Une absence révélatrice
Le président du Parlement, Nabih Berri, n’a pas participé aux discussions qui ont conduit à l’adoption par le gouvernement d’un texte affirmant l’exclusivité des armes à l’État. Cette absence, loin d’être fortuite, cristallise les tensions internes entre les institutions libanaises et reflète les équilibres fragilisés du système politique. Si le gouvernement affirme avoir agi dans les limites de ses compétences, plusieurs sources rapportent que Berri aurait été tenu à l’écart du processus, ce qu’il aurait interprété comme une manœuvre délibérée visant à affaiblir son rôle traditionnel d’intermédiaire.
Selon des informations exclusives rapportées par Ad Diyar daté du 7 août 2025, le chef du Parlement aurait fait part, dans des cercles privés, de son irritation face à cette mise à l’écart, la qualifiant de calculée. Des sources parlementaires évoquent même une tentative du président de la Chambre de retarder la décision, en plaidant pour l’ouverture d’un dialogue préalable entre les principales forces politiques. Son appel, selon les mêmes sources, est resté lettre morte.
Cette marginalisation du Parlement dans une décision aussi symbolique que sensible constitue une rupture de méthode. Berri, connu pour son rôle d’équilibriste institutionnel et de facilitateur des compromis intercommunautaires, a vu son rôle minimisé dans une séquence politique qu’il considère centrale à la stabilité du pays.
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Les ressorts d’un contournement institutionnel
La décision d’adopter un plan de désarmement sans passer par le Parlement n’est pas juridiquement illégitime. En l’absence d’un président élu et face à une paralysie législative persistante, le Conseil des ministres a exercé ses prérogatives en matière de sécurité nationale. Mais cette démarche, selon plusieurs observateurs, constitue une entorse aux usages politiques libanais, où toute mesure d’ampleur est traditionnellement soumise à un processus de concertation interinstitutionnelle.
Le Premier ministre Nawaf Salam, en avançant unilatéralement sur ce dossier, semble avoir fait le choix d’assumer un leadership exécutif plus affirmé. Cette posture tranche avec la culture politique consociative du Liban, fondée sur la négociation constante entre pôles de pouvoir. Elle traduit aussi une volonté de s’émanciper du jeu des équilibres confessionnels, en misant sur une autorité exécutive recentrée.
Le camp de Berri y voit une tentative de marginalisation politique. L’absence de concertation est perçue comme un signal de défiance. Les ministres chiites issus d’Amal, fidèle au président de la Chambre, ont quitté la séance du Conseil des ministres en guise de protestation, renforçant la perception d’un clivage institutionnel assumé.
La posture de Berri, entre calcul et réaction
Nabih Berri, figure centrale de la scène libanaise depuis plus de trois décennies, a construit son pouvoir sur sa capacité à incarner un pivot entre les institutions. Sa stratégie politique repose sur la médiation, les compromis et l’art du temps long. Être court-circuité par un exécutif qu’il considère en situation intérimaire constitue un camouflet difficilement tolérable.
D’après les révélations d’Ad Diyar, Berri aurait évoqué en privé une « façon cavalière » de gouverner, en rupture avec les traditions de dialogue qui président habituellement aux grandes décisions nationales. Ce jugement sévère s’accompagne d’une inquiétude plus profonde : celle de voir son influence structurellement remise en cause par une nouvelle génération de responsables déterminés à bousculer les codes.
La réaction du président du Parlement ne s’est toutefois pas exprimée publiquement. Fidèle à sa méthode, il choisit d’agir par canaux indirects, en relayant ses messages via les députés de son bloc ou par l’entremise des structures communautaires. Son silence apparent cache une stratégie d’influence plus diffuse, mais non moins efficace.
Tensions communautaires et lignes de fracture
Le retrait des ministres chiites lors du Conseil des ministres n’est pas un simple geste symbolique. Il s’inscrit dans un contexte plus large de crispation entre les institutions et les formations politiques représentatives de cette communauté. Pour les représentants d’Amal et du Hezbollah, la décision du gouvernement s’apparente à une remise en cause directe de leur rôle dans l’architecture sécuritaire du pays.
La marginalisation du président du Parlement, également chiite, renforce ce sentiment de mise à l’écart. Plusieurs responsables politiques expriment en privé leur crainte de voir s’installer un clivage institutionnel entre un exécutif agissant sans filet parlementaire et une opposition construite autour de la légitimité communautaire.
Cette dynamique est d’autant plus préoccupante que le Liban est déjà confronté à une crise politique persistante, marquée par l’absence d’un président élu et le blocage des réformes institutionnelles. Le risque d’un délitement du cadre consociatif, pierre angulaire du système libanais, est ouvertement évoqué par certains analystes.
Un Parlement fragilisé par les circonstances
Le rôle du Parlement dans la séquence actuelle illustre la dégradation de son statut dans la vie institutionnelle libanaise. En l’absence de quorum pour élire un président de la République et faute de majorité claire sur les grandes orientations politiques, la Chambre des députés peine à exercer ses fonctions.
Cette faiblesse structurelle ouvre la voie à des initiatives exécutives de plus en plus autonomes, comme celle adoptée le 7 août. Mais cette autonomisation crée aussi une tension latente avec le cadre constitutionnel. La non-consultation du président de la Chambre sur un dossier aussi stratégique est perçue par certains parlementaires comme un précédent dangereux.
Les commissions parlementaires chargées des questions de sécurité et de défense n’ont pas été saisies en amont de la décision. Aucun débat formel n’a eu lieu dans l’hémicycle. Ce vide procédural nourrit un sentiment d’exclusion au sein du Parlement et renforce le ressentiment des blocs les plus directement concernés par les décisions du Conseil des ministres.
La légitimité contestée de la décision
Selon les sources parlementaires citées par Ad Diyar, l’un des arguments avancés par Nabih Berri pour tenter de différer la décision gouvernementale portait sur la nécessité de construire un consensus politique minimal. Il aurait proposé l’ouverture d’une table de dialogue entre les forces politiques, afin d’éviter que la décision ne soit perçue comme une provocation par certaines composantes du pays.
Le refus du gouvernement d’entrer dans cette logique a été vécu par le président du Parlement comme une erreur politique, sinon une faute stratégique. En ne tenant pas compte des équilibres internes, l’exécutif aurait, selon lui, fragilisé la portée de la mesure. Ce point de vue, s’il reste minoritaire dans les cercles proches du gouvernement, trouve un écho certain parmi les formations politiques non représentées au cabinet.
La question de la légitimité de la décision ne porte pas sur son fond, mais sur sa forme. Le contournement des circuits classiques de délibération alimente une défiance croissante entre les institutions. Dans un pays où la stabilité repose largement sur la négociation, cette méthode de gouvernement suscite des interrogations.



