Beyrouth, en cette fin d’automne 2025, voit resurgir les tensions sociales au cœur de l’administration centrale. La Ligue des fonctionnaires de l’administration publique a lancé un appel à une grève ouverte à compter de ce mercredi 20 novembre, accompagné d’un sit-in prévu vendredi devant le bâtiment de la direction de la TVA, situé dans le quartier administratif de la capitale. Cette mobilisation, qui s’inscrit dans une série de mouvements récurrents tout au long de l’année, met en lumière la détresse persistante des employés publics face à l’érosion continue de leur pouvoir d’achat. Dans un pays où la stabilisation monétaire reste fragile, malgré une inflation ramenée sous la barre des 1 % en septembre pour le deuxième mois consécutif, les revendications portent sur des augmentations salariales immédiates et des indemnités de transport adaptées à la réalité quotidienne. Le gouvernement, sous la direction du Premier ministre Nawaf Salam, confronté à des contraintes budgétaires strictes, peine à répondre à ces attentes sans compromettre l’excédent primaire projeté à 1,3 % du PIB pour l’exercice en cours.
Une foule rassemblée devant le bâtiment de la TVA
Ce mercredi matin, dès les premières heures, une foule compacte s’est formée devant le siège de la direction de la TVA, un imposant édifice situé non loin du ministère des Finances, au centre de Beyrouth. Des centaines de fonctionnaires, venus de divers départements administratifs – cadastre, registres fonciers, services municipaux et ministères techniques –, ont répondu à l’appel de la Ligue. Pancartes brandies haut, ils scandent des slogans accusant l’État de procrastination chronique sur la question des salaires et des indemnités. Des groupes d’employés reprennent en chœur des appels à des salaires permettant de survivre dignement. Drapeaux aux couleurs de plusieurs associations syndicales flottent au vent, aux côtés de ceux de la Ligue des fonctionnaires, qui coordonne le mouvement depuis des mois.
La scène reflète les mobilisations récurrentes observées dans l’actualité libanaise : des enseignants du secteur public, intégrés à la mobilisation, se mêlent aux administrateurs, formant un front uni. Des haut-parleurs diffusent des discours dénonçant la dévaluation persistante de la livre libanaise, stabilisée autour de 89 500 livres pour un dollar américain sur le marché parallèle, mais dont les effets cumulés depuis 2019 continuent de ronger les revenus fixes. Des retraités, anciens fonctionnaires, sont également présents, tenant des banderoles rappelant que leurs pensions, ajustées partiellement lors de précédentes crises, ne couvrent plus les besoins élémentaires. La présence policière est discrète mais visible, assurant le maintien de l’ordre sans intervention notable, tandis que le trafic automobile s’engorge dans les rues adjacentes. Ce rassemblement, bien que pacifique, perturbe déjà le fonctionnement de plusieurs services administratifs, avec des guichets fermés et des dossiers en suspens.
Les organisateurs estiment à plusieurs milliers le nombre de participants potentiels sur la journée, bien que la participation reste variable selon les régions. À Tripoli, dans le nord, des groupes locaux ont annoncé leur jonction virtuelle via des lives sur les réseaux, tandis qu’au sud, à Saïda, des employés municipaux ont décrété une journée morte en solidarité. Cette mobilisation n’est pas isolée : elle fait suite à une vague similaire début novembre, où enseignants, douaniers et employés municipaux avaient déjà cessé le travail pour protester contre des salaires jugés dérisoires. La Ligue, dans son communiqué, insiste sur l’urgence : sans réponse concrète du gouvernement d’ici la fin de la semaine, l’escalade est promise, avec une possible extension à l’ensemble du secteur public, touchant près de 300 000 agents.
« Nous ne pouvons plus vivre avec ces salaires »
Au milieu de la foule, les témoignages reflètent une détresse partagée. Les employés expliquent que leurs salaires mensuels, équivalents à peine à 200 dollars au taux actuel, ne suffisent plus à couvrir les dépenses essentielles comme le carburant pour se rendre au travail. La dévaluation de la livre, qui a perdu plus de 98 % de sa valeur depuis 2019, a transformé les revenus fixes en misère absolue, malgré les ajustements partiels accordés en 2023 et 2024.
Des professeurs d’écoles publiques rapportent ne plus pouvoir payer les frais scolaires complémentaires, indispensables dans un système éducatif dégradé. Les enseignants, particulièrement touchés, représentent une part importante des grévistes : leur salaire de base, souvent inférieur à 150 dollars, les force à des emplois secondaires, compromettant la qualité de l’enseignement.
Des retraités, anciens cadres dans les ministères, indiquent la chute de leurs pensions, passées de niveaux équivalents à 1 200 dollars en 2018 à moins de 100 dollars aujourd’hui. Le discours syndical, relayé par les porte-parole de la Ligue, met l’accent sur l’inflation cumulée – projetée à 15,2 % pour l’année 2025 selon les estimations internationales – et sur la nécessité d’une augmentation d’au moins 50 % des salaires et pensions pour restaurer un minimum de dignité. Ces voix collectives illustrent un malaise plus profond : l’administration, pilier de l’État libanais, se sent abandonnée, alors que les efforts de stabilisation monétaire bénéficient principalement aux secteurs privés exportateurs ou touristiques.
Les grévistes insistent sur le fossé entre les discours officiels et la réalité terrain. Des indemnités de transport, fixées à des montants modestes par rapport au prix du carburant, sont qualifiées de gestes insuffisants. La Ligue évoque des études internes montrant que 70 % des fonctionnaires vivent sous le seuil de pauvreté, contraints à emprunter ou à vendre des biens pour survivre. Ces récits, répétés lors des assemblées, renforcent la cohésion du mouvement, transformant une journée de protestation en expression collective de frustration.
La réponse du gouvernement et les lignes de fracture
Face à cette mobilisation, le ministère des Finances, au cœur des critiques, invoque des contraintes budgétaires incontournables. Dans ses communications récentes, il met en avant la nécessité de préserver un excédent primaire, estimé à 1,3 % du PIB dans le budget révisé pour 2025, afin de restaurer la confiance des partenaires internationaux. Cet excédent, fruit d’une compression des dépenses et d’une hausse des recettes fiscales, est présenté comme essentiel pour négocier un accord élargi avec le Fonds monétaire international, dont une mission s’est rendue à Beyrouth fin septembre pour évaluer les progrès en matière de réformes.
Le gouvernement argue que prioriser les dépenses sociales – aides aux militaires, dédommagements post-conflit – laisse peu de marge pour des augmentations généralisées. Les indemnités de transport, augmentées modestement cet été, sont défendues comme un geste significatif dans un contexte où le budget total des dépenses publiques atteint environ 4,8 milliards de dollars, en hausse de 38 % par rapport à 2024 mais toujours contraint par la dette héritée. Ces arguments, relayés lors des sessions du Conseil des ministres, soulignent le risque d’une spirale inflationniste si les salaires publics sont revalorisés sans contrepartie productive.
Les réactions syndicales ne se font pas attendre : la Ligue accuse l’exécutif de sacrifier les fonctionnaires sur l’autel des exigences des bailleurs de fonds, priorisant la stabilité macroéconomique au détriment du tissu social. Cette confrontation dépasse le cadre salarial pour interroger les choix économiques globaux : alors que la croissance est projetée à 3,5 % pour 2025, tirée par un tourisme fragile et une remise en marche partielle du secteur bancaire, les agents publics se sentent exclus des bénéfices de cette timide reprise. Les lignes de fracture apparaissent claires – d’un côté, une vision austère visant à éviter un retour à l’hyperinflation des années passées ; de l’autre, une demande de justice immédiate pour ceux qui font tourner l’État au quotidien.
Cette tension révèle les dilemmes du gouvernement Salam : formé en février sur une promesse de réformes et de salut national, il navigue entre pressions internes et conditionnalités externes. Les hausses fiscales intégrées au budget 2025, visant à combler les déficits, sont critiquées comme aggravant la charge sur les classes moyennes, dont font partie les fonctionnaires. La question des salaires publics renvoie ainsi à un débat plus large sur la redistribution des efforts de redressement dans un pays où la dollarisation partielle n’a pas encore stabilisé tous les secteurs.
La dimension politique d’une grève sociale
Au-delà des revendications économiques, cette grève porte une charge politique évidente. Les leaders des principaux blocs parlementaires expriment une solidarité verbale avec les grévistes, tout en maintenant une prudence calculée. Des députés issus de diverses régions condamnent publiquement l’inaction sur les salaires, mais évitent de critiquer frontalement le Premier ministre Salam, conscient des équilibres fragiles du cabinet. Certains, proches des forces traditionnelles, voient dans le mouvement une opportunité de pression sans engagement direct, tandis que d’autres dénoncent une possible instrumentalisation par des opposants au gouvernement.
Des analystes, interrogés dans les cercles économiques beyrouthins, y voient un indicateur patent de la fragilité du contrat social libanais. L’État, en demandant des sacrifices répétés aux fonctionnaires – gel des recrutements, reports d’ajustements – sans offrir de perspectives claires de sortie de crise, érode la confiance essentielle à son fonctionnement. Ces mouvements, même limités en ampleur comparés aux soulèvements de 2019, soulignent une crise de légitimité : avec 300 000 agents publics menacés de grèves massives depuis septembre, le risque de paralysie administrative plane, affectant les services essentiels comme les registres civils ou les douanes.
La mobilisation met en exergue les dynamiques régionales : à Tripoli, où les employés locaux lient leurs revendications à un sentiment d’abandon périphérique ; au sud, les agents intégrés à l’administration publique joignent leur voix sans alignement partisan marqué. Le gouvernement, attentif à ces équilibres, multiplie les consultations avec la Ligue, mais sans concessions majeures à ce stade. Ces journées de grève, récurrentes en 2025 – de juillet à octobre, avec des ultimatums et des semaines d’arrêt –, témoignent d’une érosion continue de la relation entre l’administration et le pouvoir exécutif, où les promesses de revalorisation restent lettre morte face aux impératifs fiscaux immédiats. Les récentes approbations de salaires pour certains hauts fonctionnaires, atteignant jusqu’à 9 000 dollars pour les présidents d’organismes publics, contrastent avec les ajustements minimaux pour les employés de base, alimentant les critiques sur les disparités au sein du secteur public.



