnement et faire grimper les prix.
Les mécanismes de la hausse des prix : entre importation et absence de régulation
L’inflation alimentaire au Liban est largement importée, alimentée par une dollarisation des prix qui persiste malgré la stabilisation relative du taux de change à 89 500 livres pour un dollar. Les importateurs répercutent les coûts internationaux sans concurrence réelle, et une taxe de 3 % sur les importations aggrave la situation pour les entreprises locales. En janvier 2026, les prix des aliments ont continué à fluctuer en fonction des patterns saisonniers et des coûts d’intrants, avec une hausse mensuelle de 1,10 % du indice des prix à la consommation. Les produits agricoles, affectés par les inondations hivernales et les dommages persistants aux systèmes d’irrigation, voient leurs tarifs s’élever, particulièrement dans la Bekaa et le sud, où la reconstruction des infrastructures endommagées par les conflits passés avance lentement.
Le Ramadan amplifie ces dynamiques, car la demande accrue pour des denrées spécifiques – dattes, viandes, légumes pour les soupes et les salades – pousse les prix à la hausse de manière cyclique. Année après année, les promesses de contrôle des prix émanent des autorités, mais leur effet reste limité sur le terrain. Un consommateur, résumant l’expérience collective, déclare : les prix montent, la promesse de contrôle se répète, et le sentiment d’impuissance demeure. Cette boucle crée un stress psychologique collectif, où le calendrier religieux se transforme en calendrier d’angoisse. Les familles anticipent, comparent les tarifs dans différents marchés, et ajustent leurs stratégies : achats en gros avant le pic, réduction des portions, ou recours à des alternatives moins chères mais potentiellement moins saines.
Les coûts hivernaux supplémentaires, comme le chauffage, l’électricité et les transports, réduisent encore plus le pouvoir d’achat, particulièrement pour les ménages pauvres et les réfugiés. En janvier 2026, ces dépenses accrues ont laissé moins de marge pour l’alimentation, dans un contexte où les opportunités d’emploi saisonnier restent limitées. L’assistance humanitaire, bien que cruciale, risque de diminuer en 2026, selon les projections, ce qui pourrait aggraver la situation pour environ 17 % de la population en situation d’insécurité alimentaire aiguë.
Les implications sur la santé et la cohésion familiale
Au-delà de l’économie, cette pression sur l’alimentation affecte la santé et la dynamique familiale. Les substitutions alimentaires, comme remplacer la viande par des légumineuses bon marché ou supprimer des fruits frais, peuvent mener à des carences nutritionnelles, surtout chez les enfants et les personnes âgées. Pendant le Ramadan, où le jeûne impose une attention particulière à l’équilibre des repas d’iftar et de suhoor, ces restrictions deviennent encore plus problématiques. Les rassemblements familiaux, censés renforcer les liens, se transforment parfois en moments de comparaison douloureuse : ceux qui peuvent offrir un repas copieux contrastent avec ceux qui luttent pour l’essentiel.
Cette situation révèle aussi une érosion de la confiance dans les institutions. Les discours publics sur la régulation des marchés se multiplient, mais le décalage entre les annonces et la réalité perçue affaiblit l’idée de règles communes. Dans les quartiers populaires, les citoyens expriment une lassitude face aux condamnations postérieures aux crises, sans actions concrètes. À Tripoli, par exemple, la proposition d’un état d’urgence local pour sécuriser les bâtiments et héberger les déplacés illustre ce besoin de mécanismes immédiats, qui pourraient s’étendre à la surveillance des prix alimentaires.
Les dépendances régionales et les défis agricoles persistants
Le Liban reste dépendant des importations syriennes, évaluées à 117 millions de dollars annuels, malgré les tensions frontalières. Ces flux maintiennent une certaine stabilité, mais toute perturbation – due à l’insécurité ou aux intempéries – peut rapidement se répercuter sur les étals. En janvier 2026, les réfugiés fuyant la Syrie occidentale ont ajouté une pression supplémentaire sur les ressources alimentaires, soulignant la dynamique régionale de la vulnérabilité. Ces nouveaux arrivants font face à des défis d’accès immédiats, dans un pays où l’insécurité, les prix élevés et les revenus faibles limitent déjà l’accès pour les résidents.
Sur le plan agricole, la lente récupération des moyens de subsistance aggrave le tableau. Les dommages aux routes, aux entrepôts et aux systèmes d’irrigation, combinés à des coûts d’intrants en hausse et à des sécheresses récurrentes, contraignent la production locale. Dans la Bekaa, les agriculteurs peinent à rebondir, ce qui maintient les prix des produits frais à des niveaux élevés. Les projections pour 2026 indiquent une possible détérioration due à la réduction de l’aide humanitaire et à la persistance des pressions économiques, avec des implications immédiates sur l’accès alimentaire pour les plus vulnérables.
Les promesses d’infrastructures et de sécurité, comme celles formulées lors de la tournée au sud, visent à réaffirmer l’autorité de l’État dans des zones sensibles. Pourtant, les habitants interrogent la faisabilité de ces engagements sans garanties concrètes contre les menaces extérieures. Cette incertitude se traduit par une prudence accrue dans les achats, où chaque dépense est pesée en fonction des risques potentiels.
Les coûts de la vie chère s’étendent aux soins de santé, où la fragilité des hôpitaux et la réputation des circuits de confiance ajoutent une autre couche d’angoisse. Sans mécanismes de vérification et d’éthique dans l’information, les peurs circulent rapidement, amplifiant l’usure collective. En février 2026, alors que le Ramadan approche, ces éléments convergent vers une société qui demande des inspections préventives, des contrôles sanctionnants et des services durables pour atténuer les pressions quotidiennes.
Les implications immédiates des intempéries et de l’insécurité régionale
En janvier 2026, les inondations ont non seulement détruit des actifs agricoles mais aussi perturbé l’accès aux marchés, avec des routes endommagées et des propriétés privées affectées. Ces disruptions maintiennent les prix au-dessus de la moyenne pour les ménages aux revenus faibles, particulièrement dans les zones flood-prone. L’insécurité persistante au sud et les flux de réfugiés accentuent ces contraintes, avec une demande accrue sur des ressources déjà tendues. Les coûts hivernaux élevés, incluant le fuel et l’électricité, réduisent les budgets alimentaires, tandis que l’inflation alimentaire stable masque une croissance plus rapide des dépenses globales. Les projections indiquent que ces facteurs, combinés à une aide humanitaire potentiellement réduite, maintiennent environ 17 % de la population en insécurité alimentaire aiguë, avec des effets immédiats sur les arbitrages quotidiens des familles à l’approche du jeûne.

