En ce dimanche de Pentecôte, le patriarche maronite Béchara Raï a appelé dans son homélie le Premier ministre désigné Saad Hariri à présenter au Président de la République Michel Aoun une proposition actualisée en vue de former un gouvernement alors que le processus est bloqué depuis sept mois. 

Au lendemain de la séance parlementaire durant laquelle, en réponse à la missive du Président de la République, les députés ont demandé au Premier ministre désigné de former « rapidement » le gouvernement « en accord » avec Michel Aoun, le patriarche maronite a concentré ses critiques sur Saad Hariri.

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Le patriarche Raï a en effet appelé « le Premier ministre désigné à prendre l’initiative, oui prendre l’initiative, à présenter une mouture actualisée au président de la République le plus vite possible, et à se mettre d’accord avec lui sur la structure, les portefeuilles et les noms, sur la base d’un gouvernement d’experts non partisans qui ne soient dominés par aucun parti ».

Il a même sous-entendu qu’en cas d’échec Saad Hariri devrait se récuser : « S’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, qu’ils en tirent les conséquences et adoptent une position courageuse qui permettrait un nouveau processus de formation. »

Par ailleurs, le chef de l’Église maronite s’est dit désolé pour les heurts qui ont eu lieu sur l’autoroute de Nahr el-Kalb et à Achrafieh entre les partisans du parti des Forces libanaises (FL) et des réfugiés syriens pro-Bachar el-Assad qui se rendaient aux urnes à l’ambassade de Syrie à Yarzé (34 000 réfugiés syriens au Liban ont participé aux élections présidentielles syriennes organisées par le régime de Bachar el-Assad lui-même candidat à sa réélection). Ces heurts, a-t-il affirmé, « ont été causés par des provocations à l’encontre des sentiments des Libanais dans une région qui a connu de nombreux martyrs lors de combats contre l’armée syrienne ». 

Le lendemain de ces heurts, à Tripoli, des inconnus ont tenté de mettre le feu à un bureau du parti Kataëb et à une clinique relevant du parti des FL. Des drapeaux israéliens et des FL ont été brûlés. 

Le patriarche a rappelé que les réfugiés syriens ont été accueillis au Liban avec générosité et, à l’instar de plusieurs partis chrétiens (comme le CPL ou Courant patriotique libre, le parti des FL et le parti Kataëb), a considéré que leur retour en Syrie « ne peut pas attendre une solution politique ». Il a appelé l’État libanais à « prendre les mesures opérationnelles pour assurer un retour sécurisé et rapide en Syrie des réfugiés syriens ». Cela sous-entend qu’à l’instar du Président de la République et du CPL (fondé par Michel Aoun), il est en faveur de négociations directes entre les autorités libanaises et le régime de Bachar el-Assad. 

Ces derniers mois, Mgr Raï avait appelé à l’adoption d’une neutralité active reconnue par les Nations Unies (proposition bien accueillie par les Libanais à l’exception du Hezbollah*), à l’organisation d’une conférence internationale pour sortir de l’impasse politique, à l’établissement d’un État civil et au désarmement du Hezbollah et des organisations palestiniennes mais, poussé par son conseiller l’ancien ministre Séjean Azzi (ex-Kataëb) et par l’ancien député Fares Souhaid (allié au parti Kataëb lors des dernières élections législatives), il avait aussi pris position en faveur de Saad Hariri et du gouverneur de la Banque du Liban (BDL) Riad Salamé contre Michel Aoun ce qui lui avait valu des critiques des partisans du Président de la République mais aussi de ceux qui sont opposés au « parti des Banques ». 

Rappelons que ce « parti » rassemble le Président du Parlement Nabih Berri (chef du mouvement Amal) dont le ministre des Finances démissionnaire Ghazi Wazni était le conseiller, son vice-président Élie Ferzli (actionnaire d’IBL ou Intercontinental Bank of Lebanon), le Club des anciens Premiers ministres auquel appartiennent Najib Mikati, Fouad Siniora, Tammam Salam et le Premier ministre désigné Saad Hariri (actionnaire de Bankmed et leader du Courant du Futur), la Commission parlementaire au Budget et aux Finances et notamment son président Ibrahim Kanaan (membre du CPL mais rallié au « parti des Banques » pour assouvir ses ambitions présidentielles), son rapporteur Nicolas Nahas (membre du mouvement Azem de Najib Mikati et également proche du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt dont l’ami Marwan Hamadé qui a démissionné de son poste de député est membre du conseil d’administration du Crédit Libanais dirigé par Joseph Torbey, ancien président de l’ABL ou Association des Banques du Liban) et des membres comme Anwar el-Khalil (membre du mouvement Amal de Nabih Berri et membre du conseil d’administration de Bank of Beirut, la banque dirigée par le président de l’ABL Sélim Sfeir).

* L’idéologie khomeyniste du Hezbollah, adossée au principe du vilayet-e faqih, se traduit au Liban par le maintien d’armes échappant au monopole légitime de l’État et de l’armée, tout en vidant de sa substance l’accord de Mar Mikhael avec le Courant patriotique libre, qu’il ne respecte ni dans l’esprit ni dans la pratique.

Michel Fayad
Michel Fayad est un professionnel de l’énergie et de la finance, formateur en géopolitique à l’IFP Training (IFP Énergies nouvelles) et ancien conseiller du ministre libanais de l’Économie et du Commerce. Diplômé entre autres de New York University (NYU) Stern, de la London School of Economics and Political Science (LSE), de HEC Paris et de l’Université Paris Saclay, il a étudié notamment la science politique, la diplomatie, la géopolitique, le droit, l’économie, le management, la finance, la gestion. Son mémoire de Master, consacré à la menace fondamentaliste sunnite au Liban, a été salué par de grands universitaires comme les professeurs Lina Murr Nehmé et Joseph Maïla, ex-directeur de la Prospective et du Pôle Religion au ministère français des Affaires étrangères. Il a conçu, structuré, financé et dirigé des projets dans l’énergie, les ressources naturelles et les infrastructures pour Bluegreen (groupe Bucherer), Bolloré Transport & Logistics et d’autres, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Europe. Il a également exercé des activités de conseil pour Axa, EDF, Manutan et d’autres. Il a enfin siégé aux conseils d’administration de sociétés énergétiques et minières cotées à la Bourse de Londres (AIM) et sur Euronext Growth Oslo. Doctorant à l’Université Grenoble Alpes et à Sciences Po Grenoble, au sein du Centre d’Études et de Recherche sur la Diplomatie, l’Administration Publique et le Politique (CERDAP²), il consacre sa thèse en science politique à la perte de souveraineté du Liban entre 1984 et 1986, à la suite de l’assassinat de Bachir Gemayel et du sabotage de l’accord avec Israël. Expert reconnu des questions géopolitiques (Moyen-Orient, Afrique du Nord et Subsaharienne, ex-URSS et ex-Yougoslavie), il intervient régulièrement dans les médias en France (France 2, M6, BFM TV, CNEWS, LCI, France Info TV, France 24, TV5 Monde, Europe 1, RTL, Radio Classique, Sud Radio, Le Figaro, Libération, Marianne, le JDD, Valeurs Actuelles, Atlantico, etc.) et au Moyen-Orient (Asharq Bloomberg, An-Nahar, El-Nashra, L’Orient-Le Jour, Libnanews, etc.) et au sein des institutions parlementaires et universitaires ainsi qu’auprès de grandes entreprises. Considéré par feu le professeur Antoine Sfeir comme son poulain, ses analyses sont notamment saluées par le professeur Jacques Soppelsa, le diplomate Naji Abi Assi (représentant de la Ligue arabe à Paris) ou encore le général François Chauvancy. Cours et interventions marquantes : Conférence « Risque de guerre civile au Liban », ESJ Lille et Sciences Po Lille Intervention au Sénat français sur la crise financière et judiciaire du Liban Cours à l’IFP Training : Géopolitique des métaux stratégiques et des terres rares ; Géopolitique des hydrocarbures