vendredi, février 20, 2026

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La bataille de la loi électorale : pourquoi Nabih Berri refuse tout changement sans application de Taëf

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La loi en vigueur ou rien

Quand Nabih Berri affirme que les prochaines élections législatives « ne se tiendront que sur la base de la loi en vigueur », il ne se contente pas de rappeler un détail technique. Le président de la Chambre trace une ligne politique claire : tant que l’accord de Taëf n’aura pas été appliqué dans toutes ses dispositions électorales, il n’est disposé ni à annuler, ni à reporter le scrutin, ni à ouvrir un chantier de réforme qu’il juge partiel et dangereux.

Devant le Conseil de l’ordre de la presse, reçu à Aïn el-Tiné, il pose les choses sans détour. Il existe une loi électorale actuellement en vigueur, issue des compromis laborieux qui ont précédé les dernières législatives. Elle s’applique, dit-il, et sert de base aux prochaines élections. Toute discussion sur une modification substantielle du texte ne peut intervenir, à ses yeux, que dans un cadre plus large : celui de la mise en œuvre intégrale de Taëf, incluant l’adoption d’un mode de scrutin national et la création d’un Sénat représentant les communautés.

Ce rappel vaut refus. Refus des scénarios circulant dans certains cercles, qui évoquent un ajustement rapide du découpage ou des règles de vote pour corriger des déséquilibres apparus depuis la crise. Refus également des voix qui, sous couvert de réformes techniques, souhaiteraient repousser les élections à une date indéterminée. Pour Berri, accepter l’un ou l’autre reviendrait à ouvrir une brèche dans le compromis de 1989, dont il se veut l’un des gardiens.

Taëf comme cadre intangible de la réforme

Au centre de l’argumentaire du président du Parlement se trouve l’accord de Taëf, conclu à la fin de la guerre civile et inscrit depuis dans la Constitution. Berri rappelle régulièrement que ce texte ne se limite pas au partage des pouvoirs entre présidences ou à la répartition des sièges. Il comporte aussi un volet institutionnel resté inachevé : passage à un mode de scrutin national, création d’un Sénat chargé de la représentation communautaire, et, à terme, abolition du confessionnalisme politique.

Depuis plus de huit ans, il répète la même demande : appliquer cette partie de Taëf dans son intégralité. Il se dit prêt à ce que l’introduction d’un Sénat et d’un mode de scrutin national retire une partie des prérogatives actuelles de la Chambre des députés. Il sait que le nouvel organe, conçu comme une chambre haute, viendrait limiter le rôle du Parlement dans certains domaines, notamment ceux touchant aux équilibres entre communautés. Mais il présente cette évolution comme le prix à payer pour stabiliser le système sur des bases plus solides.

Dans cette perspective, toute modification de la loi électorale qui ne s’inscrirait pas dans un processus complet lui paraît risquée. Changer les règles de scrutin sans clarifier le statut futur du Sénat, sans redéfinir le rôle respectif des institutions, reviendrait à bricoler un compromis supplémentaire, précaire et contesté, alors même que le pays traverse une crise profonde. Berri redoute qu’une telle démarche ne ravive les tensions communautaires et ouvre la voie à des accusations de manipulation.

Pour lui, la séquence légitime est claire : d’abord un accord politique explicite sur l’application de Taëf dans toutes ses dimensions institutionnelles ; ensuite seulement un débat sur les détails de la loi électorale, le découpage des circonscriptions et les modalités de représentation.

Le soutien d’alliés, le scepticisme de certains partenaires

Dans cette bataille, Nabih Berri n’est pas isolé. Des figures comme Talal Arslan, chef du Parti démocratique libanais, se sont publiquement alignées sur sa position. Arslan rappelle lui aussi qu’« il existe une loi électorale en vigueur » et que, si les responsables sont sincères dans leur volonté d’organiser les élections à la date prévue, ils n’ont qu’à appliquer cette loi. Il souligne que les débats sur les réformes doivent rester distincts de l’impératif d’organiser le scrutin dans les délais.

Ce soutien n’efface pas les réserves d’autres forces. Des partis chrétiens, notamment, estiment que la loi actuelle a produit des distorsions de représentation, en particulier dans certaines circonscriptions mixtes, et demandent des ajustements. Ils évoquent des cas où le poids démographique ne se reflète plus dans les sièges, à la suite de la crise migratoire et de l’exode de populations entières vers l’étranger. Pour eux, maintenir inchangé un texte qui ne correspond plus à la réalité revient à figer des rapports de force anciens.

D’autres formations, issues du mouvement de contestation né en 2019, plaident pour une refonte plus sérieuse : introduction d’une circonscription unique, adoption d’une dose de proportionnelle plus forte, ou encore baisse du seuil électoral pour permettre l’entrée de nouvelles forces au Parlement. Ces acteurs accusent Berri de défendre un système conçu pour reproduire la même classe politique et verrouiller l’accès des outsiders.

Le président de la Chambre répond en renvoyant chacun à ses contradictions. Il souligne que la loi actuelle est le produit d’un compromis auquel presque tous les grands blocs ont participé. Il rappelle que les formations qui la critiquent aujourd’hui l’ont souvent acceptée hier, lorsqu’elle paraissait leur convenir. Quant aux appels à une refonte totale, il les renvoie à l’exigence de consensus : sans accord national large, aucune réforme radicale n’est, selon lui, viable.

Un refus du report comme arme politique

Derrière le débat technique se profile une autre inquiétude : celle d’un report des élections. Dans un pays où plusieurs scrutins ont déjà été retardés par le passé, l’argument de l’instabilité ou de la nécessité d’ajuster la loi sert parfois de prétexte à un allongement des mandats. En insistant sur le fait que la loi actuelle suffit et que le scrutin doit se tenir à la date prévue, Nabih Berri se positionne contre ce scénario.

Il affirme que toutes les forces politiques « veulent les élections » et que les interrogations portent sur des aspects techniques et non sur le principe même du rendez-vous électoral. Mais les observateurs notent que la répétition insistante de ce message répond à une crainte diffuse : celle de voir certains acteurs, fragilisés par la crise, tenter de gagner du temps. Pour Berri, le maintien du calendrier est une manière de préserver le minimum de fonctionnement institutionnel du pays.

Cette posture lui permet aussi de se présenter comme un rempart contre la vacance prolongée des institutions. En un moment où la présidence a connu de longues périodes de vide, où les gouvernements peinent à se former, le Parlement apparaît comme le dernier organe à même de garantir une continuité. Le président de la Chambre joue sur cette corde : pas question, dit-il en substance, de laisser planer le moindre doute sur l’échéance électorale.

La question sensible des expatriés

Au cœur des discussions sur la loi électorale se trouve également la participation des expatriés. La diaspora libanaise, forte de millions de personnes, joue un rôle économique majeur par ses transferts financiers. Son rôle politique, lui, reste limité, même si les dernières élections ont marqué une étape en permettant à un nombre croissant d’émigrés de voter depuis leurs pays de résidence.

La loi actuelle encadre cette participation, mais plusieurs points restent en suspens. Faut-il maintenir les expatriés dans les circonscriptions d’origine, au risque de déséquilibrer certains résultats ? Faut-il leur attribuer des sièges spécifiques, comme cela a parfois été envisagé ? Comment garantir l’égalité d’accès aux bureaux de vote dans des pays où la communauté libanaise est dispersée ?

Pour Nabih Berri, ces questions méritent d’être discutées, mais elles ne doivent pas servir de prétexte à rouvrir l’ensemble de la loi ni à repousser les élections. Il se dit ouvert à des « formules » pour traiter les points techniques, à condition qu’elles soient acceptées par l’ensemble des forces et qu’elles ne remettent pas en cause les grands équilibres du texte. Il refuse en revanche que la participation des expatriés devienne un levier pour imposer un changement imposé du découpage ou du système de représentation.

Dans les coulisses, certains craignent que le poids électoral de la diaspora, souvent plus critique à l’égard des formations traditionnelles, ne modifie le paysage politique. D’autres y voient au contraire une chance pour des listes indépendantes. Le président de la Chambre, lui, choisit une position médiane : ne pas s’opposer au principe, mais éviter que la question ne devienne le cheval de Troie d’une remise en cause plus large de la loi.

Taëf, confessionnalisme et appel à un État civil

La défense de la loi électorale actuelle ne signifie pas que Berri soit attaché au système confessionnel dans son état présent. Il insiste au contraire sur le fait que l’accord de Taëf prévoit un chemin vers un État moins confessionnalisé, à travers l’abolition progressive du partage confessionnel dans les postes et la création d’un Sénat. Il rappelle que cette évolution a été acceptée par les parties signataires, même si elle est restée largement lettre morte.

Dans ce contexte, les appels récents de personnalités religieuses à la construction d’un État national civil trouvent un écho particulier. Des responsables chiites, par exemple, ont affirmé ne pas croire au modèle de l’État confessionnel, ni au Liban ni dans le monde arabe, et ont insisté sur la responsabilité des institutions religieuses envers tous les citoyens, quelle que soit leur appartenance. Le président de la Chambre peut s’appuyer sur ce type de discours pour montrer que l’application de Taëf ne relève pas d’une simple défense de statu quo, mais qu’elle contient une promesse d’évolution.

Pour lui, la voie reste la même : appliquer d’abord ce qui a été signé, notamment le volet institutionnel sur le Sénat et le mode de scrutin national, avant de prétendre ouvrir un nouveau pacte. C’est dans ce cadre qu’il situe la bataille actuelle sur la loi électorale. Toute tentative de modifier le texte en dehors de cette logique lui apparaît comme une mise en cause implicite de l’accord de 1989.

Entre pression internationale et jeu interne

La question de la loi électorale ne se joue pas uniquement sur le terrain intérieur. Elle est observée de près par les chancelleries étrangères, qui y voient un test de la capacité du Liban à respecter ses échéances et à organiser des scrutins crédibles. Pour les partenaires occidentaux, le maintien du calendrier et la clarté des règles conditionnent en partie l’adhésion à des plans d’aide ou à des conférences de soutien.

Dans ce jeu, Nabih Berri avance un équilibre subtil. En affirmant que les élections se tiendront avec la loi actuelle, il donne aux partenaires internationaux une forme de garantie sur l’existence d’un cadre juridique stable. En même temps, il refuse que ces mêmes partenaires interviennent dans la définition de la loi, en plaidant pour un respect strict de la souveraineté libanaise sur ce dossier.

Cette ligne lui permet de tenir un discours à double portée. À l’intérieur, il se présente comme celui qui empêche des modifications unilatérales et protège le compromis de Taëf. À l’extérieur, il se veut le garant du respect des échéances et du maintien d’un minimum de continuité institutionnelle. Dans un pays soumis à des pressions oscillant entre demandes de réformes et exigences de stabilité, cette posture lui offre une marge de manœuvre.

Un verrou ou une garantie ?

Aux yeux de ses adversaires, Nabih Berri agit comme un verrou. Ils l’accusent d’utiliser la référence à Taëf et à la nécessité de consensus pour bloquer toute réforme qui menacerait les avantages acquis de son camp. Ils soulignent que le système actuel a largement contribué à la crise, en produisant une classe politique peu disposée à rendre des comptes, et que la loi électorale fait partie de cette architecture.

Pour ses partisans, au contraire, il joue le rôle de garantie. Ils estiment que toucher à la loi dans le contexte actuel, sans application préalable de Taëf et sans vision d’ensemble, reviendrait à ouvrir la porte à des aventures institutionnelles aux conséquences imprévisibles. Ils rappellent que la dernière réforme du mode de scrutin a nécessité des mois de négociations et que les tensions communautaires restent vives.

Entre ces deux lectures, une certitude s’impose : la bataille de la loi électorale est devenue l’un des terrains où se cristallisent des questions qui dépassent largement le texte lui-même. L’avenir de Taëf, la place des communautés, le rôle des expatriés, le rapport aux pressions internationales et la capacité du système à se réformer s’y entremêlent.

En choisissant de refuser tout changement en dehors de l’application intégrale de l’accord de 1989, Nabih Berri fait plus que défendre un texte. Il verrouille, pour l’instant, le débat sur les règles du jeu politique dans un pays où, depuis des années, chacun redoute qu’un changement de règles ne se transforme en remise en cause du pacte national lui-même.

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