Le Parlement libanais s’apprête à entamer, ce mardi 27 janvier 2026, une série de séances intensives sur trois jours pour examiner et adopter le projet de budget pour l’année en cours. Cette échéance, imposée par les délais constitutionnels qui fixent la fin janvier comme limite pour l’approbation du texte, intervient dans un climat de tension accrue. Dès les premières heures de la matinée, des milliers de manifestants ont investi les rues de Beyrouth et d’autres villes, bloquant des axes routiers majeurs et exprimant leur opposition farouche à un budget perçu comme insuffisant face à la crise économique persistante. Parmi les groupes les plus actifs figurent les militaires retraités, les enseignants du secteur public, les salariés de l’Université libanaise, les anciens fonctionnaires et les locataires en difficulté. Ces mobilisations, qui se propagent rapidement, illustrent les fractures sociales profondes que traverse le Liban, alors que le gouvernement de Nawaf Salam tente de naviguer entre contraintes budgétaires et exigences internationales.
Les débats parlementaires, qui débutent aujourd’hui sous la présidence du président de l’Assemblée, Nabih Berri, sont prévus pour être publics, une mesure soulignée par les autorités pour renforcer la transparence dans un contexte où la confiance publique envers les institutions reste fragile. Selon les informations relayées par les services du Parlement, plus de cinquante demandes de parole ont déjà été enregistrées, provenant de députés de divers blocs. Ces interventions devraient porter sur les allocations sectorielles, les ajustements fiscaux et les mécanismes de financement, dans une atmosphère électorale naissante, alors que les élections législatives sont prévues pour mai 2026. Le ministre des Finances, Yassin Jaber, a déclaré lors d’une conférence de presse la veille que « le budget 2026 vise à stabiliser les finances publiques tout en répondant aux besoins essentiels des citoyens, sans imposer de nouvelles charges insoutenables ». Cette affirmation, cependant, n’a pas apaisé les contestataires, qui dénoncent un texte qui, selon eux, perpétue les inégalités.
La genèse du budget 2026 remonte à octobre 2025, lorsque le Conseil des ministres, réuni sous la direction du Premier ministre Nawaf Salam, a approuvé le projet de loi et l’a transmis au Parlement avant l’ouverture de la session ordinaire, conformément à l’article 83 de la Constitution. Ce respect des délais constitutionnels marque un contraste avec les années précédentes, marquées par des retards chroniques et des gouvernements intérimaires. Le texte initial prévoyait un équilibre précaire entre recettes et dépenses, avec un déficit masqué par des ajustements comptables critiqués par des experts. La commission des Finances et du Budget, présidée par le député Ibrahim Kanaan, a procédé à une revue détaillée dès la fin octobre 2025, suspendant plusieurs articles pour réexamen. Parmi les modifications apportées, l’annulation de nouveaux impôts proposés dans la version gouvernementale, une décision saluée par certains mais jugée insuffisante par d’autres, compte tenu de la hausse de certaines redevances liée aux écarts de taux de change entre la livre libanaise et le dollar.
Mobilisations en cascade : quand la rue anticipe les débats
Dès l’aube de ce 27 janvier, les rues de Beyrouth ont vu affluer des groupes organisés, transformant des artères comme la place Riad el-Solh en points de ralliement. Les militaires retraités, coordonnés par leurs associations, ont bloqué l’accès au Sérail gouvernemental, exigeant une revalorisation de leurs pensions érodées par l’inflation galopante. « Nous avons servi l’État pendant des décennies, et aujourd’hui, nos retraites ne couvrent même pas les besoins de base », a déclaré un porte-parole de l’Association des officiers retraités lors d’un sit-in devant le Parlement. Ces protestations font écho à celles de septembre 2025, lorsque des retraités militaires avaient déjà paralysé des routes menant au Sérail, juste avant une réunion du Cabinet sur le budget.
La contagion des mouvements sociaux est palpable. Les enseignants du secteur public, représentés par leurs syndicats, ont rejoint les manifestations, annonçant une grève ouverte jusqu’à l’inclusion de mesures concrètes pour leurs salaires et le fonds dédié aux éducateurs. Le ministère de l’Éducation, dirigé par Rima Karameh, a alloué 1 500 milliards de livres libanaises au fonds des enseignants dans le projet de budget, une somme destinée à couvrir les arriérés et les ajustements salariaux. Pourtant, les syndicats estiment ce montant dérisoire face à une inflation qui, selon les rapports de la Banque mondiale, avoisine les 50 % en 2025. « Ce budget ignore la réalité des classes moyennes qui s’appauvrissent », a affirmé un leader syndical enseignant, cité par l’Agence nationale d’information.
Les salariés de l’Université libanaise, quant à eux, ont érigé des tentes devant le siège de l’institution à Beyrouth, réclamant les 961 milliards de livres alloués pour les retraites, les dettes accumulées et l’entretien des bâtiments. Cette allocation, ajoutée par la commission parlementaire, vise à pallier les dysfonctionnements chroniques de l’université publique, touchée par des grèves récurrentes depuis 2023. Les anciens fonctionnaires, regroupés sous diverses associations, ont multiplié les sit-in dans des villes comme Tripoli et Saïda, dénonçant l’absence de réformes structurelles pour leurs indemnités. Enfin, les locataires en difficulté, affectés par la hausse des loyers due à la dollarisation de l’économie, ont bloqué des quartiers résidentiels, appelant à une régulation des baux et à des aides sociales. Le ministre des Affaires sociales, Hanin Al-Sayed, a indiqué que des discussions étaient en cours pour intégrer des mesures d’urgence dans le budget, mais ces promesses n’ont pas dissuadé les manifestants.
Ces mobilisations ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une dynamique de protestations qui a marqué le Liban depuis la crise financière de 2019, exacerbée par la guerre au sud et les destructions infrastructurelles. Le Fonds monétaire international (FMI), dans un communiqué daté du 23 janvier 2026, a exhorté le gouvernement libanais à amender la loi de sauvetage financier pour clarifier la hiérarchie des créances et faciliter l’accès aux dépôts gelés depuis six ans. Le Premier ministre Salam, interrogé à Davos lors du Forum économique mondial, a réaffirmé l’engagement de son cabinet à collaborer avec le FMI : « Nous voulons améliorer le projet de loi. C’est un texte en évolution ». Cette pression internationale pèse sur les débats parlementaires, où les députés devront équilibrer les exigences locales et les conditionnalités extérieures.
Les ajustements budgétaires sous la loupe
La commission des Finances a introduit plusieurs ajouts significatifs au projet initial. Parmi eux, 4 500 milliards de livres alloués au ministère de la Santé, dirigé par Rakan Nassereddine, pour l’hospitalisation et les médicaments contre le cancer. Cette enveloppe répond à une urgence sanitaire criante, avec des hôpitaux publics au bord de l’effondrement et des patients contraints de recourir au secteur privé coûteux. De même, 1 000 milliards de livres ont été prévus pour renforcer le budget de la Défense civile, essentielle dans les zones touchées par les conflits récents au sud du pays.
Les forces de sécurité et l’armée bénéficient également d’un renforcement substantiel, avec des crédits pour l’implantation, l’équipement et les soins médicaux. Le ministre de la Défense, Michel Mnassah, a souligné lors d’une réunion du Conseil des ministres que ces fonds étaient cruciaux pour maintenir la stabilité, surtout après le cessez-feu avec Israël en novembre 2024. « L’armée libanaise assume désormais le contrôle opérationnel au sud du Litani, comme l’a annoncé le président Joseph Aoun, et ces allocations permettront de consolider cette présence », a-t-il déclaré. Ces mesures s’alignent sur la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, dont la coordinatrice spéciale pour le Liban, Jeanine Hennis-Plasschaert, reste en contact avec les parties pour en assurer l’application.
Sur le plan fiscal, la hausse de certaines redevances liée aux fluctuations du taux de change suscite des controverses. La commission a veillé à annuler des impôts nouveaux qui risquaient d’alourdir la charge sur les ménages modestes, mais les ajustements sur les frais administratifs et douaniers pourraient indirectement affecter les importations essentielles. Selon un rapport de The Policy Initiative daté de janvier 2026, le budget masque un déficit en taxant davantage les salaires que les richesses accumulées, et manque d’un plan clair pour la reconstruction post-conflit. Les parlementaires, lors des débats, devront décider si ces modifications suffisent ou si des amendements supplémentaires sont nécessaires.
Le calendrier parlementaire et ses enjeux
Les trois jours de débats, du 27 au 29 janvier, s’annoncent marathon. Traditionnellement, dans l’ère post-Taëf, le Parlement n’a jamais renvoyé un projet de budget au gouvernement pour une refonte globale, se contentant d’ajustements marginaux après de longues séances de discours. Cette année, avec une atmosphère électorale, les interventions pourraient s’allonger, chaque bloc cherchant à marquer des points auprès de son électorat. Le député Ibrahim Kanaan, président de la commission, a indiqué que huit articles avaient été suspendus pour réexamen, couvrant les allocations aux ministères et institutions publiques.
Parallèlement, le calendrier budgétaire est lié à un autre dossier sensible : la loi d’intégrité financière, dite « fajwa », qui vise à combler les pertes du secteur financier estimées à 70 milliards de dollars depuis la crise de 2019-2020. Le Carnegie Endowment for International Peace, dans une analyse du 7 janvier 2026, souligne les mérites et faiblesses de ce texte, appelant à une distribution équitable des pertes. L’examen de cette loi dépend de l’achèvement du budget, comme l’a rappelé le porte-parole du Parlement. Des sources gouvernementales indiquent que des discussions avec le FMI pourraient aboutir à des amendements, renforçant la crédibilité du Liban sur la scène internationale.
Pressions internationales et défis internes
Le FMI, par la voix de son directeur pour le Moyen-Orient, a insisté sur la nécessité d’un cadre budgétaire à moyen terme pour sécuriser un soutien financier. Sans un plan cohérent, le Liban risque de prolonger sa crise, avec une dette publique dépassant les 100 milliards de dollars et une monnaie dépréciée. Le gouvernement Salam, formé en février 2025 avec 24 ministres, priorise les réformes financières et la reconstruction, mais fait face à des résistances internes. Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Rajji, a évoqué lors d’une réunion avec des diplomates européens la nécessité d’aides pour la reconstruction au sud, estimée à des milliards.
Les mobilisations sociales ajoutent une couche de complexité. À Tripoli, des enseignants et fonctionnaires ont paralysé le trafic, tandis qu’à Saïda, des locataires ont manifesté contre les expulsions dues aux loyers impayés. Ces actions, qualifiées de « contagion » par des observateurs, rappellent les protestations de 2019, bien que plus ciblées sur des revendications sectorielles. Le ministre de l’Intérieur, Ahmed Al-Hajjar, a déployé des forces de sécurité pour maintenir l’ordre, tout en appelant au dialogue. « Les manifestations pacifiques sont un droit constitutionnel, mais nous veillerons à ce qu’elles n’entravent pas la vie quotidienne », a-t-il déclaré.
Implications immédiates des grèves sectorielles
Les grèves annoncées par les syndicats d’enseignants et de l’Université libanaise pourraient perturber le secteur éducatif dès cette semaine. Avec des cours suspendus dans plusieurs établissements publics, des milliers d’étudiants risquent d’être affectés. Le ministère de l’Éducation a promis des négociations urgentes, mais les syndicats exigent des engagements écrits avant toute reprise. De même, les retraités militaires menacent d’étendre leurs blocages si leurs pensions ne sont pas indexées sur l’inflation réelle.
Dans le secteur de la santé, les allocations supplémentaires pour les médicaments oncologiques sont bienvenues, mais les hôpitaux publics signalent des pénuries persistantes. Le ministre Nassereddine a annoncé des distributions prioritaires, citant des partenariats avec l’OMS pour importer des traitements. Ces mesures, toutefois, dépendent de l’adoption finale du budget.
Au sud, la Défense civile, renforcée budgétairement, continue les opérations de déblaiement post-conflit, sans calendrier clair pour la reconstruction. Des sources officielles avertissent que les paiements dépendent du budget 2026, évitant les rumeurs d’avances imminentes.
Les débats parlementaires, influencés par ces pressions de la rue, pourraient mener à des ajustements de dernière minute. Les députés, conscients des enjeux électoraux, scrutent chaque ligne du texte. Le gouvernement, quant à lui, maintient que le budget équilibre austérité et soutien social, avec des crédits pour la sécurité et l’éducation. Les manifestations persistent, reflétant les tensions immédiates entre attentes citoyennes et réalités fiscales.



