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Désarmement des camps palestiniens : la fragilité d’un processus si l’armée n’y entre pas

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Dans un Liban exsangue, où chaque tentative de pacification ressemble à une marche sur une corde raide au-dessus d’un gouffre, le désarmement des camps palestiniens, entamé en 2025, apparaît comme un pari aussi audacieux que fragile. Alors que le cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël, arraché en novembre 2024, chancelle sous le poids des tensions régionales, cette initiative soulève des interrogations pressantes. Si certaines factions palestiniennes consentent à rendre leurs armes, comment garantir qu’elles ne se réarmeront pas par des réseaux clandestins ou des ateliers artisanaux ? Et quelles assurances peut offrir un État libanais dont l’armée, reléguée aux portes des camps, n’a ni l’autorité ni les ressources pour y pénétrer et vérifier ? Dans un pays rongé par une crise économique suffocante, des fractures confessionnelles tenaces et des influences étrangères omniprésentes, ce désarmement pourrait n’être qu’un voile fragile, masquant des failles prêtes à précipiter le Liban dans de nouveaux tourments.

Les camps, stigmates d’un exil sans fin

L’histoire des camps palestiniens au Liban porte les cicatrices d’un drame devenu chronique. Depuis 1948, la Nakba a jeté des centaines de milliers de Palestiniens sur les routes, et environ 500 000 d’entre eux vivent aujourd’hui dans 12 camps officiels, de Beyrouth à Saïda, de Tyr à Tripoli. Loin d’être de simples refuges, ces enclaves – Ain el-Hilweh, Burj al-Barajneh, Rashidieh – se sont muées en microcosmes autonomes, où la misère sociale côtoie des dynamiques sécuritaires explosives.

Dès les années 1960, l’émergence de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a transformé ces camps en bastions armés. L’accord du Caire de 1969, en confiant leur sécurité aux factions palestiniennes, a scellé leur militarisation. Des groupes comme le Fatah ou le Front populaire pour la libération de la Palestine y ont établi des arsenaux, jouant un rôle clé dans la guerre civile libanaise (1975-1990). Cette période a été marquée par des tragédies, comme les massacres de Sabra et Chatila en 1982, nés d’un engrenage de violences impliquant divers acteurs armés dans un contexte de chaos. Aujourd’hui, l’État libanais reste absent à l’intérieur des camps. L’armée, cantonnée à des checkpoints extérieurs, laisse la sécurité aux comités populaires et aux factions armées, qui disposent d’armes légères, de roquettes artisanales et parfois d’ateliers de fabrication. Les affrontements récents à Ain el-Hilweh, en 2023 et 2024, ayant causé des dizaines de morts, rappellent que ces enclaves demeurent des poudrières prêtes à s’embraser.

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Un pari audacieux dans un climat brûlant

En mai 2025, le gouvernement libanais, sous l’égide du Premier ministre Nawaf Salam, a lancé un plan ambitieux pour désarmer les camps, fruit de négociations avec l’Autorité palestinienne lors de la visite de Mahmoud Abbas à Beyrouth. L’objectif est clair : placer toutes les armes sous le contrôle exclusif de l’armée libanaise. « Nous avons chargé l’armée de centraliser les armes sous l’autorité de l’État d’ici la fin de l’année », a proclamé Nawaf Salam en août, dans un discours empreint d’une volonté de restaurer une souveraineté chancelante.

Le processus s’est concrétisé le 21 août 2025, avec la remise d’armes dans le camp de Burj al-Barajneh, près de Beyrouth. Fusils d’assaut, grenades et munitions ont été transférés à l’armée dans une opération soigneusement orchestrée. Une semaine plus tard, le 28 août, les camps de Rashidieh, Al-Bass et Burj al-Shamali, dans la région de Tyr, ont suivi. Ces remises, supervisées par des comités mixtes libano-palestiniens avec un rôle actif de figures comme Ramez Damaschkieh, président du Comité de dialogue libano-palestinien, ont marqué une étape symbolique. « Le processus de remise des armes a commencé », a annoncé l’état-major, saluant la coopération de factions comme le Fatah.

Ce désarmement s’inscrit dans un contexte géopolitique incandescent. Il répond à la résolution 1559 de l’ONU, qui, depuis 2004, exige la dissolution de toutes les milices au Liban. Sous la pression des États-Unis, Beyrouth cherche à affermir son autorité dans l’ombre d’un cessez-le-feu fragile avec Israël. Structuré en trois phases – remise des armes légères, puis des armements lourds, et enfin intégration des camps sous contrôle étatique –, le plan progresse, mais des factions comme le Hamas ou le Jihad islamique, soutenues par l’Iran, affichent une réticence marquée, jetant une ombre sur l’entreprise.

Le spectre d’un réarmement furtif

Si ce désarmement marque des points, sa pérennité reste incertaine. Les factions palestiniennes, aguerries par des décennies de lutte, disposent de réseaux bien rodés. La frontière syrienne, poreuse malgré des efforts de contrôle, demeure une artère d’approvisionnement. Pendant la guerre civile syrienne, des armes iraniennes et russes ont transité par Damas, alimentant divers groupes armés au Liban. Même avec la stabilisation relative en Syrie, ces filières persistent, avec des convois discrets contournant les checkpoints.

Plus alarmant, les camps abritent des ateliers clandestins. À Ain el-Hilweh, le plus vaste et instable des camps, des roquettes artisanales sont fabriquées, s’inspirant des techniques du Hamas à Gaza. « Les factions contrôlent la sécurité à l’intérieur des camps, où l’État libanais est absent », souligne un rapport. Ces capacités, bien que rudimentaires, offrent une autonomie préoccupante. Les réseaux financiers aggravent le risque : des fonds de la diaspora, souvent acheminés via des ONG, pourraient être détournés vers le marché noir. En 2024, des enquêtes ont révélé des liens entre certaines factions et des trafiquants au port de Beyrouth. L’influence iranienne pourrait également faciliter un réarmement discret. Si Téhéran voit dans les camps un levier stratégique contre Israël, le désarmement risque de n’être qu’une pause éphémère.

Une souveraineté hors d’atteinte

Le cœur du problème réside dans l’incapacité de l’armée libanaise à pénétrer les camps. Depuis l’accord du Caire de 1969, les forces armées se limitent à des checkpoints extérieurs, évitant toute incursion qui pourrait déclencher un conflit ouvert. « L’État libanais n’a pas de souveraineté à l’intérieur des camps », déplore un analyste. Cette absence prive le gouvernement de tout moyen de vérifier si les armes ont été intégralement rendues ou si des caches subsistent. Comment s’assurer que de nouvelles armes ne sont pas introduites ?

Les garanties reposent sur la bonne foi des factions et les comités mixtes, mais elles semblent bien fragiles. Le plan envisage une intégration progressive des camps, avec une éventuelle présence policière, mais ces perspectives demeurent floues. En cas de violation, l’armée pourrait-elle intervenir ? Le précédent de Nahr al-Bared en 2007, où une opération contre des djihadistes a causé des centaines de morts, illustre les dangers d’une telle entreprise. Aujourd’hui, avec une armée asphyxiée par la crise économique – budget réduit, dépendance aux aides américaines –, une intervention d’ampleur semble hors de portée sans un appui international robuste.

Le contexte régional complique encore l’équation. Le cessez-le-feu avec Israël, sous supervision américaine et française, exige une démilitarisation au sud du Litani, mais les camps, souvent situés au nord, pourraient servir de bases arrière. « Notre ambition est un arrangement sécuritaire durable pour l’intégrité du Liban », a déclaré un diplomate britannique en mai 2025. Sans inspections, cet objectif reste chimérique, et le désarmement pourrait se réduire à une opération de façade pour apaiser les pressions internationales.

L’ombre d’un défi plus vaste

Le désarmement des camps palestiniens n’est qu’une étape dans un jeu d’équilibres autrement plus complexe, où la question des arsenaux non étatiques, notamment ceux d’un acteur majeur comme le Hezbollah, plane en arrière-plan. Avec un arsenal considérable, ce mouvement, profondément enraciné dans le tissu politique et social libanais, représente un défi d’une tout autre ampleur. En août 2025, le gouvernement a chargé l’armée de planifier la centralisation de toutes les armes, une ambition qui inclut implicitement cet acteur influent. Mais cette perspective suscite un scepticisme marqué. « Le gouvernement n’enverra pas l’armée affronter des forces aussi puissantes », prédit un observateur, soulignant les alliances politiques qui compliquent toute action. Un désarmement ciblant uniquement les factions palestiniennes, sans aborder cette question plus large, risque de créer un déséquilibre, potentiellement exploité par des acteurs régionaux pour justifier des interventions. Les camps pourraient alors redevenir des points de tension, dans un Liban où la souveraineté reste un vœu pieux.

Les oubliés du désarmement

Au-delà des enjeux sécuritaires, le désarmement touche à la condition humaine des réfugiés palestiniens. Privés de citoyenneté, exclus de 70 professions et interdits de propriété, ils survivent dans une précarité abyssale. Le désarmement pourrait ouvrir la voie à des réformes. « Cette initiative pourrait accorder plus de droits aux Palestiniens », espère un responsable libanais. En échange des armes, Beyrouth envisage d’assouplir ces restrictions, intégrant les camps à l’économie nationale.

Mais les craintes sont vives. Sans armes, les camps pourraient devenir vulnérables à des groupes extrémistes, comme les salafistes infiltrés à Ain el-Hilweh. « Abandonner ses armes, c’est abandonner sa terre », avertit un activiste palestinien. La crise économique, avec une inflation galopante et un chômage frôlant les 50 %, attise les tensions. L’UNRWA, fragilisée par des coupes budgétaires après les accusations israéliennes de 2024, peine à maintenir écoles et cliniques. Un désarmement sans mesures sociales pourrait transformer les camps en foyers de radicalisation, où le désespoir nourrirait la révolte.

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Newsdesk Libnanews
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