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Je parle de mon mal à mon pays blessé par Georges Al Maalouf 

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Je parle de mon mal à mon pays quand le ciel s’ouvre non pas pour la pluie, mais pour le feu. La guerre ne cesse de frapper le Liban, et trop souvent, c’est de nos propres mains qu’elle trouve sa force. Mon cœur se serre devant ce paradoxe cruel : un peuple qui aime sa terre jusqu’à la folie, mais qui parfois la blesse lui-même.

Je parle de la guerre qui revient comme une saison maudite, sans calendrier ni pudeur. Elle surgit au milieu des nuits, brise les vitres et les silences, arrache les enfants à leurs rêves. Elle s’installe dans les conversations, dans les regards inquiets, dans les valises toujours prêtes au cas où il faudrait fuir encore.

Je parle du mois de Ramadan et du Carême, ces temps sacrés où l’on devrait jeûner pour purifier l’âme et non pour survivre au manque. Les cloches et l’appel à la prière se mêlent aux sirènes et aux explosions. Au lieu des tables partagées, il y a les trottoirs pour refuge ; au lieu des prières paisibles, il y a la peur suspendue à chaque bruit.

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Je parle des gens assis sur les trottoirs, le regard vide ou levé vers un ciel qu’ils interrogent. Des mères serrant leurs enfants contre elles comme si leurs bras pouvaient arrêter les bombes. Des vieillards qui murmurent que ce n’est pas la première fois, et que pourtant la douleur est toujours neuve.

Je parle du Liban ensanglanté, de ses rues tachées de rouge et de poussière. Chaque fois que je vois ses immeubles éventrés, j’ai l’impression que c’est ma propre chair qui est déchirée. Ce pays n’est pas qu’une carte ou un drapeau : il est notre mémoire, notre accent, notre odeur de café et de mer.

Je parle des Libanais eux-mêmes, de nos divisions, de nos colères héritées, de nos fidélités aveugles. Nous portons en nous des blessures anciennes que nous refusons de soigner, et elles se transforment en armes invisibles. Il est plus facile d’accuser l’étranger que de regarder nos propres responsabilités.

Je parle du mal que je ressens en voyant mon pays tomber encore et encore. Ce mal n’est pas seulement tristesse ; il est honte parfois, impuissance souvent, amour toujours. Car si je souffre pour lui, c’est parce que je l’aime d’un amour qui ne sait pas renoncer.

Je parle d’espoir malgré tout, fragile comme une bougie dans le vent. Je parle de ces mains qui se tendent entre voisins, de ces jeunes qui refusent la haine, de ces prières murmurées pour une paix qui semble lointaine mais pas impossible. Tant que nous parlerons de notre mal, peut-être apprendrons-nous enfin à le guérir.

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