Au cœur de la guerre civile libanaise, qui ravageait le pays depuis 1975, un incident survenu le 2 février 1983 à Beyrouth illustre les tensions exacerbées entre les forces internationales et les acteurs régionaux. Le capitaine Charles B. Johnson, un officier des Marines américains, se dressa seul devant trois tanks israéliens, pistolet à la main, pour empêcher leur progression à travers une zone contrôlée par la force multinationale. Cet épisode, bien que bref, révéla les fragilités de la mission de maintien de la paix et les enjeux géopolitiques qui pesaient sur le Liban à cette époque et cela jusqu’à aujourd’hui avec les incidents récents entre troupes israéliennes et forces de la FINUL. Johnson, originaire du Wisconsin et âgé de trente ans, commandait la compagnie Lima du 24e Marine Amphibious Unit. Son geste, dicté par le respect strict des ordres de mission, marqua les esprits et souligna les limites imposées aux mouvements des forces israéliennes dans la capitale libanaise.
Le contexte de la guerre civile libanaise
La guerre civile libanaise, qui éclata en avril 1975, opposait une multitude de factions confessionnelles et politiques dans un pays déjà fragilisé par des déséquilibres démographiques et des influences extérieures. Les chrétiens maronites, les musulmans sunnites, chiites et druzes, ainsi que les Palestiniens installés dans les camps de réfugiés, s’affrontaient dans un chaos croissant. Beyrouth, autrefois surnommée la “Suisse du Moyen-Orient” pour sa prospérité et sa diversité, était devenue un champ de bataille divisé par la fameuse Ligne verte, séparant l’est chrétien de l’ouest musulman. Les destructions massives, les bombardements incessants et les massacres, comme celui de Damour en 1976 par des forces palestiniennes et musulmanes, ou les représailles chrétiennes, avaient plongé la population dans une spirale de violence.
L’intervention syrienne en 1976, initialement sous mandat de la Ligue arabe pour stabiliser le pays, avait évolué en une occupation durable du nord et de la Bekaa. Damas exerçait une influence dominante sur plusieurs milices, y compris l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dirigée par Yasser Arafat, qui utilisait le Liban comme base pour ses opérations contre Israël. Les fedayins palestiniens, forts de milliers de combattants armés, menaient des raids transfrontaliers, provoquant des représailles israéliennes de plus en plus sévères. En 1978, l’opération “Litani” avait vu les forces israéliennes envahir le sud du Liban jusqu’au fleuve Litani, créant une zone de sécurité pour protéger le nord d’Israël des infiltrations.
L’invasion israélienne de 1982
L’escalade culmina avec l’opération “Paix pour la Galilée” lancée par Israël le 6 juin 1982. Sous la direction du ministre de la Défense Ariel Sharon et du Premier ministre Menahem Begin, les troupes israéliennes franchirent la frontière pour éradiquer les bases de l’OLP au sud du Liban. L’avancée fut rapide : en quelques jours, les forces israéliennes atteignirent Beyrouth, assiégeant la partie ouest de la ville où étaient retranchés Arafat et ses combattants. Les bombardements intenses sur les quartiers musulmans causèrent des milliers de victimes civiles et militaires. Les alliés chrétiens des Phalanges libanaises, menés par Bachir Gemayel, collaborèrent avec Israël pour encercler les Palestiniens.
Le siège de Beyrouth dura des semaines, marqué par des négociations internationales pour évacuer l’OLP. Sous la pression des États-Unis et de la communauté internationale, un accord fut conclu en août 1982, permettant le départ de plus de 14 000 combattants palestiniens vers la Tunisie et d’autres pays arabes. Bachir Gemayel fut élu président du Liban le 23 août, mais assassiné le 14 septembre dans un attentat à la bombe perpétré par un militant prosyrien. En représailles, les Phalanges entrèrent dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila les 16 et 17 septembre, massacrant entre 700 et 3 500 civils palestiniens et libanais chiites, sous le regard passif des forces israéliennes qui contrôlaient les abords.
Cet événement choqua le monde et accéléra l’intervention d’une force multinationale de paix, composée d’unités américaines, françaises, italiennes et britanniques. Déployée à partir de septembre 1982, cette force avait pour mission de stabiliser Beyrouth, d’assister le gouvernement libanais dans la reconstitution de son armée et de faciliter le retrait des forces étrangères – syriennes, israéliennes et palestiniennes restantes.
L’arrivée de la force multinationale
Les Marines américains débarquèrent à Beyrouth le 29 septembre 1982, dans le cadre du 32e Marine Amphibious Unit, remplacé plus tard par le 24e. Leur zone d’opérations s’étendait autour de l’aéroport international de Beyrouth, au sud de la ville, et incluait des checkpoints stratégiques pour empêcher les incursions non autorisées. Les ordres étaient clairs : maintenir la neutralité, éviter les engagements inutiles et coordonner avec l’armée libanaise (LAF) pour rétablir l’autorité de l’État. Les Français occupaient le port et le centre-ville, les Italiens les zones sud-ouest, tandis que les Britanniques assuraient des missions de soutien.
Les tensions avec les forces israéliennes étaient palpables dès le début. Israël maintenait une présence significative au sud de Beyrouth et dans les collines environnantes, arguant de la nécessité de sécuriser ses frontières contre les menaces terroristes. Les incidents frontaliers se multipliaient : des patrouilles israéliennes tentaient régulièrement de franchir les lignes de la force multinationale, testant les limites de la mission de paix. Les Marines, entraînés pour des opérations amphibies et des combats intenses, se retrouvaient dans un rôle de gardiens statiques, exposés aux snipers, aux obus sporadiques et aux provocations.
Le capitaine Johnson, un officier expérimenté ayant servi dans divers théâtres, commandait une compagnie d’infanterie renforcée. Sa position près de l’ancienne route de Sidon, non loin de la bibliothèque de l’Université libanaise, était critique : elle marquait la limite entre les zones contrôlées par la force multinationale et les secteurs tenus par les Israéliens ou les milices alliées.
L’incident du 2 février 1983
Le matin du 2 février 1983, vers 9 heures, trois tanks Centurion israéliens, des modèles britanniques modifiés et armés de canons de 105 mm, approchèrent du checkpoint tenu par la compagnie de Johnson. Commandés par un lieutenant-colonel israélien, ces blindés avançaient à vitesse modérée, apparemment en direction d’une zone sous contrôle libanais mais adjacente aux positions multinationales. Johnson, alerté par ses sentinelles, sortit de son poste de commandement et se planta au milieu de la route, faisant signe aux tanks de s’arrêter.
Le tank de tête s’immobilisa à moins d’un mètre de l’officier américain. Johnson, sans hésiter, escalada le blindé, pistolet .45 calibre à la main. Il le chargea ostensiblement, le pointa à un angle de 45 degrés – position de “prêt” selon les protocoles militaires – et s’adressa directement au commandant israélien. “Vous ne passerez pas par ici”, déclara-t-il fermement. Le lieutenant-colonel israélien, après une brève conversation radio avec ses supérieurs, insista pour avancer, affirmant que sa mission était autorisée. Johnson rétorqua : “Si vous passez, ce sera sur mon cadavre.”
Pendant ce temps, les deux autres tanks tentèrent une manœuvre de contournement, accélérant pour forcer le passage. Johnson, toujours juché sur le tank de tête, agrippa le commandant israélien de la main gauche et réitéra son ordre d’arrêt. La tension était à son comble : les Marines en position défensive observaient la scène, prêts à intervenir, tandis que les équipages israéliens, surpris par la détermination de l’Américain, hésitaient. Après plusieurs minutes d’échange tendu, le commandant israélien ordonna à ses tanks de faire demi-tour. Les blindés rebroussèrent chemin, évitant ainsi une confrontation ouverte.
Cet épisode dura environ cinq minutes, mais il captura l’essence des frictions quotidiennes. Johnson agissait en stricte conformité avec ses ordres : aucun mouvement non autorisé ne devait traverser les lignes multinationales sans coordination préalable. Les Israéliens, de leur côté, justifièrent leur avance par une “erreur de navigation”, affirmant qu’ils se dirigeaient vers une position libanaise alliée.
Les réactions immédiates
L’incident fit rapidement les gros titres aux États-Unis et en Israël. Le secrétaire à la Défense américain Caspar Weinberger salua publiquement le “courage” de Johnson, annonçant qu’il serait décoré pour son action face à des “mouvements menaçants”. À Beyrouth, parmi les populations musulmanes et palestiniennes, Johnson devint une figure héroïque, symbolisant la résistance aux incursions israéliennes. Des graffitis et des récits oraux circulèrent dans les camps de réfugiés, le dépeignant comme un défenseur impartial.
Du côté israélien, la réaction fut plus mitigée. Le porte-parole de l’armée israélienne minimisa l’événement, le qualifiant de “malentendu regrettable” et critiquant les Marines pour leur “sur-réaction”. Certains médias israéliens allèrent jusqu’à suggérer que Johnson avait une haleine alcoolisée, une allégation démentie vigoureusement par les autorités américaines, qui soulignèrent que l’officier était abstinent. Le lieutenant-colonel impliqué, identifié plus tard comme un certain Landsberg dans certains rapports, fut même blessé dans une opération subséquente, alimentant les spéculations sur les retombées internes.
Au niveau diplomatique, l’événement accentua les tensions entre Washington et Jérusalem. Les États-Unis, sous la présidence de Ronald Reagan, soutenaient Israël comme allié stratégique, mais critiquaient l’occupation prolongée du Liban, qui entravait les efforts de paix. Des négociations étaient en cours pour un retrait israélien conditionnel à celui des Syriens, mais les incidents comme celui-ci compliquaient les pourparlers.
Les implications pour la mission de paix
Cet affrontement souligna les défis inhérents à la force multinationale. Les Marines, déployés dans un environnement hostile, devaient naviguer entre neutralité et fermeté. Leur équipement, adapté à des opérations amphibies, se révélait inadéquat face aux menaces asymétriques : snipers, voitures piégées et obus d’artillerie. Les règles d’engagement limitaient les ripostes, exposant les troupes à des provocations constantes.
Pour Israël, l’incident illustrait les contraintes imposées par les alliés occidentaux. L’armée israélienne, habituée à une liberté d’action dans le sud du Liban, se heurtait à des checkpoints qui restreignaient ses mouvements. Cela renforçait les arguments des faucons israéliens pour un maintien prolongé des troupes, arguant que le retrait prématuré exposerait le nord d’Israël à de nouvelles attaques.
Au Liban, l’événement renforça la perception d’une armée nationale faible, dépendante des forces étrangères pour maintenir l’ordre. L’armée libanaise, en reconstruction sous la présidence d’Amine Gemayel (frère de Bachir), luttait pour intégrer les diverses milices et affirmer sa souveraineté. Les checkpoints mixtes, où Marines et LAF collaboraient, visaient à transférer progressivement le contrôle, mais les incidents avec les Israéliens mettaient en lumière les divisions persistantes.
Les dynamiques régionales plus larges
L’incident s’inscrivait dans un contexte régional marqué par la guerre Iran-Irak, entamée en 1980, qui absorbait les ressources des puissances arabes et renforçait l’influence syrienne au Liban. Damas, allié de l’Iran, utilisait le Liban comme levier contre Israël et les États-Unis. Les milices chiites, comme Amal, commençaient à émerger comme forces autonomes, contestant l’hégémonie palestinienne et syrienne dans le sud.
Les États-Unis, engagés dans une politique de containment soviétique au Moyen-Orient, voyaient le Liban comme un pivot pour stabiliser la région. Le déploiement des Marines faisait partie d’une stratégie plus large incluant des aides militaires au gouvernement Gemayel et des pressions sur Israël pour un retrait. Cependant, les frictions avec les alliés compliquaient cette approche.
Les suites de l’incident
Dans les jours suivants, des mesures furent prises pour éviter les récidives. Les États-Unis et Israël convinrent d’établir une ligne de démarcation plus claire autour de Beyrouth, avec des patrouilles coordonnées. Johnson, promu héros national, poursuivit sa mission jusqu’à la rotation de son unité en février 1983. L’armée israélienne ajusta ses itinéraires, mais les tensions persistèrent, culminant avec d’autres confrontations mineures.
Cet épisode révéla également les vulnérabilités psychologiques des troupes en mission de paix. Les Marines, isolés dans des positions fortifiées, subissaient un stress constant, amplifié par l’hostilité ambiante. Les rapports internes soulignaient la nécessité de renforts et de meilleures communications avec les forces alliées.



