Le ministère des Finances a reconnu, dans un rapport interne daté de début juin 2025, que le déficit budgétaire du Liban pour le premier trimestre de l’année a atteint 11,2 % du produit intérieur brut. Ce chiffre, supérieur de plus de quatre points aux engagements pris devant le Fonds monétaire international (FMI), a été confirmé discrètement dans une note de service technique transmise à plusieurs partenaires économiques. Il compromet directement le calendrier de décaissement des aides prévues dans le cadre du programme de soutien conclu en 2022.
Un dépassement majeur par rapport aux prévisions officielles
Le gouvernement s’était engagé à ramener le déficit budgétaire à 7 % en 2025. Cette trajectoire conditionnait l’accès à une nouvelle tranche d’aides d’un montant estimé à 1,3 milliard de dollars. La déviation de plus de 4 points de pourcentage met en péril l’ensemble du dispositif d’assistance multilatérale. Selon des sources proches des négociations, les représentants du FMI ont demandé des éclaircissements immédiats sur les causes de cet écart, ainsi qu’un plan de redressement crédible avant la fin du second trimestre.
Une baisse nette des recettes fiscales de 17 %
Le rapport pointe une contraction significative des recettes fiscales, en recul de 17 % par rapport au premier trimestre 2024. Cette chute est attribuée à plusieurs facteurs, notamment la stagnation de l’activité économique dans les secteurs formels, le non-recouvrement effectif de certaines taxes indirectes, et la persistance de la fraude à grande échelle. Le ministère précise que les recettes issues de la TVA ont chuté de 23 % sur la période considérée, en raison du ralentissement de la consommation et des failles dans le contrôle des transactions commerciales.
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Dérive des dépenses énergétiques et service de la dette
Dans le même temps, les dépenses de l’État ont connu une hausse de plus de 12 %, notamment sous l’effet de la réaugmentation du coût de l’approvisionnement énergétique. Les achats publics de carburant pour les centrales électriques, nécessaires pour éviter de nouvelles coupures massives, ont représenté à eux seuls 31 % des dépenses du premier trimestre. Par ailleurs, la charge du service de la dette a progressé, en raison d’échéances contractées au cours des exercices précédents et du coût du refinancement à court terme sur les marchés internationaux.
Un déficit de financement aggravé par les retards de réforme
La combinaison de la baisse des recettes et de la hausse des dépenses se traduit par un déficit de financement aggravé. Celui-ci est estimé à 3,1 milliards de dollars pour les trois premiers mois de 2025. Or, selon les engagements pris devant les bailleurs, ce déficit ne devait pas dépasser 1,7 milliard pour la même période. Cette situation est d’autant plus problématique que les réformes fiscales prévues n’ont pas été adoptées dans les délais convenus. L’impôt progressif sur les revenus, la révision des barèmes de la TVA et la numérisation du cadastre fiscal sont toujours bloqués au Parlement.
Les partenaires internationaux s’impatientent
Le FMI, la Banque mondiale et les représentants de l’Union européenne ont tous exprimé, selon plusieurs sources diplomatiques, leur « profonde inquiétude » quant au retard structurel accumulé par le Liban dans la mise en œuvre de ses engagements. L’un des volets les plus sensibles concerne la lutte contre la fraude fiscale, estimée à plus de 2 milliards de dollars par an. Sans progrès tangible sur ce front, les institutions financières internationales pourraient suspendre toute forme d’assistance directe, au profit d’une approche plus conditionnée et morcelée.
Une alerte sur la viabilité de la dette publique
L’impact sur la viabilité de la dette publique libanaise est également mis en évidence dans le rapport. Le ratio dette/PIB, qui avait brièvement diminué en 2023 grâce à l’inflation et à une croissance nominale, repart à la hausse et pourrait atteindre 186 % fin 2025. Le coût moyen de financement à court terme atteint désormais 9,4 %, selon les dernières données communiquées par le ministère. Cette dynamique rend toute politique d’investissement public quasi impossible, et aggrave la dépendance aux ressources extérieures.
L’absence de budget consolidé nuit à la transparence
Parallèlement, plusieurs groupes parlementaires ont dénoncé l’incapacité du gouvernement à publier un budget consolidé actualisé. L’absence de visibilité sur les recettes hors budget, notamment celles issues des entreprises publiques et des transferts exceptionnels, alimente les soupçons de mauvaise gestion. Des voix au sein de la commission des finances ont réclamé l’audit complet de la comptabilité de l’État et l’établissement d’un plan pluriannuel de redressement conforme aux standards internationaux.
L’impôt sur le revenu au cœur des débats parlementaires
Le projet de loi sur la modernisation de l’impôt sur le revenu, censé élargir l’assiette fiscale et améliorer l’équité du système, est l’un des textes prioritaires bloqués depuis plusieurs mois. Il prévoit la suppression de plusieurs exemptions, une révision du barème progressif, et un meilleur contrôle des revenus non déclarés. Toutefois, le débat politique sur cette réforme reste vif. Certains courants dénoncent une réforme « trop ambitieuse » sans contrepartie immédiate en matière de dépenses sociales.
Des pistes alternatives à l’étude dans les cercles gouvernementaux
En l’absence de majorité claire au Parlement, le gouvernement envisage d’adopter certaines mesures par voie de décrets exécutifs ou d’arrêtés ministériels. Parmi les options envisagées figurent une révision des tarifs douaniers, une augmentation ciblée des accises sur le carburant, et l’instauration d’un prélèvement exceptionnel sur les transferts de capitaux sortants. Ces pistes pourraient générer entre 200 et 300 millions de dollars de recettes supplémentaires selon les estimations internes.
Un calendrier de renégociation avec le FMI fragilisé
Le Liban devait initialement présenter un plan de redressement budgétaire actualisé à la mi-juillet 2025. Ce calendrier pourrait être remis en cause si aucune réforme majeure n’est adoptée d’ici fin juin. Le FMI a rappelé que tout décaissement futur reste conditionné au respect d’une discipline budgétaire stricte, à la transparence des données publiques, et à l’adoption de mesures structurelles soutenables. En cas de non-respect, le Liban risquerait une dégradation supplémentaire de sa notation souveraine.



