En 2025, le Liban a recommencé à parler sérieusement “programme FMI” — non plus comme un slogan destiné aux bailleurs, mais comme une mécanique juridique à enclencher. L’année marque un tournant : après des années d’immobilisme, le Parlement vote des textes longtemps bloqués, le gouvernement remet sur la table un cadre de répartition des pertes, et l’exécutif tente de construire une séquence cohérente. Pourtant, le constat reste dur : 2025 a surtout montré l’écart entre l’adoption de lois et la reconstruction réelle de la confiance. Le FMI, au Liban, n’est pas seulement un prêteur. Il est devenu l’arbitre implicite de la crédibilité de l’État. Et cette crédibilité ne se regagne pas à coups d’annonces, mais à coups d’exécution, de chiffres opposables, et de décisions qui fâchent des intérêts puissants.
La lecture la plus honnête de 2025 est la suivante : le Liban a “rattrapé” une partie du retard législatif, mais il n’a pas encore prouvé qu’il pouvait transformer ce rattrapage en politique économique effective. La crise financière a continué de s’aggraver dans l’ombre, parce que l’économie cash a masqué l’agonie des bilans bancaires. Le pays s’est habitué à fonctionner sans crédit, sans restitution normale des dépôts, et avec une double monnaie de fait. Dans ce contexte, même des lois importantes ne valent plus grand-chose si elles ne s’accompagnent pas du cœur du programme : la reconnaissance actualisée des pertes, la restructuration des banques, la hiérarchisation claire des créances et des responsabilités, et la fin des arrangements qui protègent les acteurs dominants.
Le “deal” de 2022 : un programme qui n’a jamais vraiment démarré
Le point de départ du récit 2025, c’est un texte signé… trois ans plus tôt. Le 7 avril 2022, le Liban et le FMI concluent un accord au niveau des services (staff-level agreement) sur un programme de 46 mois, avec un financement demandé d’environ 3 milliards de dollars. Cet accord est conditionnel : il n’ouvre pas l’argent tant que le Liban n’a pas réalisé des “actions préalables” et adopté les réformes structurantes. C’est exactement là que le pays s’est enlisé entre 2022 et 2024 : l’accord existe, mais la mise en œuvre est politiquement trop coûteuse. Résultat, le programme n’est pas validé par le Conseil d’administration du FMI, et le Liban reste dans une zone grise : il négocie sans conclure, il promet sans exécuter, il légifère par fragments sans assumer le cœur — la répartition des pertes.
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Cette stagnation a produit un effet pervers : plus le temps passe, plus l’architecture de 2022 vieillit. Les hypothèses macroéconomiques changent, les bilans se dégradent, les actifs se déplacent, et la crise se “normalise” dans le quotidien. En 2025, l’un des reproches majeurs adressés à l’État — et c’est un reproche techniquement sérieux — est que beaucoup d’éléments de diagnostic reposent encore sur des travaux et des chiffrages élaborés en 2022–2023, alors que la situation bancaire et la structure même de l’économie ont continué de se détériorer. Autrement dit : même quand le Liban se remet à bouger, il bouge sur une base de chiffres contestables ou périmés, ce qui fragilise tout le reste, parce qu’une réforme bancaire n’est pas un éditorial moral, c’est une opération comptable de précision.
Juin 2025 : le FMI constate des progrès… mais rappelle le principal
En juin 2025, une mission du FMI conclut une visite à Beyrouth avec un diagnostic sans fard. Le Fonds note des progrès récents — et il les nomme : amendement de la loi sur le secret bancaire, et transmission/avancement d’un texte de résolution bancaire. Mais il insiste sur le cœur : réhabiliter le système bancaire reste “critique” pour sortir de l’économie cash, restaurer la confiance et relancer le crédit au secteur privé. C’est une phrase technique, mais politiquement explosive : elle signifie que tant que les banques ne sont pas traitées, le pays restera dans une économie de survie, incapable de financer une croissance durable.
Le FMI ne se contente pas de répéter un catéchisme. Il décrit une chaîne de dépendances : sans banques restructurées, pas de crédit ; sans crédit, pas d’investissement productif ; sans investissement, pas d’emplois qualifiés ; sans emplois, pas de base fiscale solide ; sans base fiscale, pas de protection sociale ; sans protection sociale, une réforme devient socialement impossible. Le Liban, en 2025, est exactement dans ce piège : il veut réformer, mais il n’a plus les filets sociaux qui rendent la réforme acceptable. D’où la tentation permanente de faire des réformes “sur le papier” en évitant les décisions qui redistribuent réellement les pertes.
2025, l’année du rattrapage législatif : secret bancaire et résolution bancaire
Ce qui change en 2025, c’est la capacité à faire passer des textes que le Liban traîne depuis le début de la crise. Le 24 avril 2025, le Parlement adopte une version révisée de la loi sur le secret bancaire, après plusieurs tentatives jugées insuffisantes. Le nouveau texte élargit l’accès aux informations bancaires pour des acteurs habilités, y compris des auditeurs, avec une portée rétroactive sur dix ans. Pour le FMI et les bailleurs, c’est un verrou : sans accès aux données, impossible de faire des audits crédibles, de détecter les transferts préférentiels, d’éclairer la fraude, ou de bâtir une restructuration bancaire qui ne soit pas une amnistie déguisée.
Mais cette réforme a un double visage. D’un côté, elle répond à une exigence évidente de transparence. De l’autre, elle pose une question libanaise classique : qui aura réellement le pouvoir de l’appliquer ? Une loi peut élargir l’accès sur le papier, mais si les autorités de contrôle sont faibles, capturées ou mal outillées, l’accès devient sélectif. Dans une crise où la confiance a été détruite par l’opacité, la transparence doit être totale ou elle devient suspecte.
Le second jalon est la loi de résolution bancaire. Après des mois de tiraillements, le Parlement adopte fin juillet 2025 un texte censé fournir le cadre de liquidation ou de restructuration des banques non viables, via une autorité compétente et des procédures définies. Là encore, c’est une pièce majeure du puzzle. Et là encore, la critique s’installe immédiatement : un cadre de résolution n’a de valeur que s’il évite les conflits d’intérêts, protège clairement les petits déposants, impose des pertes aux actionnaires et à la gouvernance des banques, et crée une crédibilité de sanction. Or, une partie des observateurs considère que le texte adopté reste une opportunité manquée sur le volet responsabilité, parce qu’il peut permettre une restructuration sans rupture claire avec les pratiques qui ont conduit à la crise.
À ce stade, 2025 ressemble à un paradoxe : le Liban coche des cases, mais chaque case cochée ouvre la question suivante — l’exécution — qui est précisément la question sur laquelle le pays a échoué depuis 2019.
Décembre 2025 : le “financial gap” revient au centre, et le pays se divise
La fin d’année apporte l’acte politique le plus important — et le plus conflictuel — pour la relation avec le FMI. Le 26 décembre 2025, le Conseil des ministres approuve, par 13 voix contre 9, un projet de loi présenté comme une “loi du financial gap”, c’est-à-dire un cadre de reconnaissance et de répartition des pertes de la crise financière, souvent estimées autour de 70 milliards de dollars ou davantage. Le texte ambitionne d’organiser la restitution graduelle des dépôts gelés depuis 2019, en distinguant les petits déposants et les grands comptes, avec une promesse politique centrale : la grande majorité des comptes (autour de 85 %) serait remboursée intégralement sur une période d’environ quatre ans, tandis que le reste serait traité via un mécanisme plus long, incluant des instruments financiers adossés à des actifs publics et/ou de la Banque du Liban.
Ce moment est déterminant, parce qu’il met fin à l’hypocrisie centrale de la crise libanaise : pendant des années, le pays a tenté de parler de réforme sans écrire noir sur blanc “qui perd”. Or, un programme FMI impose exactement cela : une hiérarchie des pertes, une logique de bail-in/bail-out, une identification des responsables, et un mécanisme de résolution. C’est aussi ce qui explique la violence politique du débat. Les banques, les déposants, les partis, et même des acteurs institutionnels s’opposent non pas sur une virgule, mais sur la philosophie : faut-il socialiser des pertes via des actifs publics ? faut-il imposer d’abord les pertes aux banques et à leurs actionnaires ? faut-il “protéger” des déposants au-delà d’un seuil au prix d’un transfert de richesse collectif ? et surtout : qui contrôle la mise en œuvre et l’évaluation des actifs mobilisés ?
Dans ce débat, un élément revient comme un soupçon durable : l’ombre de l’or de la Banque du Liban. Même lorsque les autorités démentent vouloir vendre ou engager l’or, l’argument critique est simple : si le plan mobilise des actifs de la banque centrale à une échelle qui dépasse largement les actifs liquides hors or, alors, de facto, la question de l’or est dans la pièce. Et cette question est politiquement toxique, parce que l’or est perçu comme un actif national, appartenant à l’ensemble des Libanais, pas à une fraction de déposants — d’autant que la population bancarisée “utile” s’est rétrécie depuis 2019. La mécanique de restitution, si elle s’appuie sur ce type d’actifs, devient un débat de justice distributive autant qu’un débat financier.
Le point aveugle de 2025 : la loi de contrôle des capitaux, toujours absente
Il y a une réforme dont l’absence dit presque tout : le contrôle des capitaux. Depuis 2019, le Liban a vécu avec des restrictions de facto sur les dépôts et les transferts, via des décisions bancaires et des circulaires, sans cadre légal robuste et équitable. Résultat : ceux qui ont eu de l’accès, du réseau ou du timing ont souvent pu sortir davantage ; les autres ont été enfermés. En théorie, une loi de capital controls est un outil de stabilisation, qui protège les réserves, limite les sorties, et impose une règle commune. En pratique, au Liban, c’est un texte que beaucoup redoutent, parce qu’il fermerait la porte aux passe-droits.
En 2025, l’absence persistante d’une loi de contrôle des capitaux pèse lourd dans l’évaluation du FMI. Sans capital controls, la réforme bancaire est bancale : on restructure sans verrouiller la fuite. C’est l’un des nœuds politiques les plus révélateurs : le Liban accepte plus facilement la transparence “après coup” que la contrainte “en temps réel”, parce que la contrainte frappe directement les mécanismes de privilège.
Le FMI ne prête pas seulement de l’argent : il “vend” une crédibilité
Un malentendu libanais traverse 2025 : croire qu’un programme FMI est surtout une histoire de 3 milliards de dollars. Dans l’ordre de grandeur de la crise libanaise, 3 milliards ne “réparent” rien. Le vrai enjeu du FMI est ailleurs : c’est un label, un mécanisme d’alignement, un signal envoyé aux bailleurs bilatéraux, aux institutions et aux investisseurs. Pour le Liban, un accord FMI est le sésame qui peut débloquer d’autres flux, réactiver des lignes de financement, et surtout rendre plausibles des investissements régionaux, notamment du Golfe, qui attendent des garanties de gouvernance.
Cela explique pourquoi 2025 est une année de symboles politiques : nouvel exécutif, nouvelles lois, discours sur la fin de “l’amnistie”. Le gouvernement sait que sans FMI, il restera seul face à une reconstruction coûteuse (notamment au Sud) et face à une société épuisée. Mais le FMI, lui, veut des garanties que le Liban ne peut pas simplement promettre : des chiffres actualisés, des audits complets, une gouvernance de supervision indépendante, et un mécanisme de marché qui empêche la reproduction du système de gré à gré qui a nourri les abus.
Le vrai test : reconstruire la confiance bancaire ne se fera pas sans refondre la supervision et la responsabilité
En 2025, un thème devient incontournable dans les cercles économiques : on ne ramènera pas la confiance par une simple loi de restitution. La confiance suppose un appareil de supervision crédible. Cela implique, d’abord, une Banque du Liban recentrée sur la politique monétaire et la stabilité, et, ensuite, une autorité de supervision bancaire et financière réellement indépendante, dotée de pouvoirs d’enquête et de sanction, et protégée des conflits d’intérêts. Le Liban a payé cher une réalité simple : une banque centrale qui supervise mal, ou qui tolère des dérives, finit par transformer le système bancaire en machine de capture.
Mais il y a un second volet, encore plus sensible : la responsabilité. Une restructuration bancaire “technique” qui ne traite pas la question des dirigeants, des actionnaires, des pratiques de crédit à l’État, des transferts préférentiels et des manquements de conformité, ressemble à une réforme faite pour repartir… avec les mêmes acteurs. C’est précisément ce que beaucoup de Libanais refusent. Et c’est là que le FMI, paradoxalement, est attendu sur un rôle moral qu’il n’assume pas toujours : empêcher qu’un programme ne se transforme en blanchiment institutionnel du passé.
De ce point de vue, 2025 a progressé sur l’outillage légal, mais elle n’a pas encore tranché sur le point le plus explosif : qui doit être écarté du système pour que le système ait une chance d’être crédible demain.
2025 en conclusion : l’année où le Liban a recommencé à bouger, mais pas encore à convaincre
Le Liban a, en 2025, recommencé à produire des actes : une réforme du secret bancaire, une loi de résolution bancaire, et un projet de loi sur le “financial gap”. C’est plus que ce qu’il a fait pendant plusieurs années. Mais la crise a continué de s’approfondir dans le temps long, et c’est ce qui rend l’année frustrante : le pays avance, mais la ligne d’arrivée recule.
Le FMI, en 2025, a donc été moins un partenaire financier qu’un miroir. Il a renvoyé au Liban une question simple, que le pays repousse depuis 2019 : êtes-vous prêts à écrire la vérité des pertes, à l’actualiser, à l’imposer aux acteurs protégés, et à construire des institutions qui empêchent la répétition ? Tant que la réponse restera ambiguë, le Liban continuera d’adopter des lois, d’alimenter l’économie cash, et de survivre… sans redevenir un pays bancaire, productif et finançable.



