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Hôpitaux, sécurité sociale, aides d’urgence : l’économie de la survie a déjà remplacé l’économie normale

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Il y a des moments où un pays ne produit plus vraiment de croissance, ne planifie plus d’investissements et ne parle plus de réforme autrement que comme d’un horizon lointain. Il continue pourtant à dépenser, à arbitrer, à payer, à transporter, à ravitailler et à soigner. Ce qu’il finance alors n’est plus une économie au sens classique. C’est une économie de survie. Le Liban est entré dans cette phase.

Le signe le plus net n’est pas à chercher dans un grand indicateur abstrait. Il se trouve dans l’usage de l’argent public. Les flux qui comptent désormais sont ceux qui permettent de maintenir des hôpitaux ouverts, de régler une partie des soins, de verser du carburant aux municipalités, de tenir des centres d’hébergement, de garder les ports et l’aéroport en état de fonctionner, d’acheminer de l’eau, de l’aide, des premiers secours, des produits d’hygiène et des denrées. L’État ne finance plus d’abord un développement. Il finance le fait que le pays ne s’arrête pas totalement.

Cette bascule est essentielle pour comprendre ce qui se joue réellement. Dans une économie normale, la dépense publique est jugée à partir de sa productivité, de sa soutenabilité, de son rendement social ou de son effet sur la croissance. Dans une économie de survie, ces critères reculent. Le premier test devient beaucoup plus simple et beaucoup plus brutal : est-ce que ce paiement empêche un effondrement supplémentaire ? Est-ce que cette enveloppe permet à un hôpital de continuer à admettre des patients ? Est-ce que ce carburant permet à une localité de tenir quelques jours de plus ? Est-ce que cette somme évite que des milliers de déplacés restent sans prise en charge minimale ? Si la réponse est oui, la dépense devient politiquement nécessaire, même si elle n’a rien de structurant à long terme.

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Le Liban vit aujourd’hui dans cet entre-deux difficile. Il n’a pas les moyens d’un véritable État social de guerre. Il n’a pas non plus la liberté de suspendre sa réponse à l’urgence. Il se retrouve donc à gérer le quotidien au plus près, avec des instruments budgétaires étroits, des marges monétaires limitées et une pression sociale qui augmente plus vite que sa capacité d’organisation.

Les hôpitaux sont devenus le premier test de solvabilité du pays

Dans un pays en guerre, le système hospitalier joue un rôle que peu d’autres secteurs peuvent assumer. Il reçoit les blessés, absorbe les décompensations liées au stress, traite les maladies ordinaires qui n’ont pas disparu avec les bombes et continue à prendre en charge les patients chroniques qui ne peuvent pas attendre la fin du conflit. À partir du moment où ce système vacille, le reste suit très vite. Les familles paniquent, les transferts privés explosent, les dettes médicales s’accumulent et la crise sociale change de niveau.

C’est ce qui explique l’importance du versement supplémentaire de 373 milliards de livres décidé au profit des hôpitaux et des médecins conventionnés, pour couvrir environ 9 535 dossiers d’hospitalisation relevant de la sécurité sociale. Ce chiffre peut sembler technique. Il est en réalité révélateur d’une hiérarchie des urgences. Quand une caisse publique déjà fragilisée mobilise une telle enveloppe dans un délai aussi contraint, cela signifie qu’elle traite la continuité des soins comme un enjeu de stabilité nationale.

Il faut mesurer ce que représente une telle décision. La Caisse nationale de sécurité sociale n’agit pas ici dans un environnement ordinaire. Elle agit dans un pays où les recettes sont sous pression, où l’activité recule, où la guerre renchérit les coûts de santé et où la demande de soins devient plus imprévisible. Financer plus de neuf mille hospitalisations n’est pas seulement une opération comptable. C’est une manière de dire que le système n’abandonne pas totalement ses assurés, même lorsqu’il ne peut plus leur promettre une couverture sereine.

Mais cette injection de liquidités vers le secteur hospitalier montre aussi la faiblesse du modèle. Le Liban ne dispose pas d’un financement sanitaire fluide et abondant. Il procède par renforts ciblés, par rallonges, par décisions d’urgence, comme un organisme qui transfuse en permanence sans pouvoir vraiment guérir. Les hôpitaux tiennent, mais à condition d’être régulièrement réalimentés. Les médecins continuent, mais dans un environnement où les règlements sont toujours sous tension. Les patients sont admis, mais dans une économie où chaque épisode de guerre rend plus incertaine la capacité des institutions à payer durablement.

Cette situation crée une forme de hiérarchie implicite des vies. Les structures les plus visibles, les cas les plus urgents, les populations les plus suivies par la sécurité sociale obtiennent une réponse, au moins partielle. À côté, tout un ensemble de ménages non couverts, de travailleurs précaires, de déplacés non enregistrés ou de personnes vivant dans les marges du système médical continuent d’affronter la maladie avec des outils beaucoup plus fragiles. L’économie de la survie ne traite jamais tout le monde de façon égale. Elle traite d’abord ce qui menace d’exploser au centre.

Les centres d’hébergement fabriquent une nouvelle dépense publique permanente

Le deuxième pilier de cette économie de survie, ce sont les déplacés. À partir du moment où des dizaines de milliers de familles quittent leurs localités, l’État cesse d’être seulement un pouvoir régalien. Il redevient, même malgré lui, un organisateur logistique du quotidien. Loger, alimenter, approvisionner, soigner, transporter, enregistrer, coordonner : tout cela a un coût. Et ce coût ne se réduit pas à quelques distributions ponctuelles.

Avec 689 centres d’hébergement ouverts et 141 383 déplacés installés dans ces centres, soit 37 344 familles, le pays ne gère plus une urgence brève. Il gère un système parallèle d’administration humaine. Chaque centre nécessite de l’eau, de l’électricité ou des substituts, du carburant, des produits d’hygiène, des sanitaires, des soins, des repas, des équipes locales, du suivi, des transports et parfois de la sécurité. Même lorsqu’une partie de ces besoins est prise en charge par des associations, par des municipalités ou par des réseaux politiques, le cœur du coût reste national.

Ce point est décisif, car il montre pourquoi la guerre pèse si vite sur les finances publiques sans qu’il soit même nécessaire de parler de reconstruction. Avant de reconstruire, il faut tenir. Et tenir coûte déjà cher. Les centres d’hébergement forment une dépense de survie continue, pas une aide exceptionnelle. Plus la durée s’allonge, plus cette dépense ressemble à une seconde administration, née dans l’urgence mais contrainte de fonctionner comme une structure durable.

Le problème n’est pas seulement le volume, mais la nature de la charge. Un État déjà fragilisé budgétairement doit soudain prendre en charge des milliers de foyers qui ne vivent plus dans leur économie normale. Ils ne consomment plus selon leurs revenus habituels, ne circulent plus selon leurs habitudes, ne s’appuient plus sur leurs réseaux locaux ordinaires. Une partie du coût de leur existence quotidienne bascule donc sur des mécanismes collectifs. Ce transfert est exactement ce que signifie une économie de guerre sociale.

Or cette guerre sociale ne s’arrête pas aux centres officiels. Une part importante des déplacés vit hors des dispositifs les plus visibles, chez des proches, dans des locations improvisées ou dans des arrangements familiaux parfois invisibles pour les circuits classiques d’aide. Cela signifie que la dépense réelle de survie dépasse ce qui apparaît dans les tableaux. Elle se dilue dans les réseaux privés, les communes, les associations, les familles d’accueil et les solidarités locales. Le budget de survie du pays est donc plus large que son budget public strict. Il mord sur toute la société.

Le Conseil du Sud, les municipalités et le carburant : la guerre se gère aussi en jerricans

L’un des aspects les plus révélateurs de la période est le retour en force d’une économie très matérielle, presque primaire dans son expression : carburant, camions, stocks, distribution locale, soutien aux maires, approvisionnement des installations vitales. En période normale, ces éléments restent à l’arrière-plan. En période de guerre, ils deviennent centraux.

Le fait que les maires de plusieurs localités du Sud expliquent recevoir des aides et du carburant par l’intermédiaire du Conseil du Sud montre bien le type d’économie qui se met en place. L’État ne peut pas tout administrer depuis le centre. Il a besoin de relais territoriaux. Le Conseil du Sud redevient alors un instrument de survie concrète : il ne planifie pas l’avenir, il alimente le présent. Il permet aux municipalités encore debout d’assurer quelques fonctions de base, de faire rouler des véhicules, de maintenir un minimum de services, de distribuer ce qu’elles reçoivent et de donner aux populations une preuve visible que la puissance publique, même fragile, n’a pas entièrement disparu.

Le carburant joue ici un rôle révélateur. Il ne sert pas seulement à faire rouler des voitures. Il alimente les générateurs, les pompes, les véhicules de secours, la distribution d’eau, la chaîne du froid, les mouvements de ravitaillement et les liaisons essentielles entre localités. Dans une économie de survie, il équivaut presque à une monnaie parallèle. Celui qui contrôle le carburant contrôle une part du mouvement. Et celui qui ne peut plus en distribuer voit tout le reste se figer : l’aide, la santé, l’alimentation, la logistique locale.

Cette centralité du carburant montre aussi combien la guerre ramène l’économie à sa matérialité la plus nue. Les grandes catégories macroéconomiques restent importantes, bien sûr. Mais, sur le terrain, ce sont parfois des cargaisons, des litres, des itinéraires et des autorisations de passage qui déterminent si une commune tient encore ou non. L’économie de la survie n’est pas une théorie. C’est une pratique quotidienne de maintien sous contrainte.

La sécurité sociale paie, mais ce sont les réseaux locaux qui empêchent la rupture totale

Un des traits les plus frappants de la période est la manière dont les institutions centrales et les réseaux de proximité se complètent sans jamais vraiment former un ensemble cohérent. La sécurité sociale peut débloquer des centaines de milliards de livres pour l’hospitalisation. Le gouvernement peut laisser circuler certains crédits d’urgence. Le Conseil du Sud peut assurer des transferts vers les municipalités. Mais ce sont souvent les acteurs locaux qui rendent ces flux effectivement utilisables.

Les municipalités, les secouristes, les centres de premier soin, les antennes locales de la Croix-Rouge, les équipes de terrain et même les familles d’accueil jouent un rôle de traduction. Sans eux, l’argent ou le matériel distribué resteraient partiellement théoriques. Ce phénomène est caractéristique du Liban. L’État n’a pas disparu. Mais il ne touche plus directement une partie du pays que par l’intermédiaire de structures locales, parfois partisanes, parfois municipales, parfois associatives, souvent hybrides.

Cette hybridation a une conséquence politique forte. L’économie de la survie renforce ceux qui savent distribuer, organiser et relayer. Elle donne du poids aux municipalités qui tiennent, aux structures locales qui restent visibles, aux réseaux qui peuvent fournir rapidement une aide matérielle. Dans une situation de crise prolongée, cela recompose les légitimités. Le citoyen juge moins les institutions sur leurs grandes promesses que sur leur capacité à apporter du concret : un lit, un repas, un dossier hospitalier réglé, un plein de carburant, une boîte de médicaments, un moyen de transport, une intervention de secours.

Ce déplacement ne doit pas être sous-estimé. Il redessine la politique autant que l’économie. Une puissance publique qui n’investit plus, mais distribue ; qui ne réforme plus, mais approvisionne ; qui ne transforme plus, mais amortit ; change de nature aux yeux de ceux qui vivent sous sa contrainte.

La critique centrale : beaucoup d’urgence, peu de doctrine

C’est là que se trouve l’une des grandes faiblesses du moment. Le pays dépense pour survivre, mais sans doctrine claire de cette survie. Les aides existent, les transferts existent, les centres existent, les circuits d’urgence existent. Mais la réponse reste morcelée. On finance l’hospitalisation ici, on alimente des centres là, on soutient des municipalités ailleurs, on attend encore des promesses extérieures, on compte sur des bailleurs, on mobilise ce qu’il reste de réserves, mais sans que tout cela forme une stratégie lisible.

Cette fragmentation alimente les critiques sur l’opacité et sur l’insuffisance. Des voix s’élèvent pour reprocher à l’État de continuer à attendre des fonds extérieurs, près de 308 millions de dollars promis par des bailleurs, alors même qu’il dispose encore d’environ 10 milliards de dollars à la Banque du Liban. La critique est politiquement puissante, car elle pose une question simple : à quoi servent les réserves d’un pays si elles ne sont pas mobilisées quand des centaines de milliers de personnes vivent dans la dépendance à l’aide, quand les hôpitaux sont sous tension et quand les régions rurales s’effondrent ?

La réponse n’est pas simple. Les réserves ne sont pas de l’argent libre. Les utiliser trop vite ou trop largement risquerait d’ouvrir une nouvelle crise monétaire et inflationniste. Mais l’argument inverse est tout aussi puissant : une réserve protégée au prix d’un affaiblissement social trop rapide peut perdre sa justification politique. Toute la tragédie de l’économie de survie est là. Chaque ressource gardée protège un peu la monnaie. Chaque ressource dépensée protège un peu la société. Et le pays n’a pas assez de marges pour protéger pleinement les deux.

Une économie sans croissance, mais pas sans coûts

L’un des malentendus les plus fréquents consiste à croire qu’en l’absence de relance ou de grands projets, l’économie serait simplement arrêtée. En réalité, une économie de survie coûte énormément. Elle coûte en argent, en réserves, en fatigue administrative, en usure des infrastructures, en temps politique et en dégradation progressive du capital humain.

Les 373 milliards de livres versés pour l’hospitalisation ne créent pas de croissance. Ils empêchent une rupture médicale. Le carburant transféré aux municipalités ne produit pas de modernisation. Il empêche des localités de tomber dans l’immobilité totale. Les centres d’hébergement ne fabriquent pas de richesse. Ils empêchent des milliers de personnes de basculer dans une désaffiliation encore plus profonde. La sécurité sociale ne reconstruit pas le système. Elle retarde son effondrement.

Autrement dit, le Liban dépense beaucoup pour ne pas sombrer davantage, pas pour remonter. C’est une distinction fondamentale. Une économie de survie consomme des ressources sans produire immédiatement les gains qui permettraient de les reconstituer. Elle épuise donc plus vite ce qu’elle protège. Ce mécanisme est soutenable un temps, surtout si la guerre se calme vite et si des appuis extérieurs prennent le relais. Il devient beaucoup plus dangereux si la durée s’installe.

Le plus inquiétant : la survie peut devenir une habitude de gouvernement

Le risque le plus profond n’est peut-être pas budgétaire. Il est politique. À force de vivre dans l’urgence, un pays peut finir par réorganiser tout son appareil public autour de l’urgence. Il ne réforme plus, car il gère l’instant. Il ne reconstruit plus, car il maintient. Il ne planifie plus, car il arbitre entre des pénuries. Il ne promet plus le développement, mais simplement le non-effondrement.

C’est ce que montre aujourd’hui le Liban. Les hôpitaux sont soutenus par injections ciblées. La sécurité sociale règle des milliers de dossiers pour empêcher la rupture. Les centres d’hébergement deviennent un horizon durable. Les municipalités reçoivent carburant et aides pour tenir. Les réseaux de proximité compensent les lacunes de l’État central. Et l’ensemble fonctionne, tant bien que mal, dans une logique où la survie devient elle-même une forme de politique publique.

C’est sans doute la définition la plus juste de la période : le Liban ne traverse pas seulement une guerre. Il traverse une mutation de son économie publique. Ce qu’il finance désormais, ce ne sont plus les promesses du lendemain. Ce sont les conditions minimales du jour. Tant que cette logique dominera, le pays pourra éviter l’effondrement total. Mais il paiera ce répit très cher : en argent, en réserves, en usure des institutions et en renoncement progressif à toute idée d’économie normale.

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