Une relation de dépendance construite sur plusieurs décennies
Depuis les années 1990, le système financier libanais a été structuré autour d’une interdépendance profonde entre le Trésor public et les banques commerciales. Les déficits budgétaires chroniques ont été systématiquement financés par les banques, qui ont massivement souscrit aux émissions de bons du Trésor en livres et en devises. Cette logique a fait du secteur bancaire le premier créancier de l’État, tandis que les autorités publiques garantissaient, en retour, une stabilité nominale et un taux de change fixe.
Entre 1993 et 2019, la dette publique est passée de 4,8 milliards de dollars à près de 90 milliards, soit une multiplication par 18 en 26 ans. Cette dette était principalement détenue par les banques libanaises, qui en tiraient un rendement élevé, supérieur à 10 % sur les bons du Trésor à long terme. Ce système a bénéficié des deux côtés : les gouvernements successifs ont pu financer leur train de vie, et les banques ont réalisé des profits records, distribuant des dividendes généreux à leurs actionnaires.
Ce schéma reposait sur la confiance dans la solvabilité de l’État, l’afflux continu de dépôts bancaires, notamment de la diaspora, et le soutien implicite de la Banque du Liban. Aucun des trois piliers n’a résisté à la crise déclenchée en 2019.
Un système de financement mutuellement toxique
La collusion entre les banques et le Trésor s’est traduite par une concentration excessive des actifs bancaires en dette souveraine. En 2018, près de 70 % des actifs des banques commerciales étaient constitués de bons du Trésor, d’Eurobonds, ou de dépôts auprès de la Banque du Liban. Cette exposition massive a rendu le secteur bancaire vulnérable à tout défaut de l’État.
Parallèlement, les autorités budgétaires ont refusé d’engager des réformes structurelles. Les dépenses publiques restaient dominées par la masse salariale, les subventions inefficaces (notamment dans le secteur de l’électricité), et les transferts clientélistes. Les recettes fiscales étaient faibles, régressives, et mal collectées. Le déficit primaire dépassait régulièrement les 5 % du PIB, aggravant chaque année la charge de la dette.
Les banques, loin de sonner l’alerte, ont encouragé ce modèle en échange d’une rentabilité garantie. Elles ont promu les bons du Trésor auprès de leurs clients, notamment les gros déposants, comme un placement sûr. Les émissions d’Eurobonds, souvent sursouscrites, ont été considérées comme un signe de confiance internationale, alors qu’elles augmentaient la vulnérabilité financière du pays.
Le rôle des ingénieries financières de la Banque du Liban
À partir de 2016, pour faire face à la baisse des dépôts et soutenir le taux de change, la Banque du Liban a lancé plusieurs « opérations d’ingénierie financière » complexes, dans lesquelles les banques commerciales ont joué un rôle central. Ces opérations consistaient à offrir aux banques des rendements exceptionnels en dollars ou en livres, en échange de dépôts prolongés auprès de la Banque centrale.
Ces montages ont généré jusqu’à 5 milliards de dollars de gains comptables pour les banques entre 2016 et 2018, selon les données du FMI. Ils ont permis de maintenir artificiellement les réserves en devises, de contenir le taux de change, et de stabiliser les comptes extérieurs. Mais en réalité, ils ont amplifié le déséquilibre structurel et accru l’exposition mutuelle entre la Banque centrale, les banques et l’État.
Les banques ont accepté ces opérations parce qu’elles leur garantissaient des profits immédiats, tout en repoussant l’échéance du risque. En retour, la Banque centrale a consolidé son rôle de régulateur tout-puissant, sans contrôle parlementaire, judiciaire ou comptable. Cette mécanique a précipité l’effondrement de 2019, lorsque les dépôts ont cessé d’entrer et que la confiance s’est évaporée.
Un défaut de paiement qui expose la responsabilité des banques
Le défaut de paiement de l’État en mars 2020, avec la suspension du service de la dette en devises (Eurobonds), a mis fin à ce système. Les banques, principal détenteur de ces titres, ont enregistré des pertes massives, mais ont refusé de les comptabiliser. Aucune provision sérieuse n’a été constituée. Les audits indépendants, demandés par le FMI, ont été bloqués par les banques elles-mêmes.
La responsabilité des banques est donc double : elles ont financé sans condition un État insolvable, en tirant profit des intérêts élevés, et elles ont refusé d’assumer les conséquences du défaut en invoquant la responsabilité de l’État et de la Banque centrale. Ce refus bloque toute tentative de restructuration ordonnée de la dette.
Le plan de restructuration présenté en 2022 prévoyait un effacement partiel de la dette, la création d’un fonds souverain pour gérer certains actifs publics, et une répartition des pertes entre les créanciers publics et privés. Les banques ont rejeté ce plan, estimant qu’il violait le droit de propriété des déposants et des actionnaires.
Une absence de mécanismes de régulation et de résolution
Le Liban ne dispose d’aucune loi moderne sur la résolution des défaillances bancaires. Le code monétaire et financier ne prévoit ni hiérarchie des créanciers, ni plan de résolution ordonné, ni fonds de garantie des dépôts. Cette lacune permet aux banques de maintenir une position figée, en attendant une recapitalisation qui n’arrive pas.
Les autorités publiques, de leur côté, n’ont pas les outils juridiques pour imposer une restructuration coercitive. Le Parlement n’a adopté aucun texte sur la hiérarchisation des pertes, la protection des petits déposants, ou la contribution des actionnaires. La Banque du Liban, en tant que régulateur, est en conflit d’intérêts, étant elle-même au cœur du système de financement.
Cette situation de blocage juridique et institutionnel favorise l’immobilisme. Les pertes ne sont pas reconnues, les déposants ne sont pas indemnisés, les banques ne prêtent plus, et l’État continue de fonctionner avec des ressources limitées, sans perspective de restructuration ou de retour à l’équilibre budgétaire.
Un débat moral et politique inévitable
Au-delà des aspects techniques, la question de la complicité entre les banques et le Trésor public soulève un débat moral. Les profits réalisés pendant des décennies, les dividendes distribués, les commissions encaissées, et le lobbying mené pour empêcher toute réforme posent la question de la responsabilité du secteur financier dans l’effondrement du pays.
Les propositions de « bail-in », qui consisteraient à utiliser les dépôts au-delà d’un certain seuil pour recapitaliser les banques, suscitent un rejet massif dans la population. Mais l’alternative, à savoir une recapitalisation par l’État via la vente d’actifs publics, est tout aussi contestée, car elle reviendrait à faire payer l’ensemble des citoyens pour une dette dont ils n’ont pas profité.
Le débat sur la répartition des pertes est donc au cœur de toute solution. Tant que les banques refuseront d’enregistrer les pertes et que l’État refusera d’adopter une législation claire, le pays restera dans un état de paralysie financière. Cette impasse contribue à l’aggravation de la crise économique et sociale.



