LES ANNÉES D’EFFONDREMENT ONT CHANGÉ LA NATURE DU PARLEMENT
Depuis le début de l’effondrement financier, le Parlement libanais n’est plus seulement le lieu où s’élaborent des lois. Il est devenu l’espace où se rejouent, à ciel ouvert ou dans les couloirs, les affrontements entre lobbys bancaires, intérêts économiques organisés, appareils partisans et groupes de pression étrangers. Les séances plénières et les commissions ne reflètent plus seulement des clivages politiques ou communautaires, mais des batailles de survie menées par des secteurs entiers du système.
Cette transformation ne s’est pas produite en un jour. Elle est le résultat d’un double mouvement. D’un côté, une crise d’une ampleur inédite a mis à nu les relations entre l’État, la banque centrale, les banques, les grands groupes économiques et les réseaux clientélistes. De l’autre, l’affaiblissement de l’exécutif et la vacance prolongée de certaines institutions ont déplacé vers la Chambre une partie des décisions lourdes qui se prenaient autrefois ailleurs, souvent de manière informelle.
Dans ce nouveau contexte, chaque texte majeur – qu’il s’agisse de la loi sur la répartition des pertes financières, de la réforme du secteur de l’électricité, des modifications de la fiscalité ou de la régulation des télécoms – est un terrain d’affrontement entre intérêts structurés. Le Parlement n’en est plus seulement l’arbitre: il en est l’enjeu.
LES COMMISSIONS, PREMIÈRES LIGNES DES INTÉRÊTS ORGANISÉS
Les grandes batailles ne se jouent pas d’abord en séance plénière, sous l’œil des caméras. Elles se jouent dans les commissions parlementaires, là où les textes sont réécrits, alourdis, édulcorés ou vidés de leur substance. C’est là que l’influence des lobbys se manifeste le plus clairement.
Dans la commission des Finances par exemple, le calendrier des discussions sur les projets relatifs au secteur bancaire ou à la dette souveraine suit souvent celui des réunions entre l’exécutif et les représentants des créanciers. Les députés y reçoivent des notes, des tableaux, des «scénarios» établis par des experts dont beaucoup ont travaillé pour les mêmes institutions dont il faudrait aujourd’hui réguler les pratiques. Les chiffres et les termes techniques servent parfois d’écran: ils donnent au débat l’apparence d’une discussion purement économique, alors qu’il s’agit, au fond, de choisir qui supportera la charge du désastre.
Les commissions sectorielles – Énergie, Télécommunications, Justice, Santé – connaissent la même logique. Chaque audition d’un ministre, d’un directeur général ou d’un régulateur est précédée, accompagnée ou suivie de contacts avec les acteurs privés du secteur: compagnies d’électricité privées, distributeurs de carburant, opérateurs téléphoniques, hôpitaux, syndicats, ordres professionnels. Ces acteurs ne se contentent pas de présenter leur position; ils participent à la rédaction d’amendements, suggèrent des formulations, signalent ce qui, dans tel article, menacerait leurs marges ou leurs privilèges.
Le problème ne réside pas dans le fait que le Parlement écoute les acteurs concernés: c’est sa fonction normale. Il tient au déséquilibre des rapports de force. Les groupes organisés, disposant de moyens juridiques, médiatiques et financiers, ont un accès presque permanent aux commissions. Les victimes dispersées de la crise – petits déposants, salariés, chômeurs, petites entreprises étranglées – n’ont ni les réseaux, ni les relais, ni la maîtrise des dossiers pour peser de manière équivalente.
LE PARLEMENT, VITRINE RESPECTABLE DE CONFLITS D’INTÉRÊTS
À cette asymétrie s’ajoute un autre facteur: les conflits d’intérêts non assumés. De nombreux députés, dans tous les blocs, ont été ou sont encore membres de conseils d’administration de banques, d’hôpitaux privés, de compagnies d’assurance, de sociétés immobilières ou d’entreprises directement concernées par les textes discutés. D’autres sont avocats, consultants, représentants d’intérêts dans leur vie professionnelle, parfois pour les mêmes acteurs qu’ils auditionnent au Parlement.
En théorie, des mécanismes de transparence et de récusation devraient encadrer ces situations: déclarations de patrimoine, registres d’intérêts, obligation de se retirer d’un vote lorsque l’on est directement concerné. En pratique, ces règles sont inexistantes ou symboliques. Les parlementaires se contentent parfois d’annoncer publiquement leur proximité avec tel ou tel secteur, en la présentant comme un atout de compétence plutôt que comme un risque de partialité.
Ainsi, un élu qui a fait sa carrière dans le secteur bancaire se pose en expert incontournable quand il s’agit de discuter de la restructuration des banques. Un autre, lié à l’importation de carburants, se présente comme le mieux placé pour parler des subventions et des taxes sur l’énergie. Un troisième, issu de la direction d’un hôpital privé, intervient en première ligne sur la régulation des tarifs médicaux et le financement de la sécurité sociale.
Ce glissement du rôle de représentant élu vers celui d’avocat sectoriel n’est pas toujours frontal. Il prend souvent la forme d’un lexique commun: il s’agit de «préserver la compétitivité», de «ne pas effrayer les investisseurs», de «protéger l’outil», de «garder l’attractivité du pays». Derrière ces formulations, une même ligne: éviter que les grandes structures économiques ne paient le prix fort de la crise.
LA CRISE COMME OCCASION DE RENFORCER LES RENTES
L’effondrement financier aurait pu être l’occasion de remettre à plat l’ensemble des mécanismes de rente: monopoles d’importation, concessions privées, licences de télécoms, privilèges fiscaux, distorsions tarifaires dans l’électricité, opacité des marchés publics. Au lieu de cela, la crise a souvent servi à consolider ces rentes, en les adaptant à un nouvel environnement.
Dans l’électricité, la baisse des capacités de production publiques a permis à des groupes privés de s’implanter plus largement dans la fourniture de générateurs, le commerce du fuel, la production décentralisée. Au Parlement, chaque tentative d’imposer des règles plus strictes à ce secteur se heurte à une coalition d’intérêts: élus dont les régions dépendent des générateurs, intermédiaires qui profitent des contrats, acteurs économiques ayant investi dans des fermes solaires ou des réseaux locaux.
Dans le secteur pharmaceutique, la crise des importations a ouvert un espace pour de nouveaux circuits. Les débats sur la libéralisation partielle, la promotion de la production locale ou la levée de certaines protections tarifaires sont traversés par l’opposition entre importateurs historiques, laboratoires, réseaux de distribution et défenseurs d’une baisse des prix pour les patients. Là encore, les commissions deviennent le lieu de négociation de compromis qui préservent l’essentiel des marges des plus puissants.
Dans les télécoms, la chute de la livre et la dollarisation de fait des tarifs ont transformé les licences en sources de revenus encore plus cruciales. Les projets de réforme se heurtent à la crainte, pour certains, de perdre l’accès à un secteur qui finance des réseaux politiques, des médias, des associations. Les lobbys ne sont pas toujours visibles, mais ils se lisent dans la manière dont certains articles sont systématiquement retirés, renvoyés ou affaiblis.
LES LOBBYS ÉTRANGERS: BAILLEURS, FONDS ET PUISSANCES RÉGIONALES
À côté des lobbys internes, le Parlement accueille aussi, indirectement, les intérêts des acteurs étrangers. Les bailleurs internationaux – institutions financières, agences bilatérales, gouvernements – ne se présentent pas comme des lobbys, mais leurs positions, relayées par des diplomates, des experts ou des rapports, pèsent sur les discussions.
Une réforme exigeant la réduction d’un déficit ou l’augmentation d’une taxe peut être justifiée par la nécessité de «rassurer les marchés» ou de «répondre aux exigences» d’un prêteur. Ce cadrage extérieur est parfois utile pour imposer des mesures que le système politique rechigne à prendre. Mais il peut aussi servir à faire passer des choix qui défavorisent les plus vulnérables au nom d’une rationalité économique supposée neutre.
Les puissances régionales, de leur côté, interviennent par d’autres voies: soutien à certains camps, appui à des projets d’infrastructure, promesses d’investissements conditionnés à certaines décisions législatives. Les discussions sur des accords énergétiques, des projets d’importation de gaz ou d’interconnexion électrique, par exemple, mettent en jeu des alliances qui dépassent le seul cadre national. Les positions des blocs parlementaires reflètent alors autant leur lecture du dossier technique que leur affiliation à telle ou telle orbite régionale.
Dans ce paysage, le Parlement devient le lieu où se croisent des influences multiples: banques, grandes familles économiques, intérêts de secteurs, réseaux de services, bailleurs internationaux, puissances régionales. Chacun trouve des relais, des porte-parole, des avocats. Ce qui manque le plus souvent, c’est l’équivalent structuré pour les catégories les moins organisées de la société libanaise.
UN TRAVAIL PARLEMENTAIRE OPQQUE ET PEU CONTRÔLÉ
Le fonctionnement même de la Chambre renforce cette déséquation. Les procès-verbaux détaillés des commissions ne sont pas systématiquement publiés. Les votes ne sont pas toujours nominaux. Les amendements circulent souvent sous forme de documents internes auxquels le public n’a pas accès. Cette opacité rend difficile le suivi précis du rôle de chacun dans la fabrication de la loi.
Les séances retransmises en direct ne montrent qu’une partie de la réalité. On y voit des interventions de quelques figures connues, des échanges parfois vifs, des joutes verbales. On y entend des discours sur la souveraineté, la justice sociale, la lutte contre la corruption. Mais les moments décisifs se déroulent ailleurs: dans les réunions restreintes de chefs de blocs, dans les entretiens entre rapporteurs et ministres, dans les conciliabules entre présidents de commission et représentants de secteurs touchés.
Le contrôle par les médias est lui aussi limité. Quelques journalistes spécialisés suivent de près le travail de la Chambre, mais ils n’ont ni les moyens, ni la protection institutionnelle, ni souvent le volume nécessaire pour rendre compte de l’ensemble des dossiers. Les sessions les plus techniques – celles où l’on joue sur une virgule pour changer l’interprétation d’un article fiscal ou bancaire – passent largement inaperçues.
En l’absence de publication systématique et lisible des projets, des amendements et des votes, le citoyen ne peut pas facilement relier la situation qu’il vit – perte d’épargne, hausse des tarifs, coupures, effondrement des services publics – aux décisions précises qui l’ont rendue possible. Cette rupture entre les effets et les causes entretient l’impunité.
QUAND LA RUE TENTE DE RENTRER DANS L’HÉMICYCLE
Face à cette réalité, des groupes issus des mobilisations de 2019 ont tenté d’investir le terrain parlementaire. Certains l’ont fait en se présentant aux élections et en entrant à la Chambre. D’autres ont choisi de se constituer en collectifs de suivi: surveillance des textes, publication de fiches explicatives, campagnes ciblées contre certains projets ou amendements.
L’entrée de nouveaux députés indépendants a introduit une rupture de ton. Ils posent des questions plus directes, demandent des documents, insistent sur les conflits d’intérêts, refusent parfois de participer à des votes qu’ils jugent illégitimes. Dans certaines commissions, leur présence oblige les présidents à être plus prudents, à justifier davantage les procédures.
Mais leur poids numérique reste limité. Ils se heurtent à des blocs disciplinés, à une culture politique peu habituée à la transparence, à des règles internes qui privilégient les arrangements entre chefs de groupes. Lorsqu’ils dénoncent publiquement l’influence de tel ou tel lobby, ils sont accusés de bloquer les réformes, de chercher la posture médiatique, de ne pas comprendre les «contraintes du réel».
La rue, elle, intervient surtout par des mobilisations ponctuelles: manifestations de déposants, rassemblements contre des taxes, protestations contre des projets d’infrastructures jugés opaques ou nuisibles. Ces mobilisations peuvent bloquer un texte, retarder une décision, forcer un gouvernement ou une majorité à reculer. Mais elles peinent à se transformer en influence structurée et durable sur le travail parlementaire, faute de relais institutionnels solides.
VERS UN PARLEMENT QUI REPRÉSENTE DE NOUVEAU L’INTÉRÊT GÉNÉRAL ?
Sortir de cette dérive ne dépend pas seulement de la bonne volonté de quelques députés. Cela suppose une série de transformations concrètes. La première concerne la transparence: publication systématique et accessible des projets de loi, des amendements, des votes, des procès-verbaux de commissions; mise en place de registres publics d’intérêts où chaque élu déclarerait ses liens avec des secteurs concernés.
La deuxième touche à la participation: institutionnaliser des auditions de représentants de groupes aujourd’hui peu entendus – syndicats de salariés, associations de chômeurs, collectifs de déposants, organisations de défense des patients, groupes environnementaux – avec un statut comparable à celui des grandes fédérations économiques.
La troisième concerne les règles internes: encadrer les situations de conflit d’intérêts, prévoir des mécanismes de récusation, limiter la possibilité pour certains élus de superviser des secteurs dans lesquels ils ont des intérêts directs ou récents.
Enfin, la quatrième transformation est politique au sens large: renouveler la composition du Parlement, non seulement par de nouveaux visages, mais par de nouvelles cultures. Tant que la Chambre restera dominée par les mêmes organisations, les mêmes réseaux, les mêmes alliances qui ont accompagné l’effondrement, elle restera tentée de protéger l’ordre établi sous couvert de «réformes».
En temps de crise, un Parlement peut être l’outil d’une refondation ou le théâtre d’une redistribution de pertes savamment orientée. Le Liban, depuis 2019, a surtout connu la seconde version. Tant que les lobbys pourront y fixer l’agenda, écrire les articles clefs des lois et neutraliser toute tentative de rendre des comptes, le pays restera prisonnier d’une démocratie de façade où l’organe législatif met sa respectabilité au service d’intérêts qui n’ont, eux, rien d’universel.



