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Diaspora et légitimité électorale : les 144 406 électeurs inscrits à l’étranger, un enjeu décisif pour les législatives libanaises du 10 mai

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Au cœur des préparatifs pour les élections législatives libanaises fixées au 10 mai prochain, un chiffre attire particulièrement l’attention : 144 406 électeurs inscrits à l’étranger. Ce contingent, réparti à travers 39 pays et plus de 116 stations de vote, représente un enjeu stratégique dans un système politique où les équilibres confessionnels reposent sur des marges souvent étroites. Ces voix, bien que constituant une fraction modeste du corps électoral total estimé à 4 285 509 votants, pourraient influencer la composition du Parlement, surtout dans les circonscriptions où les majorités sont fragiles. Dans un contexte marqué par la fin des hostilités au sud du pays en 2025 et une économie encore convalescente, cette participation extérieure soulève des questions sur la légitimité du processus électoral et les dynamiques internes du pouvoir libanais.

La diaspora libanaise, estimée à plusieurs millions d’individus, s’est formée au fil des crises successives : la guerre civile de 1975 à 1990, l’instabilité post-2005, l’effondrement économique depuis 2019, et plus récemment les tensions sécuritaires avec Israël qui ont culminé entre 2024 et 2025. Ces expatriés, souvent issus des communautés chrétiennes, sunnites et druzes, portent des aspirations à la réforme qui contrastent avec les bastions traditionnels du pouvoir. Leur influence ne se limite pas à un aspect numérique ; elle touche au fondement même du système libanais, ancré dans le pacte national de 1943 et révisé par l’accord de Taëf en 1989. Ce cadre répartit les 128 sièges parlementaires selon un quota confessionnel précis : 64 pour les musulmans et 64 pour les chrétiens, avec des subdivisions détaillées, dont 27 maronites, 27 sunnites et 27 chiites.

Lors des élections de 2022, les votes de l’étranger avaient déjà illustré leur poids : sur 225 114 inscrits, environ 141 000 avaient participé, contribuant à l’élection d’au moins sept députés réformistes, dont cinq issus de listes anti-establishment. Ces résultats avaient perturbé les alliances traditionnelles, particulièrement dans les districts de Beyrouth I, du Mont-Liban et du Nord. Aujourd’hui, avec 144 406 expatriés représentant près de 3,4 % du corps électoral – dont 4 141 103 résidents au Liban –, leur répartition géographique amplifie cet impact. La France concentre plus de 20 000 inscrits, suivie de l’Allemagne, du Canada et des États-Unis. Ces voix se rattachent aux circonscriptions d’origine, où quelques centaines de suffrages peuvent décider d’un siège.

L’inscription des expatriés : une participation en deçà des potentiels

Le processus d’inscription pour les législatives de 2026 s’est achevé le 20 novembre 2025, après une période ouverte du 2 octobre au 20 novembre. Au total, 144 406 Libanais ont complété leur enregistrement via la plateforme électronique dédiée du ministère des Affaires étrangères. Ce nombre marque une diminution notable par rapport à 2022, où 225 114 expatriés s’étaient inscrits. Cette baisse s’explique par plusieurs facteurs : la fatigue post-conflit, les contraintes logistiques pour les missions diplomatiques, et surtout l’incertitude entourant les modalités de vote.

La loi électorale n°44 de 2017 prévoit, en son article 112, la création d’une « circonscription 16 » dédiée aux expatriés, avec six sièges spécifiques : un maronite, un grec-orthodoxe, un grec-catholique, un sunnite, un chiite et un druze. Cependant, cette disposition n’a jamais été mise en œuvre. En 2018 et 2022, des amendements temporaires ont permis aux expatriés de voter pour l’ensemble des 128 sièges dans leurs districts d’origine. Pour 2026, l’absence de décret d’application pour ces six sièges a semé le doute. Le ministre des Affaires étrangères, Joe Rajji, a qualifié ce chiffre d’« acceptable », tout en regrettant qu’il ne soit pas plus élevé, lors d’une déclaration le 18 novembre 2025. Il a indiqué que 101 355 inscriptions avaient été enregistrées mi-novembre, et que le rush final avait porté le total à 144 406, mais que l’hésitation due aux débats parlementaires avait freiné de nombreux potentiels votants.

Cette diminution reflète également des réalités démographiques : de nombreux Libanais émigrés depuis 2019 ont perdu leur nationalité ou n’ont pas renouvelé leurs documents. En France, où réside la plus grande communauté avec environ 250 000 Libanais, seuls 22 000 se sont inscrits, contre 30 000 en 2022. En Allemagne, le chiffre est passé de 25 000 à 18 000. Ces statistiques, ventilées par les ambassades, montrent une concentration dans les pays occidentaux, qui représentent 70 % des inscrits, contre 20 % dans le Golfe et 10 % en Afrique et en Amérique latine. Le ministre de l’Intérieur, Ahmad al-Hajjar, a insisté sur les efforts de facilitation : les ambassades ont ouvert 116 bureaux de vote, et les horaires ont été prolongés pour accommoder les fuseaux horaires.

L’impact potentiel sur la redistribution des résultats électoraux

Dans un système proportionnel avec liste préférentielle, adopté depuis 2017, les votes de la diaspora peuvent renverser des équilibres locaux. Par exemple, dans le district de Beyrouth II, à majorité sunnite, les expatriés ont contribué à 15 % des voix en 2022, favorisant des candidats indépendants. Pour 2026, si les 144 406 votes sont intégrés aux 15 circonscriptions existantes, ils pourraient influencer jusqu’à 10 sièges, selon des simulations d’observateurs électoraux. Dans les zones chrétiennes comme le Mont-Liban IV (Aley-Chouf), où les marges sont minces, 5 000 voix supplémentaires pourraient basculer un siège druze ou maronite.

Cet effet redistributif touche au cœur du confessionnalisme libanais. Les expatriés, souvent plus laïcs et réformistes, tendent à soutenir des listes opposées aux partis traditionnels tels que le Hezbollah, le Mouvement Amal ou le Courant patriotique libre. Dans les districts chiites du Sud, les expatriés chiites votent moins massivement pour l’alliance Hezbollah-Amal. En 2022, cela avait permis l’émergence de 13 députés issus du « changement », dont plusieurs ont bénéficié d’un soutien décisif de la diaspora.

Le débat sur les sièges alloués amplifie cet enjeu. Si les six sièges dédiés sont appliqués, la diaspora serait limitée à une représentation symbolique, réduisant son influence sur les 128 sièges nationaux. Cela préserverait les majorités actuelles, où l’alliance Hezbollah-Amal-Courant patriotique libre détient une influence décisive. À l’inverse, un vote intégral pour tous les sièges pourrait renforcer les blocs opposants, comme les Forces libanaises ou le Parti socialiste progressiste, particulièrement dans les districts mixtes. Le Premier ministre Nawaf Salam a évoqué cette dimension lors d’une réunion du Conseil des ministres le 10 février : « L’équilibre interne dépend de la pleine intégration des voix expatriées, qui incarnent l’aspiration à une gouvernance renouvelée. »

Soupçons de manipulation du cadre électoral

Derrière ces chiffres se profile un soupçon persistant : la manipulation du cadre légal pour limiter l’impact de la diaspora. La loi de 2017, adoptée sous pression internationale, visait à moderniser le système, mais ses dispositions sur les expatriés demeurent ambiguës. L’article 122 prévoit les six sièges, mais sans textes d’application clairs, cela laisse place à des interprétations. Des députés réformistes accusent l’establishment de freiner les amendements pour préserver ses intérêts. En juin 2025, une proposition signée par 68 députés visait à suspendre l’article 112, permettant un vote intégral, mais elle a été bloquée au Parlement.

Cette suspicion s’ancre dans l’histoire récente. En 2018, lors de la première implémentation du vote expatrié, des irrégularités logistiques ont été signalées, avec des retards dans l’envoi des bulletins et des problèmes d’identification. En 2022, malgré une organisation améliorée, des plaintes pour fraude ont émergé dans certaines ambassades, comme celle de Sydney. Pour 2026, l’absence de carte magnétique – prévue par la loi mais non implémentée faute de budget – renforce les doutes. Le ministre al-Hajjar a admis des contraintes : « Sans décret pour les six sièges, nous risquons un vide juridique, mais nous appliquons la loi telle qu’elle est. »

Le bras de fer entre le ministère de l’Intérieur et la présidence de la Chambre

Ce débat a cristallisé un affrontement institutionnel entre le ministère de l’Intérieur et la présidence de la Chambre des députés. Le président Nabih Berri, figure emblématique du Mouvement Amal, insiste sur l’application stricte de la loi de 2017. Dans une interview accordée le 15 février, il a déclaré : « Les élections se tiendront à la date prévue, sans délai technique, et selon la législation en vigueur. Toute opinion consultative ne peut suspendre une loi. » Berri accuse un parti non nommé de comploter pour bloquer le processus, en référence à une opinion émise par la Commission de législation et de consultations du ministère de la Justice, qui juge l’article 112 inapplicable sans décrets.

De son côté, le ministre Ahmad al-Hajjar, sous l’autorité du gouvernement de Nawaf Salam, maintient que seul le Parlement peut trancher. Lors d’une session du Cabinet le 16 février, il a affirmé : « Rien ne peut arrêter les élections sauf une décision du Parlement. Nous appliquons la loi, mais sans décrets pour la circonscription 16, nous revenons au modèle de 2022. » Ce bras de fer s’est intensifié avec le boycott d’une session parlementaire le 28 octobre 2025, où 67 députés ont refusé de siéger pour protester contre le refus de Berri de débattre de l’amendement. Al-Hajjar a émis une circulaire le 3 février fixant les candidatures du 10 février au 10 mars, marquant le début officiel des préparatifs.

Les risques de contestation et d’abstention accrue

Cette incertitude alimente des risques de contestation massive. Le faible taux d’inscription – 144 406 contre un potentiel de 1,2 à 1,5 million d’éligibles – signale déjà une abstention potentielle. Des associations de la diaspora appellent à la mobilisation, mais la confusion décourage les participants. En 2022, le taux de participation à l’étranger était de 63 %, contre 49 % au Liban ; pour 2026, il pourrait chuter si le litige persiste.

Les boycotts politiques aggravent la situation. Les Forces libanaises et le Parti Kataeb ont menacé de ne pas participer si les expatriés sont marginalisés, invoquant l’article 7 de la Constitution sur l’égalité des droits. Le député Samy Gemayel a déclaré : « Nous sommes à des semaines de la date, et les Libanais à l’étranger ignorent encore les modalités. C’est une marginalisation inacceptable. » L’abstention pourrait atteindre 40 % chez les expatriés, diluant leur poids et favorisant les machines partisanes locales.

Les enjeux des contentieux judiciaires

Sur le plan judiciaire, les risques de contentieux sont élevés. Des recours pourraient contester la constitutionnalité de l’article 112, arguant qu’il viole l’égalité prévue par l’article 7 de la Constitution. En octobre 2025, une coalition de députés a boycotté le Parlement pour forcer un débat, menant à un vide de quorum. Si les élections se tiennent sans clarification, des plaintes pourraient inonder le Conseil constitutionnel, comme en 2022 où 12 recours avaient été déposés. Le député Ghassan Hasbani a averti : « Sans amendement, c’est un crime démocratique. »

Des sanctions internationales planent également. Des membres du Congrès américain, tels que Darrell Issa et Darin LaHood, ont proposé une législation sanctionnant quiconque obstrue le vote de la diaspora, soulignant l’intérêt des États-Unis pour un Liban stable.

Les exigences institutionnelles : textes d’application, calendrier et clarté procédurale

Pour apaiser ces tensions, des exigences institutionnelles s’imposent. La loi requiert des décrets d’application pour la circonscription 16, nécessitant un vote à la majorité des deux tiers au Cabinet. Sans cela, le ministère de l’Intérieur reviendra au vote intégral. Le calendrier est serré : décret convoquant les électeurs d’ici le 15 février, comités d’inscription primaire d’ici le 1er février, candidatures closes le 10 mars. Al-Hajjar a signé le décret le 2 février, fixant le vote à l’étranger les 1er et 3 mai, et au Liban le 10 mai.

La clarté procédurale passe par une harmonisation : utilisation de QR-codes au lieu de cartes magnétiques, mégacentres de vote pour rationaliser les opérations. Le gouvernement Salam a alloué un budget de 15 milliards de livres libanaises pour l’organisation, couvrant 5 000 bureaux internes et 116 à l’étranger. Joe Rajji a insisté : « Nous devons assurer une transparence totale pour restaurer la confiance. » Ces mesures, si appliquées, pourraient atténuer les risques, mais le délai court laisse peu de marge avant le scrutin. Les discussions au Parlement, prévues pour la fin février, pourraient clarifier les modalités, mais les divisions persistantes entre les blocs rendent l’issue incertaine. Les ambassades ont déjà commencé à former le personnel pour les opérations de vote, avec des simulations effectuées dans des pays comme la France et le Canada pour tester les protocoles sécurisés. Au Liban, les forces de sécurité intérieures ont été mobilisées pour superviser les bureaux de vote internes, tandis que les missions diplomatiques coordonnent avec les autorités locales pour éviter tout incident. Cette préparation logistique, bien que technique, reflète les enjeux plus larges de la participation diaspora, qui pourrait déterminer non seulement des sièges isolés mais aussi l’orientation globale de la prochaine législature. Les observateurs internationaux, dont ceux de l’Union européenne, ont exprimé leur vigilance quant à la mise en œuvre équitable de ces procédures, avec des missions d’observation prévues dès avril.

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Newsdesk Libnanews
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