vendredi, février 6, 2026

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Jour pour jour: Le soulèvement de Beyrouth-Ouest, l’Intifada du 6 février 1984

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Le 6 février 1984 marque un épisode pivotal dans la guerre civile libanaise, un conflit qui ravageait le pays depuis près d’une décennie. Ce jour-là, dans les quartiers ouest de Beyrouth, des miliciens musulmans, principalement chiites affiliés au mouvement Amal et au Parti socialiste progressiste druze, lancèrent une offensive coordonnée contre les forces de l’armée libanaise. Ce soulèvement, souvent qualifié d’Intifada du 6 février, ne fut pas un simple affrontement sporadique, mais une opération planifiée qui ébranla les fondations de l’État libanais, déjà fragilisé par des années de divisions sectaires et d’interventions étrangères. Il symbolisa l’échec des tentatives de stabilisation imposées par des puissances extérieures et révéla les profondes fractures au sein des institutions nationales, notamment l’armée, censée incarner l’unité du pays. Analysons les circonstances qui menèrent à cet événement, ses acteurs principaux et ses développements, pour mieux comprendre comment il redessina le paysage politique et militaire du Liban au cœur des années 1980.

Les racines d’un embrasement inévitable

Pour saisir l’ampleur du soulèvement du 6 février, il faut remonter aux dynamiques qui minaient le Liban depuis le déclenchement de la guerre civile en 1975. Ce conflit opposait initialement des coalitions confessionnelles : d’un côté, les forces chrétiennes maronites, regroupées autour des Phalanges libanaises et soutenues par Israël et les États-Unis ; de l’autre, des alliances musulmanes et progressistes, incluant des Palestiniens de l’Organisation de libération de la Palestine, qui contestaient le système confessionnel hérité du Pacte national de 1943. Ce pacte, qui répartissait les pouvoirs entre chrétiens, musulmans sunnites et chiites, était perçu par de nombreux musulmans comme un anachronisme favorisant les maronites au détriment des autres communautés, dont la démographie avait évolué.

Les années précédant 1984 furent marquées par une escalade dramatique. En juin 1982, Israël lança l’opération Paix en Galilée, une invasion massive du Liban visant à éradiquer les bases palestiniennes au sud et à Beyrouth. Les forces israéliennes, soutenues par des milices chrétiennes, assiégèrent la capitale pendant des mois, bombardant intensivement les quartiers ouest à majorité musulmane. Le siège culmina avec l’évacuation des combattants palestiniens en août 1982, sous supervision d’une force multinationale incluant des Américains, Français et Italiens. Mais les massacres de Sabra et Chatila en septembre, perpétrés par des miliciens phalangistes sous le regard passif des troupes israéliennes, exacerbèrent les ressentiments communautaires. Ces atrocités, qui firent des milliers de victimes civiles palestiniennes et libanaises, renforcèrent le sentiment d’injustice parmi les musulmans, particulièrement les chiites, qui constituaient une large part de la population des banlieues sud de Beyrouth.

L’élection d’Amine Gemayel à la présidence en septembre 1982, succédant à son frère Bachir assassiné, ne fit qu’aggraver les tensions. Gemayel, issu des rangs phalangistes, chercha à consolider un pouvoir centralisé avec l’appui des États-Unis et d’Israël. En mai 1983, son gouvernement signa l’accord du 17 mai avec Israël, prévoyant un retrait israélien conditionnel et une normalisation des relations, mais perçu par les musulmans comme une capitulation à l’ennemi sioniste. Cet accord ignora les revendications syriennes et palestiniennes, et alimenta l’opposition des milices musulmanes. Parallèlement, les bombardements de l’ambassade américaine en avril 1983 et des casernes des forces multinationales en octobre de la même année, qui tuèrent des centaines de soldats américains et français, mirent en lumière la vulnérabilité des interventions étrangères. Ces attaques, attribuées à des groupes radicaux émergents, reflétaient un rejet croissant de toute présence occidentale perçue comme partisane.

Dans ce contexte, les communautés chiites et druzes, marginalisées historiquement, s’organisèrent militairement. Les chiites, concentrés dans le sud et les banlieues de Beyrouth, avaient vu leur population gonfler par l’exode rural et les displacements dus à l’occupation israélienne. Le mouvement Amal, fondé en 1974 par l’imam Moussa Sadr et dirigé par Nabih Berri depuis sa disparition en 1978, devint leur fer de lance. Amal prônait une résistance populaire contre l’occupation et une réforme du système confessionnel pour accorder plus de poids aux chiites. De leur côté, les druzes, menés par Walid Joumblatt et son Parti socialiste progressiste, défendaient leurs bastions dans le Chouf, montagne au sud-est de Beyrouth, contre les incursions chrétiennes. Ces groupes, alliés au sein du Front national de libération, accumulaient armes et munitions, souvent fournies par la Syrie, qui voyait dans le chaos libanais une opportunité d’étendre son influence.

Les mois précédant le 6 février furent émaillés d’incidents. En janvier 1984, des affrontements sporadiques opposèrent l’armée libanaise, dominée par des officiers chrétiens, aux milices musulmanes dans les banlieues sud. L’armée, restructurée avec l’aide américaine, tenta d’imposer son autorité en démolissant des habitations illégales à Ouzai, un quartier chiite, ce qui fut interprété comme une provocation. Des manifestations éclatèrent, réprimées par des tirs, faisant des victimes civiles. Nabih Berri, chef d’Amal, déclara alors que « le peuple ne tolérera plus l’oppression d’un État partial ». Walid Joumblatt, de son côté, avertit que « les montagnes du Chouf ne se soumettront pas à un régime qui ignore les musulmans ». Ces déclarations, relayées par la presse locale, signalaient un point de non-retour. La Syrie, en invitant les leaders libanais à Damas début février, semblait orchestrer un vide propice à l’action.

Les forces en présence : Une coalition contre l’État

Le soulèvement du 6 février opposa une coalition hétérogène de milices musulmanes à une armée libanaise affaiblie et divisée. D’un côté, le mouvement Amal, avec ses milliers de combattants bien entraînés, joua le rôle principal. Nabih Berri, avocat charismatique et orateur habile, avait transformé Amal en une force paramilitaire disciplinée, équipée de fusils d’assaut, de lance-roquettes et de mortiers. Allié au Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, dont les combattants druzes étaient réputés pour leur ténacité dans les terrains montagneux, Amal bénéficia d’un soutien logistique syrien implicite. Des éléments communistes et nasséristes, comme le Parti communiste libanais et les Mourabitoun sunnites, rejoignirent l’offensive, formant un front uni contre ce qu’ils qualifiaient de « régime phalangiste ».

De l’autre côté, l’armée libanaise, commandée par des officiers loyaux à Gemayel, comptait environ 37 000 hommes, mais souffrait de fractures confessionnelles. La 6e brigade, à majorité chiite, était stationnée dans l’ouest de Beyrouth, une zone à risque où les soldats musulmans hésitaient à combattre leurs coreligionnaires. Soutenue par la Force multinationale, dominée par les Marines américains, l’armée disposait de chars M48 Patton et d’artillerie, mais sa cohésion était minée par des désertions croissantes. Le président Gemayel, depuis son palais de Baabda, tenta de mobiliser les troupes en appelant à « défendre l’unité nationale contre les séditions étrangères », mais ses discours sonnaient creux face à l’évidente partialité chrétienne de son administration.

La planification du soulèvement semble avoir été minutieuse. Selon des témoignages de l’époque, Berri et Joumblatt coordonnèrent leurs actions via des émissaires, profitant de l’absence de plusieurs leaders à Damas. L’objectif n’était pas seulement militaire : il s’agissait de démontrer la faillite de l’État gemayélien et d’imposer une renégociation du pouvoir confessionnel. Berri déclara publiquement que « le peuple chiite, opprimé depuis trop longtemps, prend son destin en main ». Cette rhétorique populiste mobilisa les masses, transformant un conflit armé en un mouvement perçu comme légitime par les musulmans.

Le jour fatidique : Chronique d’une offensive fulgurante

Le 6 février 1984 débuta sous un ciel gris, avec des tirs d’artillerie sporadiques qui rompirent le calme précaire de Beyrouth. Dès l’aube, les positions de l’armée dans les quartiers ouest furent bombardées par des obus provenant des banlieues sud. À 9h30, les premiers affrontements éclatèrent au carrefour de la Corniche Mazraa et de Bourj Abi Haidar, où des miliciens embusquèrent un convoi militaire. Des hommes armés, masqués pour certains, ouvrirent le feu sur des soldats montant dans un camion, forçant une retraite immédiate. À 11h, les combats s’intensifièrent le long de la rue Zqaq el-Blat et de Hawd al-Wilaya, où les combattants d’Amal, équipés de RPG-7, détruisirent plusieurs chars M48.

L’armée réagit en pilonnant les quartiers chiites comme Chiyah, Bir al-Abed et Ouzai, causant des dizaines de victimes civiles. Mais la riposte fut chaotique : la 6e brigade, commandée par le colonel Lutfi Jabbar, refusa d’obéir aux ordres de tir, et de nombreux soldats chiites désertèrent pour rejoindre Amal. Berri exploita cette défection, déclarant que « l’armée n’est pas l’ennemie, mais l’outil d’un régime corrompu ». Les miliciens progressèrent rapidement, capturant des postes de police et des casernes. À midi, ils contrôlaient une large partie de l’ouest de Beyrouth, érigeant des barricades de sacs de sable et de véhicules incendiés.

Dans le Chouf, les druzes de Joumblatt lancèrent des assauts simultanés contre les positions de l’armée, isolant les unités chrétiennes. Les combats urbains, faits de fusillades maison par maison et de tirs de mortier, transformèrent les rues en champs de bataille. Des civils, piégés dans les immeubles, fuirent vers les zones est, chrétiennes, accentuant la division de la ville le long de la Ligne verte. À 15h30, l’armée annonça un cessez-le-feu unilatéral, effectif à 16h, suite à des appels de dignitaires religieux et politiques. Mais les tirs sporadiques persistèrent jusqu’au soir, laissant Beyrouth ouest sous contrôle milicien.

Les bilans humains furent lourds : des centaines de morts et blessés, majoritairement civils, dans une journée de violence intense. Les hôpitaux, comme celui de Barbir, furent submergés, et les ambulances naviguèrent sous les balles. Ce jour-là, l’Intifada ne fut pas seulement une victoire militaire pour Amal et le PSP ; elle symbolisa l’effondrement de l’autorité étatique dans les zones musulmanes.

Les suites immédiates : Un État en déliquescence

Les jours suivants confirmèrent la portée du soulèvement. Le 7 février, les désertions massives au sein de l’armée – particulièrement dans les unités musulmanes et druzes – menèrent à son effondrement virtuel dans l’ouest de Beyrouth. Des brigades entières passèrent aux milices, emportant armes et équipements. Gemayel, isolé, dut composer avec la réalité : il annula l’accord du 17 mai le 5 mars, sous pression syrienne, marquant un revers pour Israël et les États-Unis.

La Force multinationale, déjà ébranlée par les attentats de 1983, accéléra son retrait. Les Marines américains quittèrent le Liban le 26 février, suivis des contingents français et italiens, laissant un vide que la Syrie combla progressivement. Hafez al-Assad devint l’arbitre incontournable, facilitant le retour de ses troupes à Beyrouth absent depuis 1980. Berri et Joumblatt, victorieux, imposèrent un gouvernement d’union nationale, où Amal obtint des portefeuilles clés, renforçant le poids chiite.

Cet épisode initia aussi la « Guerre des camps », un conflit intra-musulman opposant Amal aux Palestiniens restants dans les camps de réfugiés. Dès mars 1984, des assauts contre Sabra et Chatila, justifiés par Berri comme une mesure contre les « éléments armés étrangers », firent des milliers de victimes et prolongèrent le chaos. Les camps, déjà dévastés en 1982, devinrent des zones de siège, avec des bombardements intermittents qui exacerbèrent les souffrances civiles.

L’Intifada révéla les limites du système confessionnel : en défiant l’armée, les milices musulmanes mirent en évidence son incapacité à transcender les clivages sectaires. Des officiers comme ceux de la 6e brigade, refusant de tirer sur leurs frères chiites, illustrèrent comment les loyautés communautaires primaient sur l’allégeance nationale. Gemayel tenta de restructurer l’armée, mais les divisions persistèrent, affaiblissant davantage l’État.

L’ascension des milices et le retour syrien

Au-delà des combats immédiats, le soulèvement propulsa Amal et le PSP au premier plan. Nabih Berri, en contrôlant l’ouest de Beyrouth, devint un interlocuteur indispensable, négociant avec Damas et les autres factions. Walid Joumblatt consolida son emprise sur le Chouf, où des affrontements avec les milices chrétiennes forcèrent des déplacements massifs de populations. Ces leaders, autrefois marginaux, imposèrent une gouvernance de facto, avec des postes de contrôle miliciens remplaçant la police d’État.

La Syrie profita de ce vide pour réaffirmer son rôle. En mars 1984, des troupes syriennes avancèrent vers Beyrouth, sous prétexte de stabiliser la situation. Assad, en soutenant Amal et le PSP, contrecarra les influences américaines et israéliennes, transformant le Liban en un théâtre de sa rivalité régionale. Des accords tripartites, comme celui de décembre 1985 entre Amal, PSP et les Forces libanaises, échouèrent souvent, mais soulignèrent le poids syrien.

Sur le plan social, l’Intifada accentua la polarisation. Les chiites, galvanisés par leur victoire, affirmèrent leur identité politique, pavant la voie à des groupes plus radicaux comme le Hezbollah, émergent en 1982. Les civils payèrent le prix fort : pénuries, destructions et exodes internes redessinèrent la démographie de Beyrouth, avec l’ouest devenant un bastion musulman.

Les implications militaires pour l’armée libanaise

L’effondrement de l’armée lors de l’Intifada marqua un nadir pour cette institution. Composée à 40% de chiites, elle vit des unités comme la 6e brigade se dissoudre, avec des soldats emportant des armes vers Amal. Le commandement, dominé par des maronites, perdit crédibilité, et des réformes ultérieures visèrent à équilibrer les recrutements. Pourtant, jusqu’à la fin de la guerre en 1990, l’armée resta marginalisée, laissant les milices dominer le terrain. Des incidents postérieurs, comme les combats dans le sud contre Israël, soulignèrent cette faiblesse persistante, avec des désertions continuant à miner la cohésion.

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