Un duo du Golfe qui ne parle plus d’une seule voix
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont longtemps incarné, aux yeux des chancelleries occidentales, un même bloc : stabilité autoritaire, modernisation économique, rejet de l’islam politique, coopération sécuritaire avec Washington, et projection régionale assumée. Cette lecture a toujours été simplificatrice. Elle l’est encore moins depuis la fin de 2025 et le début de 2026, quand des divergences jadis gérées à bas bruit réapparaissent au grand jour : au Yémen, la rivalité redevient militaire par acteurs interposés; dans les arbitrages diplomatiques, Abou Dhabi revendique un pragmatisme de normalisation avec Israël quand Riyad maintient des conditions palestiniennes strictes; dans la mer Rouge et la Corne de l’Afrique, les routes maritimes et les points d’appui redeviennent des enjeux de sécurité immédiate; enfin, dans le jeu des garanties et des alliances, l’irruption de la Chine comme médiateur de la détente saoudo-iranienne a consolidé une logique de diversification stratégique qui n’épargne pas les équilibres du Conseil de coopération du Golfe.
MBS et la Palestine : un verrou politique, pas une parenthèse diplomatique
La ligne saoudienne sur la normalisation avec Israël s’est durcie dans sa formulation publique, surtout depuis la guerre à Gaza. Le cœur du message est constant : l’Arabie saoudite ne normalise pas sans perspective crédible d’un État palestinien. À ce stade, il ne s’agit plus d’une condition vague évoquée en coulisses, mais d’un marqueur politique présenté comme non négociable. La prise de position saoudienne a été répétée avec une netteté inhabituelle lorsque des responsables américains, dans la séquence politique intérieure américaine, ont laissé entendre que Riyad pourrait “passer à autre chose”. La réaction saoudienne a insisté sur deux points : l’exigence d’un État palestinien comme horizon politique, et le refus de toute logique de déplacement forcé des Palestiniens.
Ce verrou répond à une contrainte intérieure. MBS gouverne par la transformation économique et sociale, mais il sait que la question palestinienne conserve une charge symbolique qui traverse les sociétés arabes, y compris en Arabie saoudite. Pour un pouvoir qui s’appuie sur un pacte d’obéissance et de stabilité, la normalisation “sans prix palestinien” serait interprétée comme un reniement, surtout dans un contexte où l’émotion régionale reste vive et où les images de Gaza ont redéfini le coût politique de tout rapprochement avec Israël.
Le verrou répond aussi à une contrainte régionale. Riyad veut conserver son statut de pivot arabe et musulman. Normaliser sans contrepartie donnerait à d’autres capitales l’argument que l’Arabie saoudite a abandonné la cause palestinienne pour un bénéfice stratégique. Or, sur la scène arabe, le coût de réputation peut se traduire en coût de sécurité : isolement diplomatique, perte de marge de manœuvre face aux acteurs islamistes, et affaiblissement de la capacité saoudienne à incarner une ligne “modérée” sans être accusée de capitulation.
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Les garanties américaines : un besoin saoudien, une crédibilité devenue plus politique
La question des garanties américaines ne se résume pas à des bases militaires ou à des ventes d’armes. Elle se mesure à la perception de la capacité de Washington à stabiliser le Golfe en période de choc. L’Arabie saoudite cherche depuis des années un dispositif plus structuré : coopération renforcée, mécanismes de défense, accès technologique, et sécurisation de son environnement stratégique. Dans les discussions américano-saoudiennes, la normalisation avec Israël a souvent été présentée, côté américain, comme la pièce maîtresse qui permettrait de “verrouiller” une architecture régionale nouvelle.
Mais la crédibilité des garanties américaines dépend aussi d’un paramètre dont Riyad n’a pas la maîtrise : la dynamique israélienne. Un précédent a marqué les capitales du Golfe : l’épisode où une action attribuée à Israël a touché Doha, au Qatar, en septembre 2025, dans le cadre de la confrontation avec le Hamas. Même si l’architecture militaire américaine au Qatar et dans le Golfe reste massive, l’impact politique de cette séquence est durable : elle suggère que des décisions israéliennes peuvent créer des crises aiguës dans l’espace même que les États-Unis prétendent sécuriser, et que Washington peut se retrouver en gestion de crise plutôt qu’en prévention.
Pour Riyad, la leçon est indirecte mais structurante. Une garantie américaine est utile, mais elle n’empêche pas les crises provoquées par des acteurs alliés des États-Unis. Cela renforce la prudence saoudienne : obtenir des garanties, oui; s’exposer à une normalisation qui pourrait devenir intenable au premier choc régional, non. Le paradoxe est que plus Riyad perçoit la région comme imprévisible, plus il cherche des assurances, mais plus il se méfie d’un acte de normalisation irréversible qui réduirait ses marges politiques.
Les Émirats et la normalisation : une stratégie de levier, une asymétrie au sein du Golfe
Les Émirats arabes unis ont fait le choix de la normalisation avec Israël dès 2020. Leur pari est cohérent avec une stratégie plus large : multiplier les leviers. Les leviers sont technologiques, sécuritaires, diplomatiques, économiques. Abou Dhabi vise une autonomie stratégique relative : ne pas dépendre d’un seul protecteur, d’un seul canal, d’un seul réseau. La normalisation avec Israël s’inscrit dans cette logique : elle ouvre une coopération visible, renforce l’accès à certaines technologies, et offre un capital politique supplémentaire dans la relation avec Washington.
Cette stratégie crée une asymétrie avec Riyad. L’Arabie saoudite, plus grande et plus symbolique, est plus contrainte par le dossier palestinien. Les Émirats, plus petits et plus agiles, peuvent assumer une normalisation comme une décision souveraine et pragmatique. Là où Abou Dhabi avance, Riyad temporise. Ce décalage produit une tension structurelle : il modifie les rapports de force intra-Golfe, car il offre aux Émirats des canaux supplémentaires et une image de partenaire “pragmatique” auprès de certains décideurs occidentaux. Pour Riyad, qui se voit comme le centre de gravité, cette dynamique est irritante et potentiellement déstabilisante.
C’est ici que “l’ombre d’Israël” apparaît comme un facteur de suspicion. Même sans imaginer des scénarios extrêmes, l’existence d’une relation sécuritaire et technologique assumée entre Abou Dhabi et Tel-Aviv suffit à nourrir l’idée, à Riyad, qu’un partenaire du Golfe se dote d’une profondeur stratégique que le royaume ne veut pas ou ne peut pas assumer publiquement.
Yémen : le point de rupture le plus concret entre Riyad et Abou Dhabi
Le Yémen est le théâtre où les divergences deviennent tangibles. Pour Riyad, le Yémen est d’abord une question de frontière et de sécurité nationale : empêcher qu’un acteur hostile ne transforme le Sud du royaume en zone de menace permanente, sécuriser les provinces limitrophes, réduire les risques transfrontaliers, et, si possible, stabiliser un État yéménite suffisamment fonctionnel pour ne pas exporter l’instabilité.
Pour Abou Dhabi, le Yémen a longtemps été un espace de projection indirecte : construction de forces locales, influence sur le littoral sud, sécurisation de points stratégiques, et lutte contre des adversaires idéologiques associés à l’islam politique. Cette différence de priorités a produit un résultat prévisible : des alliances locales différentes, parfois concurrentes.
La crise de fin 2025 et début 2026 a mis au centre un acteur sudiste soutenu par les Émirats, porteur d’un agenda séparatiste. Quand cet acteur a avancé dans des zones sensibles, la réaction saoudienne a été rapportée comme plus ferme, incluant des frappes et un durcissement politique. La séquence est révélatrice : elle montre que la rivalité saoudo-émiratie ne se limite plus à des frictions diplomatiques; elle se traduit par des actions sur le terrain, avec un risque de confrontation indirecte entre deux alliés officiels.
Le point le plus explosif, politiquement, est l’accusation saoudienne selon laquelle Abou Dhabi aurait facilité le déplacement du dirigeant sudiste hors du Yémen. Même si chaque camp défend sa version, la seule existence de cette accusation, rendue publique, est un saut qualitatif : elle expose une méfiance ouverte entre deux capitales qui, jusque-là, préféraient gérer leurs divergences par des compromis silencieux.
La rumeur d’une base israélienne aux Émirats près de la frontière saoudienne : ce que l’on peut dire, et ce que l’on ne peut pas dire
Dans ce contexte de rivalité, une rumeur revient : l’idée qu’une base israélienne aurait été installée en territoire émirati, dans une zone présentée comme proche de la frontière saoudienne. Il faut être rigoureux : cette affirmation n’est pas établie par des éléments publics vérifiables. Elle circule dans un environnement informationnel où les narrations sont souvent utilisées comme armes politiques. En l’absence de preuve ouverte solide et corroborée, cette “base” doit être traitée comme une rumeur.
En revanche, on peut analyser pourquoi cette rumeur est inflammable. Pour Riyad, une présence militaire israélienne dans la péninsule, si elle était avérée, toucherait un tabou stratégique : la profondeur de sécurité saoudienne. Elle signifierait qu’un voisin du Golfe accueille un acteur qui est, pour une partie du monde arabe, un adversaire, et pour Riyad, un dossier politiquement intenable à ce stade. Pour Abou Dhabi, la rumeur est un risque d’image : elle l’expose à l’accusation d’avoir franchi une ligne rouge, et alimente l’idée qu’il agit comme tête de pont d’Israël dans l’espace arabe.
Cette rumeur a donc une fonction : elle sert à polariser. Elle peut servir à fragiliser les Émirats dans le monde arabe, ou à embarrasser l’Arabie saoudite en suggérant qu’elle est encerclée par des dynamiques qu’elle ne contrôle pas. Sa circulation est un symptôme : celui d’une rivalité qui s’est durcie et qui s’exprime aussi par la guerre informationnelle.
Mer Rouge et Corne de l’Afrique : la sécurité maritime redevient un nerf à vif
Le Golfe vit sur des routes. L’énergie, le commerce, les importations, les chaînes logistiques : tout passe par des corridors maritimes exposés. La mer Rouge et Bab el-Mandeb sont devenus, depuis les tensions liées au Yémen, un espace de vulnérabilité directe. Dans ce cadre, tout mouvement diplomatique ou sécuritaire dans la Corne de l’Afrique est scruté avec attention.
Quand Israël reconnaît un territoire de la région comme entité indépendante, l’événement dépasse le symbole. Il réactive des débats sur les points d’appui, les routes, les ports, les équilibres de légitimité et de reconnaissance. Il réveille aussi la question des influences déjà installées, notamment celles d’acteurs du Golfe présents économiquement et logistiquement dans l’espace portuaire de la région.
Pour Riyad, l’enjeu est existentiel : la mer Rouge est une artère stratégique et un front de sécurité. Pour Abou Dhabi, l’enjeu est structurel : la projection portuaire et logistique fait partie de sa doctrine. Dans cet espace, Israël devient un facteur supplémentaire, car il introduit un acteur capable de reconfigurer des équilibres diplomatiques et de nourrir des suspicions sur de possibles arrangements sécuritaires.
L’Iran “affaibli” : un recul relatif qui ouvre d’autres menaces
Dire que l’Iran est “affaibli” n’a de sens que si l’on parle d’un affaiblissement relatif de certaines capacités de projection et de certains relais régionaux, pas d’un effondrement de l’État iranien. Des relais restent actifs et capables de créer des crises, surtout dans l’environnement yéménite. Mais si l’Iran apparaît moins hégémonique qu’à certaines périodes, le Golfe ne gagne pas automatiquement en confort. Au contraire, la disparition d’une menace unique et structurante ouvre l’espace à des rivalités internes et à des menaces de substitution.
C’est une loi classique des systèmes régionaux : quand l’ennemi commun recule, les tensions intra-camp remontent. Dans le Golfe, cela se traduit par une compétition plus visible entre les États, sur l’économie, sur l’influence, sur les routes, sur les alliances, et sur la définition même de la sécurité.
Syrie, Turquie, islam politique : la menace de substitution
La Syrie post-Assad a introduit une nouvelle inconnue. La chute du régime a ouvert un champ de recomposition où des forces islamistes sunnites occupent une place importante dans les nouveaux équilibres. Dans le même temps, la Turquie s’est imposée comme acteur central dans le nord syrien et comme soutien déterminant de la nouvelle configuration à Damas, tout en maintenant une présence militaire et une politique sécuritaire focalisée sur la question kurde.
Pour les monarchies du Golfe, cela crée un double risque. D’une part, le risque d’une montée de l’islam politique dans un pays qui peut exporter de l’instabilité. D’autre part, le risque d’une consolidation durable de l’influence turque, qui déplacerait le centre de gravité régional vers Ankara. Dans ce cadre, l’affaiblissement relatif de l’Iran ne signifie pas apaisement; il signifie déplacement du foyer de menace.
La divergence entre Riyad et Abou Dhabi peut aussi se lire ici : les deux capitales rejettent l’islam politique, mais elles n’ont pas toujours la même tactique, ni les mêmes alliances, ni les mêmes tolérances. Cette différence nourrit la tentation, surtout chez les plus agiles, de chercher des partenariats additionnels, y compris avec Israël, pour contenir des menaces perçues comme plus urgentes.
Jordanie : le front intérieur d’un État pivot
La Jordanie est un baromètre. La pression contre des mouvements associés aux Frères musulmans, les restrictions politiques, et les tensions liées à la polarisation régionale rappellent que la stabilité d’Amman n’est jamais garantie. Or la Jordanie est un État pivot : sa stabilité pèse sur l’équilibre en Cisjordanie, sur Jérusalem, sur les dynamiques palestiniennes, et donc sur tout le débat régional.
Pour l’Arabie saoudite, la fragilité jordanienne renforce le coût politique de toute normalisation. Plus la région est polarisée, plus la cause palestinienne est mobilisatrice, plus les mouvements islamistes peuvent capitaliser, plus il devient risqué, pour un pouvoir qui cherche la stabilité interne, de donner le moindre signal d’abandon.
La Chine face aux États-Unis : la détente saoudo-iranienne comme acte fondateur d’une diversification
La dimension chinoise est un tournant discret mais profond. En 2023, Pékin a joué un rôle clé dans le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran, en accueillant la séquence de médiation et en donnant à l’accord une forme tripartite. Pour Riyad, cela a démontré une chose : la désescalade avec Téhéran peut être obtenue par un canal non américain. Pour Pékin, cela a offert un succès diplomatique qui dépasse l’économie et qui ancre la Chine dans le registre de la sécurité régionale.
Cette irruption chinoise ne remplace pas la sécurité américaine. Les États-Unis restent la puissance militaire structurante du Golfe. Mais elle change la psychologie stratégique : elle légitime la diversification. Les États du Golfe comprennent qu’ils peuvent jouer sur la compétition entre puissances pour renforcer leur autonomie, obtenir des concessions, et réduire leur dépendance à un seul protecteur.
C’est un arrière-plan essentiel pour comprendre la crise saoudo-émiratie. Quand les alliances se diversifient, les rivalités intra-alliés peuvent s’exacerber, parce que chacun cherche à maximiser ses leviers. Les Émirats multiplient les partenariats technologiques et sécuritaires; l’Arabie saoudite cherche un paquet de sécurité avec Washington tout en maintenant un verrou palestinien; la Chine propose un canal diplomatique alternatif; et Israël, par sa place dans les calculs américains et par sa normalisation avec certains États du Golfe, devient un accélérateur des suspicions.
Israël comme mécanisme de durcissement entre Riyad et Abou Dhabi
Israël n’est pas l’architecte unique de la fracture saoudo-émiratie. Les causes premières sont concrètes : le Yémen, les forces locales, les ports, les routes maritimes, le leadership régional, et la compétition économique. Mais Israël agit comme un mécanisme de durcissement.
Il agit d’abord parce que la normalisation émiratie crée une asymétrie politique et stratégique dans le Golfe, au moment où l’Arabie saoudite ne peut pas suivre sans coût intérieur. Il agit ensuite parce que les crises attribuées à Israël dans l’espace du Golfe rappellent les limites de la prévisibilité sécuritaire, donc les limites des garanties, donc la fragilité des grands bargains. Il agit enfin parce que tout mouvement israélien dans les périphéries maritimes, même diplomatique, se superpose à des intérêts déjà disputés entre Riyad et Abou Dhabi.
Dans une région où l’Iran apparaît moins dominant, où la Syrie ouvre de nouvelles incertitudes islamistes et turques, où la Jordanie subit une pression intérieure, où les routes maritimes deviennent un front, la rivalité saoudo-émiratie retrouve un terrain fertile. Israël, dans ce contexte, n’est pas seulement un acteur; il est une ombre portée : celle qui transforme des divergences d’intérêts en soupçons stratégiques.
La rivalité économique : le nerf discret qui durcit les positions
Au-delà des dossiers militaires, la tension entre Riyad et Abou Dhabi s’alimente aussi d’une compétition économique croissante. Les deux capitales veulent attirer les mêmes investissements, devenir les mêmes hubs de services, capter les mêmes sièges régionaux, contrôler les mêmes flux logistiques. Cette rivalité n’est pas nouvelle, mais elle s’est intensifiée avec la volonté saoudienne de rapatrier des activités vers le royaume et de réduire sa dépendance aux plateformes voisines. À mesure que l’Arabie saoudite accélère son agenda de transformation, la marge d’acceptation d’un leadership régional “partagé” se rétrécit. Or Abou Dhabi et Dubaï ont bâti leur modèle sur l’ouverture, la connectivité, et une diplomatie d’affaires très structurée. Le résultat est mécanique : chaque victoire de l’un se lit comme une perte potentielle de l’autre.
Dans ce cadre, la normalisation avec Israël a aussi une dimension économique et technologique. Elle renforce l’image des Émirats comme lieu d’innovation et de partenariats de pointe, ce qui pèse sur la compétition régionale. Pour Riyad, qui veut attirer les mêmes flux et se vendre comme nouvelle plateforme, le décalage politique sur Israël devient un handicap potentiel dans certains milieux occidentaux, sans que le royaume puisse l’assumer autrement qu’en réaffirmant sa condition palestinienne.
Le Sud yéménite : quand une divergence d’alliés devient un risque de confrontation
La crise yéménite de fin 2025 et début 2026 a valeur de test, parce qu’elle révèle une question simple : jusqu’où Riyad et Abou Dhabi sont-ils prêts à aller pour défendre leurs architectures locales ?
Le Sud yéménite est une zone où les Émirats ont construit des leviers : forces locales, structures de gouvernance de facto, contrôle de zones littorales, et ancrage dans des bastions politiques. Pour Abou Dhabi, cet investissement répond à une logique de sécurité maritime et de lutte contre des forces idéologiques jugées hostiles. Mais pour Riyad, l’essor d’un acteur séparatiste au Sud — surtout quand il s’étend vers des provinces sensibles — crée un risque de chaos durable au voisinage immédiat du royaume.
Dans cette séquence, le fait majeur est l’apparition d’une confrontation indirecte entre deux logiques : l’une centrée sur la frontière, l’autre centrée sur le littoral et l’influence. Le conflit ne se résume pas à une question yéménite : il devient une question de souveraineté régionale. Quand l’Arabie saoudite frappe ou met sous pression des forces associées à un acteur soutenu par les Émirats, elle envoie un message : la priorité saoudienne prime sur les équilibres intra-coalition, même au prix d’une crise ouverte avec Abou Dhabi.
L’autre élément majeur est l’accusation d’exfiltration du dirigeant sudiste par un canal extérieur. Même sans arbitrer publiquement toutes les versions, la portée politique est claire : l’alliance officielle devient soupçonnée de duplicité, et le théâtre yéménite devient le lieu où la confiance s’effondre. Dans le Golfe, cette rupture de confiance est presque toujours plus dangereuse que l’affrontement déclaré, parce qu’elle pousse à multiplier les contre-mesures et les alliances alternatives.
Mer Rouge et Golfe d’Aden : le corridor maritime comme théâtre stratégique
La mer Rouge et Bab el-Mandeb ne sont plus seulement des routes commerciales : ce sont des lignes de front. Dès lors qu’un acteur yéménite armé peut perturber la navigation, menacer des cargos, ou internationaliser un conflit, les États du Golfe considèrent la zone comme une question de sécurité nationale. L’Arabie saoudite, en particulier, est exposée : son littoral occidental, ses ports, son économie et ses ambitions de diversification dépendent d’un environnement maritime prévisible.
Les Émirats, eux, ont une doctrine logistique et portuaire qui les rend structurellement attentifs à ces couloirs. Quand les routes se fragilisent, Abou Dhabi renforce ses stratégies de sécurisation indirecte, via partenariats, investissements, et présence. C’est une dynamique qui peut sembler purement économique; elle est en réalité stratégique.
Dans ce corridor, tout mouvement diplomatique ou sécuritaire dans la Corne de l’Afrique acquiert une importance disproportionnée. Un changement de reconnaissance politique, un nouvel alignement, une installation d’infrastructures, une coopération accrue entre acteurs extérieurs : tout cela se lit comme un déplacement potentiel de l’équilibre des routes. C’est pourquoi la moindre évolution dans les périphéries africaines est scrutée, et pourquoi les suspicions se multiplient.
Corne de l’Afrique : la bataille des points d’appui et la peur de l’encerclement
La Corne de l’Afrique est une région où se superposent intérêts portuaires, rivalités d’influence, et calculs sécuritaires. Pour les États du Golfe, ce n’est pas un théâtre lointain : c’est l’arrière-cour maritime du Yémen et de la mer Rouge. Les investissements portuaires, les accords de gestion, les projets d’infrastructures et les coopérations de sécurité y prennent une dimension quasi militaire, parce qu’ils conditionnent la résilience des routes commerciales en période de crise.
Dans cet espace, la compétition saoudo-émiratie se mêle à la compétition entre puissances extérieures. Les États-Unis y conservent une présence et une influence; la Chine y a développé des intérêts stratégiques liés aux routes et à l’énergie; la Turquie y renforce sa visibilité; et Israël cherche des ouvertures diplomatiques et sécuritaires dès lors que ses intérêts maritimes et ses besoins d’accès s’entrecroisent avec les couloirs de navigation.
Pour Riyad, cette superposition alimente un sentiment de vulnérabilité : si la mer Rouge devient un théâtre instable, et si des acteurs rivaux consolident des points d’appui en périphérie, le royaume peut se sentir pris en étau entre un Sud yéménite fragmenté et des marges africaines où des alliances nouvelles se construisent. Pour Abou Dhabi, la même superposition est une opportunité : elle permet de consolider un rôle d’acteur incontournable par la logistique, les investissements et la connectivité diplomatique.
L’épisode de Doha : un choc psychologique dans les monarchies du Golfe
L’action attribuée à Israël à Doha en septembre 2025 a produit un choc, non seulement parce qu’elle a touché une capitale du Golfe, mais parce qu’elle a déplacé la frontière mentale du “possible”. Les monarchies du Golfe ont l’habitude des crises régionales, mais elles ont aussi une conviction : le cœur du Golfe est censé rester à l’abri d’actions militaires directes menées par des acteurs extérieurs, sauf escalade majeure.
Le choc tient à l’idée qu’une crise liée à la guerre israélo-palestinienne peut désormais franchir physiquement les frontières du Levant et s’inscrire dans le Golfe. Même si les structures de sécurité restent solides, l’événement modifie la perception du risque. Il renforce une idée : la stabilité du Golfe dépend de facteurs qu’aucune capitale du Golfe ne contrôle totalement, y compris la décision d’Israël de frapper ses ennemis où qu’ils se trouvent.
Pour Riyad, qui négocie des garanties de sécurité et veut éviter des chocs politiques internes, ce type d’épisode rend la normalisation encore plus coûteuse. Il ne s’agit pas d’un raisonnement juridique, mais d’un raisonnement de stabilité : tout ce qui augmente le risque de crise régionale augmente le coût d’un geste diplomatique irréversible.
La rumeur de base israélienne aux Émirats : la frontière entre information et influence
La rumeur d’une base israélienne en territoire émirati, présentée comme proche de la frontière saoudienne, est un exemple typique de narration d’influence en temps de rivalité. Elle est explosive parce qu’elle touche à une peur saoudienne : l’idée que la normalisation émiratie ne se limite plus à des coopérations, mais se transformerait en présence militaire tangible d’Israël dans la péninsule.
À ce stade, cette affirmation n’est pas établie par des éléments publics vérifiables. La traiter comme un fait serait franchir une ligne méthodologique. En revanche, analyser son utilité politique est légitime : elle nourrit la méfiance, pousse à la surenchère, et offre aux adversaires d’Abou Dhabi une arme de délégitimation. Dans un environnement régional polarisé, ce type de rumeur se diffuse précisément parce qu’il est impossible, pour le public, de distinguer facilement coopération sécuritaire, échanges de renseignement, accords industriels et présence physique.
Le résultat pratique est une dégradation du climat de confiance. Même si la rumeur était fausse, son effet politique est réel : elle pousse les acteurs à envisager le pire, et donc à prendre des contre-mesures.
Iran : recul relatif, mais maintien d’un levier yéménite
L’idée d’un Iran “affaibli” renvoie surtout à un affaiblissement relatif de certains relais régionaux, pas à une disparition de la capacité iranienne à peser. Le levier yéménite reste central : la capacité d’un acteur armé au Yémen à menacer la navigation, à frapper, et à exporter l’instabilité, constitue un outil de pression durable. Même si d’autres relais ont été fragilisés par la dynamique régionale récente, la menace n’a pas disparu : elle s’est transformée.
Pour Riyad, cela signifie qu’une fracture au Yémen entre forces anti-houthies est une erreur stratégique majeure : elle offre un espace d’opportunité à l’adversaire. Pour Abou Dhabi, cela signifie qu’il faut consolider des leviers de contrôle local pour éviter que le chaos ne s’étende. Les deux rationalités sont défendables; elles deviennent incompatibles quand elles s’affrontent sur le terrain.
La Chine, l’accord saoudo-iranien et la diversification stratégique
L’intervention diplomatique chinoise dans la détente entre l’Arabie saoudite et l’Iran a été un signal fondateur : elle a montré qu’un acteur extérieur non occidental pouvait faciliter une désescalade majeure entre deux rivaux régionaux, et qu’il pouvait offrir un cadre politique là où le canal américain n’était pas l’unique voie. Pour Pékin, c’est un succès de statut : apparaître comme médiateur crédible dans une région où son poids économique est déjà massif. Pour Riyad, c’est une démonstration d’autonomie : la possibilité de réduire la tension avec Téhéran sans dépendre exclusivement de Washington.
Cette dimension chinoise ne remplace pas l’architecture militaire américaine. Mais elle renforce une logique de diversification qui traverse désormais tout le Golfe : multiplier les partenaires, jouer des rivalités entre puissances, et éviter la dépendance à un seul garant. Pour les Émirats, cette logique s’exprime par une stratégie de leviers multiples, dont la normalisation avec Israël fait partie. Pour l’Arabie saoudite, elle s’exprime par une recherche de garanties américaines combinée à une prudence politique extrême sur Israël.
La rivalité sino-américaine sert aussi de contexte : à mesure que Washington se concentre sur la compétition globale, les États du Golfe cherchent des garanties qu’ils perçoivent comme plus difficiles à obtenir, et donc ils diversifient. Ce mouvement structure le comportement des acteurs et, paradoxalement, peut accroître les rivalités intra-Golfe, car chacun cherche à maximiser ses marges.
Syrie post-Assad : islam politique, influence turque, et inquiétude d’exportation
La Syrie post-Assad introduit une inquiétude supplémentaire : la montée d’acteurs islamistes sunnites au cœur d’un État qui peut redevenir exportateur d’instabilité. Dans le même temps, la Turquie apparaît comme acteur central de la nouvelle configuration syrienne, avec une présence et une influence qui inquiètent plusieurs capitales arabes.
Pour Riyad et Abou Dhabi, cette Syrie est une menace de substitution. Même si l’Iran perd des positions, d’autres risques émergent : circulation de combattants, radicalisation, recomposition des réseaux, et compétition d’influence turque. Pour Abou Dhabi, la réponse naturelle est de renforcer des partenariats sécuritaires et d’accroître l’architecture de leviers. Pour Riyad, la réponse est plus contrainte par le poids du dossier palestinien et par l’équilibre interne du royaume.
Jordanie : la stabilité d’un État tampon sous pression
La Jordanie est un État tampon qui absorbe les chocs régionaux : la question palestinienne, les tensions en Cisjordanie, les vagues de polarisation, et la montée de mouvements islamistes. La pression exercée sur des courants associés aux Frères musulmans s’inscrit dans une logique de sécurité intérieure face à une société travaillée par la cause palestinienne.
Pour Riyad, la stabilité jordanienne est un paramètre indirect mais vital. Si Amman se fragilise, la question palestinienne se radicalise, les tensions augmentent, et le coût politique de toute normalisation devient encore plus élevé. La Jordanie agit ainsi comme amplificateur : plus elle est instable, plus la région se polarise, plus Riyad se raidit sur la condition palestinienne.
Israël comme ombre portée sur une rivalité déjà existante
Israël n’est pas la source unique de la tension saoudo-émiratie. Les sources sont multiples : Yémen, routes maritimes, leadership régional, compétition économique, rivalités d’influence. Mais Israël transforme ces tensions en crise plus visible, parce qu’il crée une asymétrie politique à l’intérieur du Golfe, et parce qu’il interagit avec la question des garanties et de la prévisibilité régionale.
Pour Abou Dhabi, Israël est un levier parmi d’autres. Pour Riyad, Israël est un dossier qui engage la stabilité intérieure et la légitimité régionale. Tant que ces deux visions resteront incompatibles, la rivalité saoudo-émiratie aura un catalyseur permanent, capable de durcir les crises périphériques et de nourrir les soupçons, y compris lorsque les faits ne sont pas établis.



