Quand l’économie « officielle » recule, le liquide devient l’unité de compte réelle
L’économie parallèle s’impose quand trois choses se combinent. Les dépôts restent bloqués. La confiance bancaire ne revient pas. L’État n’arrive pas à faire respecter les règles sans fracture sociale. Dans ce contexte, la transaction en liquide n’est plus une préférence. Elle devient une infrastructure.
Deux chiffres donnent une idée de la pression sociale qui pousse vers ce réflexe. La pauvreté était estimée à 45 % en 2019. Elle a été évaluée à 75 % en 2020. Le même cadre évoque qu’elle pourrait dépasser aujourd’hui 80 %. Ce n’est pas une série neutre. Quand plus de trois quarts de la population basculent sous le seuil de pauvreté, l’économie formelle se rétrécit. Les ménages arbitrent en urgence. Ils réduisent le coût administratif. Ils évitent les délais. Ils privilégient la transaction immédiate.
Le paradoxe est visible dans un autre indicateur. Le taux de change a conservé en 2025 une stabilité relative autour de 89 500 livres pour un dollar, sous l’effet d’une gestion monétaire active. Cette stabilisation a limité des à-coups inflationnistes. Mais elle n’a pas restauré le canal bancaire. La stabilité d’un prix ne suffit pas si l’accès aux dépôts reste vécu comme incertain. On peut avoir une monnaie « moins instable » et une économie toujours plus liquide. Les deux peuvent coexister. C’est même l’un des schémas typiques d’une économie qui survit sans se normaliser.
Dans cette configuration, l’économie parallèle ne se réduit pas à la fraude. Elle devient une réponse rationnelle à un risque perçu comme supérieur au coût de l’irrégularité.
La structure des dépôts explique le poids politique du liquide
Un élément revient dans les débats sur la réforme financière: la majorité des déposants sont des petits déposants. Le seuil de 100 000 dollars est utilisé comme frontière politique et sociale. Il est aussi utilisé comme frontière de faisabilité. Il est affirmé que les dépôts inférieurs à 100 000 dollars concernent plus de 84 % des déposants. Ce pourcentage est central, parce qu’il change l’économie politique du sujet.
Quand plus de huit déposants sur dix se situent sous ce seuil, la crise n’est plus seulement une crise de grandes fortunes. Elle devient une crise de masse. Et une crise de masse transforme les comportements. Le déposant moyen n’attend plus un produit bancaire. Il attend un accès minimal à son argent. S’il n’y croit pas, il substitue. Il épargne en liquide. Il paie en liquide. Il vend et achète en liquide. Ce déplacement vers le liquide est une « bancarisation à rebours ».
Une proposition critique illustre la tension. Elle évoque une restitution de 100 000 dollars par déposant sur quatre ans. Ce simple chiffre contient une réalité: cela reviendrait à lisser le paiement à 25 000 dollars par an, si le calendrier était respecté. Mais le même cadre mentionne aussi des mécanismes de titres à long terme, avec des maturités de 10, 15 et 20 ans pour une partie des dépôts supérieurs au seuil. Dans la tête d’un agent économique, cela se traduit par une conclusion brutale: l’horizon de récupération est une décennie, voire deux. Cette perception suffit à alimenter l’économie parallèle, même si le dispositif final n’est pas encore voté.
En parallèle, le débat public rappelle que les pertes financières accumulées depuis 2019 « dépassent des dizaines de milliards de dollars ». Même sans chiffre exact, l’ordre de grandeur suffit à expliquer pourquoi la restitution devient politique, puis sociale, puis conflictuelle. Quand l’écart est de cet ordre, la promesse d’un retour rapide perd en crédibilité. Et quand la crédibilité se perd, le liquide gagne.
Croissance annoncée et économie parallèle: la contradiction apparente
Un autre chiffre, souvent mal compris, alimente une illusion de normalisation. Des estimations ont évoqué la possibilité d’une croissance d’environ 4,7 % en 2025, portée par la saison touristique, le commerce et les transferts des expatriés. Ce chiffre est compatible avec une économie parallèle en expansion. Il n’infirme rien. Il peut même cohabiter avec une informalisation.
Une croissance dans ce contexte peut être une « croissance de rattrapage » sur une base effondrée. Elle peut être concentrée sur des segments. Elle peut aussi être alimentée par de la demande en liquide. Si les transferts entrent et se convertissent vite, ils irriguent le commerce, mais pas nécessairement le crédit productif. La croissance de court terme peut donc se faire sans retour du circuit bancaire normal, donc sans réduction de l’économie parallèle.
C’est pour cela qu’un même pays peut afficher un taux de change relativement stabilisé, une estimation de croissance positive, et une défiance bancaire persistante. L’économie tourne, mais elle tourne autrement. Elle devient plus opaque, plus fragmentée, et plus inégale.
L’« économie noire » comme accélérateur, pas comme simple marge
Le débat récent utilise un terme plus dur que « informel ». Il parle d’« économie noire » qui avance au détriment de l’économie organisée. Cette notion ne renvoie pas seulement à l’évitement fiscal. Elle renvoie à des circuits de financement, à des chaînes d’approvisionnement et à des canaux de transfert qui se substituent au système classique.
Dans ce récit, une dimension est explicitée: la croissance de cette économie noire est exploitée pour créer des canaux de financement qui compensent un étranglement financier extérieur. Cela signifie que l’économie parallèle n’est plus seulement le fait de ménages ou de petits commerçants. Elle devient une architecture. Elle a ses intermédiaires. Elle a ses coûts. Elle a ses rentes.
Dans un cadre pareil, l’économie officielle subit une double concurrence. D’abord une concurrence par les prix, parce que l’illégalité évite une partie des coûts. Ensuite une concurrence par la vitesse, parce que l’informel est plus rapide que l’administration et plus direct que la banque. À ce stade, la formalité devient un handicap économique.
Le coût fiscal: pourquoi l’État perd d’abord la recette, puis perd la capacité
Une économie qui bascule vers le liquide produit un effet mécanique sur les finances publiques. Moins de transactions traçables signifie moins de recettes effectives. Ce manque de recettes n’est pas abstrait. Il se traduit par un budget plus fragile et par une dépendance accrue à des mesures d’urgence.
Le problème est que la perte de recettes se transforme vite en perte de capacité d’action. Moins de budget, c’est moins de contrôle. Moins de contrôle, c’est plus d’évitement. Plus d’évitement, c’est encore moins de recettes. Le cercle est auto-entretenu.
Dans ce contexte, l’idée de « compenser » par une pression sur les acteurs visibles peut aggraver le problème. Les acteurs visibles sont souvent ceux qui restent dans le formel. Si la pression fiscale ou administrative s’abat surtout sur eux, ils ont un choix simple. Soit ils réduisent l’activité. Soit ils basculent partiellement dans l’informel. Dans les deux cas, l’économie parallèle gagne.
Le risque systémique: liquidité, listes noires et isolement financier
Un avertissement revient avec insistance dans le débat économique. Détruire le secteur bancaire, ou le fragiliser au point de le rendre inopérant, mènerait à un « gel » de l’économie, et surtout ouvrirait la porte à une économie monétaire illégale. La conséquence redoutée est explicite: exposition à l’isolement financier et risque d’inscription sur des listes noires.
Ce point est crucial, parce qu’il relie l’économie parallèle à la diplomatie économique. Une économie trop liquide et trop opaque augmente les soupçons. Elle complique la conformité. Elle renchérit le coût des transactions internationales. Elle peut aussi inciter des banques correspondantes à se retirer. Même sans sanction formelle, le simple retrait des partenaires suffit à durcir la vie économique.
La même logique apparaît dans le débat sur l’or. Un chiffre circule: une demande de « liquéfier » 10 milliards de dollars d’or pour compenser des pertes. Ce chiffre, qu’on l’approuve ou qu’on le rejette, montre l’ampleur des tensions. Il montre aussi comment la discussion se déplace vers des actifs souverains, donc vers la crédibilité externe. Or plus la crédibilité externe est fragile, plus le financement formel devient cher. Et plus le financement formel devient cher, plus l’économie parallèle gagne.
La rationalité microéconomique du basculement: délais, décotes, horizons
L’économie parallèle progresse quand le coût d’être formel dépasse le bénéfice d’être formel. Au Liban, ce calcul est alimenté par trois paramètres très concrets.
Le premier paramètre est le délai. Quand une procédure exige une attente sans garantie, l’agent économique préfère le circuit court. Le deuxième paramètre est la décote implicite. Quand un dépôt est récupérable en partie, en plusieurs années, ou sous forme de titres, l’agent économique transforme cette promesse en « valeur actuelle » plus faible. Il en conclut que garder du liquide, même risqué, est parfois moins coûteux. Le troisième paramètre est l’horizon. Les maturités de 10, 15 ou 20 ans, même discutées, ancrent l’idée que la restitution est lointaine. Une économie de services ne vit pas avec un horizon à 15 ans. Elle vit à la semaine, au mois, à la saison.
Ce triptyque suffit à comprendre pourquoi la liquidité domine, même chez des acteurs qui préfèreraient une économie normale.
La politique des paiements: réduire le liquide sans le criminaliser
Une proposition technique éclaire un levier possible. Elle vise à permettre aux déposants de régler des obligations envers l’État et des établissements publics via leurs comptes bancaires, par compensation, plutôt que par paiement en liquide. Les postes évoqués sont concrets: taxes municipales, factures d’électricité, factures d’eau, droits du ministère des Finances, impôt sur le revenu, et même billets d’une compagnie aérienne nationale.
Cette approche ne résout pas la question des dépôts. Elle vise autre chose. Elle vise à réduire la demande de liquide dans l’économie quotidienne. Si une partie des paiements publics peut être réglée sans liquide, la pression sur le liquide baisse. Et si la pression sur le liquide baisse, l’économie parallèle perd un moteur.
D’un point de vue d’économiste, c’est une mesure de substitution partielle. Elle remplace un besoin de billets par une écriture comptable. Elle ne crée pas de dollars. Elle réduit une friction. Elle peut donc avoir un effet sur l’informel, non pas par la répression, mais par la baisse du besoin de cash.
Technologie et formalisation: la condition d’efficacité est institutionnelle
Une autre date rappelle que l’économie peut changer de cadre si les institutions bougent. Le 11 septembre 2025, une autorisation officielle a été accordée à un opérateur d’internet satellitaire, ce qui a été présenté comme un tournant pour les télécommunications. Ce type de décision n’est pas anecdotique dans une lecture économique. Une meilleure connectivité facilite des services numériques. Elle facilite des paiements. Elle facilite aussi une relation moins coûteuse avec l’administration.
Mais ce gain est conditionnel. Si la banque reste bloquée, la technologie accélère autant l’informel que le formel. Si l’État n’offre pas une incitation à déclarer, la connectivité sert à organiser des transactions en liquide plus efficacement. La technologie n’est pas un remède. C’est un multiplicateur. Elle multiplie la direction que prend déjà l’économie.
Le point de bascule: l’économie parallèle comme test de souveraineté économique
Le débat lie explicitement l’arrêt du soutien international à une condition de souveraineté, formulée comme l’exclusivité des armes aux mains de l’État. Sans entrer dans le politique, l’effet économique est net. Quand le soutien se fige, le financement formel se raréfie. Quand le financement formel se raréfie, les circuits parallèles se développent. Quand ces circuits grandissent, ils alimentent des rentes et des dépendances qui rendent le retour au formel plus coûteux.
La souveraineté économique, dans ce cadre, n’est pas une déclaration. Elle se mesure à la capacité de l’État à maintenir un noyau d’économie organisée. Un budget finançable. Un secteur bancaire recapitalisable. Un système de paiement utilisable. Une fiscalité appliquée avec cohérence.
Sans ce noyau, l’économie parallèle devient le noyau. Et quand l’économie parallèle devient le noyau, la politique perd une partie de ses outils, parce que la régulation n’atteint plus le réel.
Ce que disent les chiffres, sans interprétation romantique
Les chiffres cités plus haut dessinent une trajectoire.
Une pauvreté qui passe de 45 % à 75 %, puis vers plus de 80 %, explique une informalisation massive par contrainte.
Une stabilité relative autour de 89 500 livres pour un dollar montre qu’un pilotage monétaire peut calmer le prix, sans restaurer la confiance bancaire.
Une estimation de croissance de 4,7 % montre que l’économie peut respirer, même en se liquidifiant.
Le seuil de 100 000 dollars, associé à plus de 84 % des déposants, montre que la question est majoritairement sociale.
Les horizons de 10 à 20 ans évoqués pour certains instruments montrent pourquoi la valeur perçue des dépôts chute.
Les « dizaines de milliards » de pertes montrent pourquoi le conflit de répartition est structurel.
Le chiffre de 10 milliards de dollars d’or, avancé dans le débat, montre que la discussion touche au cœur des actifs souverains.
Pris ensemble, ces éléments construisent une lecture moins floue. L’économie parallèle n’est pas une culture. C’est une structure d’incitation.
La sortie réaliste: faire baisser la prime du liquide
On ne réduit pas l’économie parallèle par un slogan. On la réduit en abaissant la prime du liquide, c’est-à-dire l’avantage économique d’être en cash plutôt qu’en banque ou en facture.
Cela passe par une réforme crédible des dépôts, parce que tant que l’argent en banque est vécu comme un risque, la substitution continue.
Cela passe par des mécanismes de paiement qui réduisent le besoin de billets pour les obligations quotidiennes, parce que la demande de cash alimente l’informel.
Cela passe par un État qui prouve une capacité d’exécution régulière, parce que l’incertitude nourrit l’évitement.
Cela passe enfin par une cohérence entre stabilité, règles et horizon, parce qu’une économie ne revient pas au formel si elle ne croit pas à demain.
L’économie parallèle est donc le thermomètre le plus fiable du pays. Elle monte quand la confiance descend. Elle descend seulement quand l’incitation redevient favorable au formel, non pas dans le discours, mais dans les chiffres, les délais, et les décisions applicables.



