jeudi, février 19, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Au Liban, l’État augmente les salaires… et reprend le double

- Advertisement -

Le Liban a ce don : annoncer une mesure “sociale” avec une main, puis envoyer la facture avec l’autre — et pas une petite facture, non, une facture qui s’étale, qui se propage, qui s’incruste dans chaque prix du quotidien. Mi-février 2026, le gouvernement a validé une revalorisation des salaires et pensions de la fonction publique, et pour la financer il a choisi la voie la plus simple politiquement et la plus violente socialement : une taxe de 300 000 livres libanaises par 20 litres d’essence et un relèvement de la TVA de 11% à 12% (encore soumis au vote du Parlement). Derrière, la rue a réagi immédiatement : blocages à Beyrouth, colère, et ce sentiment de déjà-vu que le pays collectionne depuis 2019 comme d’autres collectionnent des timbres.  

Oui, il faut le dire simplement : ce qu’on donne d’une main, on en retire le double de l’autre. Parce qu’une hausse salariale, dans un pays normal, améliore la vie des ménages concernés. Au Liban, elle déclenche surtout une mécanique qui renchérit tout le reste, donc qui efface l’avantage avant même qu’il n’atteigne le frigo. L’essence n’est pas un poste de dépense isolé : c’est le coût caché de la logistique, des livraisons, des trajets, du commerce, des services, des urgences. Toucher au carburant, c’est toucher aux prix dans leur ensemble, et la TVA vient ensuite faire le travail proprement bureaucratique : un point sur le papier, mais un point sur tout ce que tu achètes, surtout quand tu n’as déjà plus que l’essentiel à acheter.  

L’essence +25% : la taxe universelle qui ne dit pas son nom

Le gouvernement a eu la prudence d’exempter le diesel, parce que le diesel fait tourner les générateurs privés, donc une partie du pays réel — celui qui éclaire, qui réfrigère, qui survit à l’électricité publique en ruines. Très bien. Mais l’essence, elle, peut monter : c’est la taxe universelle idéale, celle qui “finance” vite, sans audit, sans confrontation, sans guerre ouverte contre les rentes. On applique la hausse, et l’économie transmet la douleur comme un colis : chauffeur, distributeur, épicier, consommateur. À la fin, tu ne paies pas seulement ton plein, tu paies un supplément invisible sur le panier de courses, sur le déplacement, sur la moindre prestation. Et après, on s’étonne que les routes se ferment : quand la politique économique ressemble à une caisse enregistreuse, la rue répond avec une barrière.  

C’est ici que le système se frotte les mains. Parce qu’au Liban, chaque hausse “objective” devient un justificatif parfait pour des hausses “subjectives”. Les agences exclusives, par exemple — ces circuits qui contrôlent une partie de l’import et de la distribution — n’ont même pas besoin d’inventer : l’essence monte, donc “les coûts logistiques explosent”, donc “nous ajustons”. Et dans l’ajustement, on glisse ce que le pays connaît trop bien : des marges plus confortables, plus faciles à justifier, plus difficiles à contester. Le carburant devient une excuse universelle : on l’imprime sur la facture, on la pointe du doigt, et on obtient une hausse de prix acceptée par fatigue, parce que tout le monde sait que discuter est inutile quand les règles du jeu sont écrites par ceux qui tiennent la clé de l’entrepôt.  

Le plus sarcastique, c’est que tout cela se déroule dans un pays où le secteur bancaire est toujours un patient en coma prolongé, officiellement “en restructuration”, officieusement paralysé, avec des contrôles de capitaux de fait qui se sont imposés dès 2019 et se sont institutionnalisés au fil des décisions et circulaires. Les banques restent au cœur du problème, mais elles demeurent protégées par la lenteur, l’opacité et l’art national du “on verra plus tard”. Même des documents officiels de plan de redressement décrivent un secteur paralysé depuis la crise, avec des dépôts asséchés et des restrictions imposées aux déposants. Ajoutez à cela le verrouillage des transferts en devises, et vous obtenez un système où l’argent est simultanément introuvable pour les ménages et miraculeusement préservé dès qu’il s’agit de ne pas froisser les équilibres. Autrement dit : on sait faire payer le citoyen à la pompe, mais on hésite toujours à trancher la question la plus explosive — qui assume réellement les pertes du crash financier.  

Dans ce décor, parler de “financement” par la consommation relève presque de la provocation : l’économie libanaise paie déjà une prime de risque sur tout ce qui ressemble à une transaction internationale. Les importateurs, eux, vivent avec des contraintes de financement et de paiement qui font gonfler la facture finale : garanties, correspondants, exigences bancaires, et l’ombre permanente des lettres de crédit et autres mécanismes de trade finance qui deviennent plus chers quand la confiance est basse et que le risque est haut. L’Union européenne a même documenté — comme obstacle commercial — l’usage obligatoire de la lettre de crédit comme condition préalable à certaines importations, symptôme typique d’un système où la fluidité du commerce est remplacée par des verrous, donc par des coûts. Résultat : chaque “petite” taxe nationale vient s’additionner à une pile de surcoûts déjà énormes, et l’État fait comme si l’économie pouvait absorber indéfiniment des couches successives de prélèvements et de frictions.  

Et là, il y a la cerise : le dollar. Quand le billet vert se fragilise face à d’autres devises, tout ce qui est importé en euros (ou indexé sur l’euro) coûte mécaniquement plus cher en dollars, et donc finit par coûter plus cher au Liban, quel que soit le bricolage local de taux et de conversions. Or le Liban importe massivement depuis l’Europe : l’UE est décrite comme le principal partenaire commercial du pays et représente une part très élevée des importations, tandis que la part des États-Unis reste nettement plus faible. Donc oui, on importe européen et non américain, et quand l’euro tient mieux que le dollar, ce n’est pas une querelle de cambistes : c’est une hausse de facture qui remonte toute la chaîne jusqu’au consommateur. Et pendant que des gestionnaires de fonds affichent un positionnement très baissier sur le dollar, la réalité libanaise, elle, est simple : la monnaie de référence bouge, et l’addition bouge avec elle.  

Sauver les intouchables, facturer les vulnérables

On peut tourner ça comme on veut : “nécessité budgétaire”, “financement”, “ajustement”, “réforme”. Dans les faits, le choix est limpide : on préfère taxer ce qui est facile à taxer — l’essence, la consommation — plutôt que d’aller chercher l’argent là où il est politiquement coûteux d’aller le chercher : les rentes, les abus, les protections, les marges opaques, et ce secteur bancaire qui reste à la fois central et intouchable. Et comme bonus, on alimente une inflation qui grignote la hausse salariale, on fragilise la demande, on complique la reprise, et on offre aux circuits d’exclusivité un argument en or pour “ajuster” encore. Voilà l’éditorial libanais en une phrase : une hausse pour les communiqués, une facture pour la rue, et une protection pour ceux qui savent toujours retomber sur leurs pattes.  

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

A lire aussi