Trois hommes, trois pouvoirs, trois visions
Au sommet de l’État libanais, trois figures concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’attention politique et médiatique : le président de la République Joseph Aoun, le Premier ministre Nawaf Salam et le président de la Chambre Nabih Berri. Ces trois hommes, issus d’univers politiques, confessionnels et intellectuels différents, incarnent non seulement les pôles formels de l’exécutif et du législatif, mais aussi trois visions profondément divergentes de l’exercice du pouvoir dans un Liban en crise.
Joseph Aoun, militaire devenu chef de l’État, s’est imposé depuis son élection comme un acteur volontaire, soucieux de relancer le dialogue national dans un cadre institutionnel strict, mais aussi de restaurer le rôle régalien de l’État. Face à lui, Nawaf Salam adopte une posture de juriste diplomate, souvent silencieux publiquement, mais actif dans les négociations régionales et la préparation de dossiers techniques cruciaux comme les réformes fiscales, bancaires et territoriales. Enfin, Nabih Berri, figure tutélaire du système parlementaire libanais depuis plusieurs décennies, continue de verrouiller les mécanismes législatifs à travers une maîtrise sans faille des rapports de force internes.
La coexistence de ces trois pouvoirs crée une architecture institutionnelle en tension constante, où les décisions majeures sont systématiquement ralenties, redéfinies ou gelées. À travers les événements d’avril 2025, ce triangle de pouvoir est mis à nu : la question du dialogue avec le Hezbollah, la réforme territoriale et la gestion de la légalité sont autant de dossiers où les logiques institutionnelles se heurtent à des stratégies personnelles.
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Joseph Aoun : chef de l’État ou arbitre politique ?
Depuis son arrivée au palais de Baabda, Joseph Aoun s’est attaché à construire une présidence active, sans pour autant verser dans l’ingérence partisane. Son profil militaire et son image d’homme d’ordre lui valent une certaine légitimité populaire, surtout au sein des institutions sécuritaires. Il cherche à se positionner en médiateur de la refondation étatique, mais son initiative de relancer le dialogue national avec le Hezbollah a suscité des réactions mitigées.
Dans ses discours récents, Joseph Aoun a insisté sur la nécessité de traiter la question des armes “dans un cadre national et responsable”. En s’attaquant à ce dossier ultrasensible, il se heurte à une double résistance : celle des partis chiites, qui refusent tout désarmement préalable, et celle d’une partie de l’élite politique, qui voit dans cette initiative un risque de déstabilisation des équilibres institutionnels.
Le président tente pourtant de dépasser les clivages en convoquant une série de consultations informelles. Mais son manque d’alliances parlementaires solides, combiné à l’opposition implicite de Nabih Berri, le place dans une position d’isolement institutionnel. Il est président, mais il n’est pas faiseur de loi. Il est médiateur, mais il n’est pas négociateur exclusif. Ce statut hybride l’oblige à naviguer entre ambition réformatrice et prudence politique.
Nawaf Salam : silence stratégique ou retrait calculé ?
Face à la posture affirmée du président, le Premier ministre Nawaf Salam adopte une ligne radicalement différente. Magistrat international, ancien représentant permanent du Liban aux Nations unies, Salam cultive un style sobre, juridique, et résolument technocratique. Depuis sa nomination, il a privilégié la construction d’un gouvernement fonctionnel, le traitement de dossiers techniques complexes et la relance des négociations avec les partenaires internationaux. Mais cette approche, qui lui vaut une certaine reconnaissance à l’étranger, suscite en interne de nombreuses frustrations. Plusieurs acteurs politiques lui reprochent un manque d’initiative sur les sujets nationaux sensibles, notamment la réforme électorale municipale, le dossier des réfugiés syriens et la relation avec le Hezbollah. Ses prises de position sont rares, mesurées, parfois ambiguës. Lorsqu’il affirme que “le gouvernement appliquera la loi”, il laisse ouverte l’interprétation sur les moyens, le calendrier, et la nature de la loi en question. Nawaf Salam refuse l’affrontement direct avec la présidence, mais il n’en épouse pas pour autant les orientations. Sur le dialogue national, il s’est contenté d’un soutien formel, tout en gardant ses distances avec l’agenda fixé par Baabda. Son entourage parle de “neutralité stratégique”. Ses détracteurs y voient un désengagement préoccupant.
Nabih Berri : verrouilleur institutionnel ou garant de l’équilibre ?
Dans ce jeu triangulaire, Nabih Berri conserve une position de force. Président de la Chambre depuis 1992, il a bâti un système parlementaire fondé sur la négociation permanente, la maîtrise des commissions et une capacité à créer ou à bloquer les consensus. Son influence s’étend au-delà du législatif : il est un acteur politique central, interlocuteur privilégié de toutes les formations et détenteur d’un capital relationnel régional unique. Sur la question du dialogue national, il a adopté une posture prudente mais ferme. Il affirme qu’“il n’y a pas d’alternative à la légalité”, une formule qui entérine le refus d’un désarmement unilatéral du Hezbollah mais rappelle aussi la primauté de l’État. En réalité, Berri joue sur les deux tableaux : il défend la légitimité des institutions, tout en protégeant les équilibres communautaires qui lui assurent un pouvoir durable. Sur le plan institutionnel, il bloque toute réforme qui pourrait affaiblir sa marge de manœuvre. La loi sur le capital control, la réforme du secteur public ou la loi électorale municipale restent suspendues dans les tiroirs de la Chambre, faute d’unanimité — ou de volonté. Il se présente comme le garant du consensus. Ses opposants y voient le verrou principal de l’évolution du système.
L’équilibre institutionnel au bord de la rupture
Le fonctionnement triangulaire du pouvoir libanais repose théoriquement sur une répartition claire des rôles : le président symbolise l’unité nationale, le Premier ministre dirige l’exécutif, le président de la Chambre assure la continuité parlementaire. Mais en pratique, cette architecture produit une cacophonie décisionnelle, surtout dans les périodes de crise. Aujourd’hui, aucune des trois institutions n’a la capacité d’imposer une orientation claire. Le président lance des initiatives sans relais parlementaire. Le Premier ministre gère l’exécutif sans majorité active. Le président de la Chambre bloque sans proposer d’alternatives. Cette paralysie se manifeste dans tous les grands dossiers : élections municipales, réforme administrative, dialogue sur les armes, coordination avec les partenaires internationaux. Chaque initiative est soumise à un double ou triple veto. La presse politique évoque une “cohabitation dysfonctionnelle”, où chacun campe sur ses positions, sans réelle volonté de compromis. Ce modèle devient intenable dans un pays confronté à des urgences multiples : crise monétaire, effondrement des services publics, exode des compétences, montée des tensions sociales. À défaut d’un arbitrage fort, le système libanais avance par inertie, sans cap, ni cohérence, ni horizon.
La légalité, un champ de bataille sémantique
L’un des éléments les plus révélateurs de cette guerre institutionnelle est la manière dont chacun des trois pôles utilise le concept de “légalité” pour légitimer ses choix. Pour Joseph Aoun, la légalité consiste à affirmer la souveraineté de l’État, à relancer le dialogue sur les armes en s’appuyant sur les institutions républicaines, et à réaffirmer le rôle des forces armées. Il se positionne comme le garant du cadre constitutionnel, au nom de l’unité et de la sécurité nationales. Nawaf Salam, lui, mobilise la légalité dans une logique procédurale. Il insiste sur la nécessité d’appliquer les textes, d’obtenir des validations juridiques, de respecter les délais et les formes. Cette conception formaliste l’amène souvent à temporiser, à consulter, à reporter, sans jamais trancher. Il se protège derrière le droit pour éviter le politique, mais il en sort affaibli, faute d’engagement lisible. Berri, enfin, use de la légalité comme d’un levier politique. Il décide ce qui est légal à travers les mécanismes internes du Parlement. Il s’oppose à certaines lois en invoquant des “risques de déséquilibre communautaire” ou des “précédents institutionnels dangereux”. Il défend une légalité négociée, contextualisée, adaptable. Ce flou sémantique crée une instabilité permanente. Trois hommes, trois institutions, trois définitions de la légalité. Aucun accord sur les priorités. Aucun processus de décision fluide. Et au final, une désintégration du principe d’autorité.
Un triangle figé ou une opportunité de recomposition ?
Dans ce paysage institutionnel fragmenté, peut-on encore envisager une dynamique de sortie ? Certains observateurs voient dans l’opposition entre Aoun, Salam et Berri une chance de redéfinir les rôles constitutionnels. Le débat sur le désarmement pourrait, s’il est bien encadré, réactiver une réflexion nationale sur la souveraineté, le rôle des institutions, et la réforme du pacte de Taëf. D’autres estiment au contraire que ce triangle est le reflet d’un système bloqué, incapable de produire des réformes sans tutelle extérieure. Les négociations avec les partenaires internationaux le montrent : aucun acteur interne ne peut engager des transformations structurelles sans accord tripartite. Le poids de la communauté internationale devient alors décisif. C’est ce que redoute le président de la République, qui cherche à reprendre l’initiative. C’est ce que temporise le Premier ministre, soucieux de préserver la crédibilité technique de son gouvernement. Et c’est ce que contrôle Berri, qui sait pertinemment que toute réforme imposée de l’extérieur fragilise son pouvoir de négociation. À moins d’un changement de méthode, ou d’un événement extérieur catalyseur, ce triangle institutionnel est appelé à perdurer dans l’immobilisme. Un immobilisme que le Liban, à l’heure des effondrements multiples, ne peut plus se permettre.



