Le gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Karim Souaid, a tenu ce 8 janvier 2026 une conférence de presse au siège de l’institution à Beyrouth. Il y a révélé que des mesures judiciaires ont été engagées afin de recouvrer des fonds publics détournés sous la gestion précédente. Sans nommer explicitement l’ancien gouverneur Riad Salamé, il a clairement visé les pratiques reprochées à ce dernier pendant ses trente années à la tête de la banque centrale.
Karim Souaid a insisté sur l’objectif prioritaire de ces actions : dégager des liquidités pour rembourser progressivement les déposants, dont les avoirs restent bloqués depuis la crise de 2019. « Ces mesures visent à recouvrer des fonds afin de dégager des liquidités pour rembourser les déposants », a-t-il déclaré, répétant plusieurs fois que les banques commerciales n’étaient en rien impliquées dans les irrégularités évoquées. Cette distinction vise à préserver la confiance dans le secteur bancaire privé, encore fragilisé par des années de restrictions sur les retraits.
Les accusations rappelées en détail
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Les poursuites portent sur des faits de corruption, d’enrichissement illicite et de détournement de fonds publics. Elles concernent notamment l’affaire Forry Associates Ltd, une société offshore enregistrée aux Îles Vierges britanniques et liée à Raja Salamé, frère de l’ancien gouverneur. Cette entité aurait perçu des commissions importantes sur des opérations d’achat et de vente de titres financiers effectuées par la BDL dans les années 2010.
Un autre volet met en cause un compte dit « Consulting » par lequel des transferts importants auraient été effectués vers des bénéficiaires privés. Les enquêteurs soupçonnent enfin un vaste schéma de blanchiment d’argent via un réseau de sociétés écrans, permettant de masquer l’origine de fonds sortis de la banque centrale. Ces pratiques, selon les termes employés par Karim Souaid, ont directement contribué à l’épuisement des réserves en devises étrangères de la BDL, précipitant l’impossibilité de répondre aux demandes des déposants dès la fin 2019.
Un contexte de crise prolongée
La crise financière libanaise, déclenchée à l’automne 2019, reste l’une des plus graves de l’histoire contemporaine. La livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur face au dollar sur le marché parallèle. Les restrictions bancaires informelles, connues sous le nom de « capital control » sans base légale jusqu’à récemment, ont empêché des millions de Libanais d’accéder librement à leurs économies. Les estimations de la Banque mondiale chiffrent la contraction du PIB à près de 40 % entre 2019 et 2024, avec une inflation cumulée dépassant les 2 000 % sur certaines périodes.
Les manifestations de déposants devant les agences bancaires ont marqué les années 2020 à 2023, certaines tournant à l’affrontement lorsque des clients armés ont forcé l’entrée d’établissements pour récupérer une partie de leurs fonds. La BDL, sous la direction de Riad Salamé jusqu’en juillet 2023, avait mis en place un système dit d’« ingénierie financière » reposant sur des taux d’intérêt élevés pour attirer les dépôts en dollars, avant de financer des subventions sur les carburants et les produits de première nécessité. Ce mécanisme, longtemps salué à l’étranger, est aujourd’hui pointé comme ayant creusé le déficit et épuisé les réserves.
Le long règne de Riad Salamé
Riad Salamé a dirigé la Banque du Liban de 1993 à 2023, nommé initialement sous le gouvernement de Rafic Hariri. Il a stabilisé la monnaie après la guerre civile et maintenu un taux de change fixe pendant près de trois décennies. À partir de 2020, des enquêtes judiciaires libanaises et étrangères l’ont cependant visé. En Europe, la France, l’Allemagne, la Suisse et le Luxembourg ont ouvert des dossiers pour blanchiment et détournement, avec des avoirs gelés pour plusieurs centaines de millions d’euros.
Au Liban, Riad Salamé a été arrêté en septembre 2024, puis libéré sous caution record en 2025. Les charges retenues incluent l’enrichissement illicite, le faux en écriture et le détournement de plus de 110 millions de dollars via la société de courtage Optimum Invest, appartenant à son frère Raja. Les investigations ont révélé des transferts vers des comptes offshore, souvent justifiés comme des commissions sur des opérations légitimes, mais considérées aujourd’hui comme abusives.
L’arrivée de Karim Souaid à la tête de la BDL
Karim Souaid a été nommé gouverneur le 27 mars 2025 par le gouvernement de Nawaf Salam, après près de deux années d’intérim assuré par Wassim Mansouri et ses vice-gouverneurs. Gestionnaire de patrimoine expérimenté, Souaid avait auparavant œuvré dans le secteur privé international, avec une expertise reconnue en gouvernance bancaire et en lutte contre le blanchiment. Sa nomination, obtenue avec le soutien de 17 ministres sur 24, a marqué la fin d’un vide institutionnel prolongé qui handicapait les négociations avec le Fonds monétaire international.
Depuis sa prise de fonction effective en avril 2025, il s’est engagé à restaurer la transparence et à appliquer les normes internationales en matière de lutte contre le financement du terrorisme et le blanchiment. La conférence de ce jour s’inscrit dans cette ligne, en associant directement la récupération des fonds détournés à la reconstitution des réserves nécessaires au remboursement des déposants.
Les enjeux pour les déposants et le secteur bancaire
Les déposants libanais, dont les avoirs en dollars sont estimés à plus de 100 milliards avant la crise, attendent toujours une loi structurée de restructuration bancaire. Des projets de loi discutés au Parlement prévoient une distinction entre les dépôts légitimes et ceux considérés comme illicites, ainsi qu’un éventuel effacement partiel des pertes. Karim Souaid a réaffirmé que la responsabilité des irrégularités repose exclusivement sur des individus à la BDL et non sur les banques commerciales, qui ont elles-mêmes subi de lourdes pertes en servant d’intermédiaires aux opérations contestées.
Le bâtiment emblématique de la BDL
La conférence s’est tenue dans les salons du siège historique de la Banque du Liban, conçu dans les années 1960 par l’architecte suisse Addor et Julliard, symbole de la stabilité monétaire d’après-guerre. Les journalistes présents ont noté la présence renforcée des forces de sécurité autour du bâtiment, reflet des tensions persistantes autour des questions financières.
Les procédures annoncées ce jour s’ajoutent aux enquêtes déjà en cours devant la justice libanaise et européenne. Elles pourraient déboucher sur de nouveaux gels d’avoirs ou convocations dans les prochaines semaines, alors que la BDL cherche à reconstituer ses réserves en devises pour honorer ses engagements envers les déposants légitimes.



