Des manifestants ont réclamé le 6 mai 2020 au président du Conseil supérieur de la magistrature Souhail Abboud – auquel ils font confiance – que soient jugés les ministres de l’Énergie qui se sont succédés depuis 1992 pour « détournement de fonds publics et enrichissement illicite » alors que plus tôt dans la journée, deux anciens ministres de l’Énergie et de l’Eau, Nada Boustani Khoury (Courant patriotique libre) et Mohammad Fneich (Hezbollah*) ont été entendus par le premier juge d’instruction du Mont-Liban, Nicolas Mansour. 

Ces manifestations interviennent également suite aux poursuites engagées la veille par le procureur financier Ali Ibrahim contre dix entreprises d’hydrocarbures (Total Liban, Mediterranean Petroleum Company, Coral Oil Company, Wardieh, Liquigaz, Uniterminals, Issa Petroleum, Global Petrol Energy Compagny, Arabian Petroleum Compagny, Medco) pour ce même motif – et a transféré le dossier au premier juge d’instruction par intérim à Beyrouth Charbel Abou Samra – et au signalement en avril 2020 à la Justice par l’établissement public Électricité du Liban (EDL) qui a annoncé avoir été livré en carburant défectueux. Une enquête a même été ouverte et a débouché à l’émission de mandats d’arrêts à l’encontre du représentant de Sonatrach (Société nationale -algérienne – pour la recherche, la production, le transport, la transformation, et la commercialisation des hydrocarbures) au Liban, Tarek Faoual, et, les directeurs de la société ZR Energy DMCC, Teddy et Raymond Rahmé, d’anciens combattants de la milice de Samir Geagea aujourd’hui actionnaires de Bankmed (dans laquelle l’ancien Premier ministre Saad Hariri est actionnaire), aujourd’hui proches, outre le chef du parti des Forces libanaises et le leader du Courant du Futur, de Sleiman Frangié (le chef du Courant Marada) et de Walid Joumblatt (le chef du Parti socialiste progressiste). 

Depuis l’accord de Taëf (1989), seuls Georges Frem (le père du député Neemat Frem, qui fin octobre 2019 a quitté le bloc parlementaire du Liban fort, composé majoritairement de députés du Courant patriotique libre ; et parent plus ou moins éloigné de Fady Frem, chef des Forces libanaises de 1982 à 1984) et Maurice Sehnaoui (le père du député Nicolas Sehnaoui, membre du Courant patriotique libre) étaient des ministres indépendants. 

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Tous deux sont restés très peu de temps en poste : sept mois pour Georges Frem (de sa nomination en novembre 1992 à sa démission en juin 1993) et six mois pour Maurice Sehnaoui (de sa nomination fin octobre 2004 à la démission du Premier ministre Omar Karamé fin avril 2005). 

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Aux côtés de Maurice Sehnaoui se trouvait alors Raoul Nehmé, l’actuel ministre de l’Économie et du Commerce. Leur plan global pour régler définitivement la crise de l’électricité qui reçut l’accord de principe de la Banque mondiale s’articulait sur les axes stratégiques suivants : 

  1. Fonctionnement de la majorité des centrales électriques au gaz à la place du mazout (diesel 10 ppm), du fioul lourd (Heavy Fuel Oil) et du gasoil (diesel oil). Cela permettra de réduire le coût de production de l’électricité (à l’époque de 8 cents le kW à 5-6 cents).
  2. Approvisionnements transitoires en fioul de façon stable et au meilleur coût : recherche de fournisseurs à meilleur marché (Iran, Qatar et Arabie saoudite) sans passer par des intermédiaires et utilisation d’une nouvelle technologie (pour l’approvisionnement de la centrale de Zahrani et éventuellement d’autres centrales), un méthanier transformé en station mobile de regazéification du gaz naturel liquide.
  3. Approvisionnement de la centrale de Beddawi en gaz syrien via un gazoduc (dont l’achèvement était prévu pour janvier 2005), ce qui permettrait de réduire de 30 % ses coûts de production.
  4. Réforme administrative de l’EDL (Électricité du Liban) : sa « corporatisation » avant sa privatisation en transformant juridiquement chacune des composantes (c’est-à-dire la production, la distribution et le transport) en sociétés commerciales pour les gérer comme des sociétés privées – même si l’État en reste propriétaire pour le moment – avec des techniques modernes de gestion et un conseil d’administration avec une majorité de représentants du secteur privé ; la préparation du cahier des charges sur base duquel la gestion de l’entreprise sera confiée pour 4 à 5 ans à un opérateur international ; et, une diminution des pertes techniques de 15% à 10% (200 millions de dollars d’économies) et non-techniques de 23% à 10% en installant systématiquement de nouveaux compteurs pour limiter les branchements illicites (fraude) et améliorer la perception (collecte).
  5. Renforcement des réseaux de transport (investissement de 220 millions de dollars sur 5 ans) et de distribution (investissement de 300 millions de dollars sur 5 ans pouvant être réalisé sous forme de prêts extérieurs) du courant : mise en place d’un dispatching automatique ; réalisation de la boucle pour le transport du courant sur le réseau de 220 kV et la jonction avec le réseau syrien de 400 kV ; création d’un centre national de commande pour gérer le réseau ; installation de nouvelles sous-stations, de nouveaux câbles et lignes haute et moyenne tension ;
  6. Recherche des fonds nécessaires à la réussite du plan, sachant que les investissements nécessaires sont de plus de 1 milliard de dollars sur 5 ans, mais les économies cumulées avoisinent les 2 milliards de dollars.
  7. Définition d’une stratégie à long terme pour le secteur : a) Augmentation de la capacité de production avec : L’installation d’une nouvelle usine de 450 MW (d’un coût total de 300 millions de dollars) financée à travers un BOT (build, operate and transfer : construction, exploitation et transfert) en remplacement de l’ancienne centrale de Jieh ; L’installation d’une seconde unité de production de 450 MW à terme.

Rappelons que les ministres de l’Énergie et de l’Eau qui se sont succédés au Liban depuis l’accord de Taëf (1989) sont : Nabih Berri (chef du mouvement Amal) de 1989 à 1990 ; Mohammad Youssef Beydoun (proche de Sélim Hoss) de 1990 à 1992 ; Mohammad Abdel-Hamid Beydoun (représentant alors le mouvement Amal) en 1992 ; Georges Frem (indépendant) de 1992 à 1993 ; Élie Hobeika (dissident Kataëb) de 1993 à 1998 ; Sleiman Traboulsi (proche de Sélim Hoss) de 1998 à 2000 ; Mohammad Abdel-Hamid Beydoun (représentant alors le mouvement Amal) de 2000 à 2003 ; Ayoub Hmayed (représentant le mouvement Amal) de 2003 à 2004 ; Maurice Sehnaoui (indépendant) de 2004 à 2005 ; Bassam Yammine (représentant le Courant Marada de Sleiman Frangié) en 2005 ; Mohammad Fneich (représentant le Hezbollah) de 2005 à 2008 ; Alain Tabourian (représentant le parti arménien Tachnag) de 2008 à 2009 ; Gébran Bassil (devenu chef du Courant patriotique libre) de 2009 à 2014 ; Arthur Nazarian (représentant le parti arménien Tachnag) de 2014 à 2016 ; César Abi Khalil (représentant le Courant patriotique libre) de 2016 à 2018 ; Nada Boustani Khoury (représentant le Courant patriotique libre) de 2018 à 2020 ; et, Raymond Ghajar (représentant le Courant patriotique libre) depuis 2020. 

* L’idéologie khomeyniste du Hezbollah, adossée au principe du vilayet-e faqih, se traduit au Liban par le maintien d’armes échappant au monopole légitime de l’État et de l’armée, tout en vidant de sa substance l’accord de Mar Mikhael avec le Courant patriotique libre, qu’il ne respecte ni dans l’esprit ni dans la pratique.

Michel Fayad
Michel Fayad est un professionnel de l’énergie et de la finance, formateur en géopolitique à l’IFP Training (IFP Énergies nouvelles) et ancien conseiller du ministre libanais de l’Économie et du Commerce. Diplômé entre autres de New York University (NYU) Stern, de la London School of Economics and Political Science (LSE), de HEC Paris et de l’Université Paris Saclay, il a étudié notamment la science politique, la diplomatie, la géopolitique, le droit, l’économie, le management, la finance et la gestion. Son mémoire de Master, consacré à la menace fondamentaliste sunnite au Liban, a été salué par de grands universitaires comme les professeurs Lina Murr Nehmé et Joseph Maïla, ex-directeur de la Prospective et du Pôle Religion au ministère français des Affaires étrangères. Il a conçu, structuré, financé et dirigé des projets dans l’énergie, les ressources naturelles et les infrastructures pour Bluegreen (groupe Bucherer), Bolloré Transport & Logistics et d’autres, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Europe. Il a également exercé des activités de conseil pour Axa, EDF, Manutan et d’autres. Il a enfin siégé aux conseils d’administration de sociétés énergétiques et minières cotées à la Bourse de Londres (AIM) et sur Euronext Growth Oslo. Doctorant à l’Université Grenoble Alpes et à Sciences Po Grenoble, au sein du Centre d’Études et de Recherche sur la Diplomatie, l’Administration Publique et le Politique (CERDAP²), il consacre sa thèse en science politique à la perte de souveraineté du Liban entre 1984 et 1986, à la suite de l’assassinat de Bachir Gemayel et du sabotage de l’accord avec Israël. Expert reconnu des questions géopolitiques (Moyen-Orient, Afrique du Nord et Subsaharienne, ex-URSS et ex-Yougoslavie), il intervient régulièrement dans les médias en France (France 2, M6, BFM TV, CNEWS, LCI, France Info TV, France 24, TV5 Monde, Europe 1, RTL, Radio Classique, Sud Radio, Le Figaro, Libération, Marianne, le JDD, Valeurs Actuelles, Atlantico, etc.) et au Moyen-Orient (Asharq Bloomberg, An-Nahar, El-Nashra, L’Orient-Le Jour, Libnanews, etc.) ainsi qu’au sein d’institutions parlementaires et universitaires et auprès de grandes entreprises. Considéré par feu le professeur Antoine Sfeir comme son poulain, ses analyses sont notamment saluées par le professeur Jacques Soppelsa, le diplomate Naji Abi Assi (représentant de la Ligue arabe à Paris), le général François Chauvancy, ainsi que par la professeure Fadia Kiwan, fondatrice de l’Institut de science politique de l’Université Saint-Joseph (Sciences Po Beyrouth). Cours et interventions marquantes : Conférence « Risque de guerre civile au Liban », ESJ Lille et Sciences Po Lille Intervention au Sénat français sur la crise financière et judiciaire du Liban Cours à l’IFP Training : Géopolitique des métaux stratégiques et des terres rares ; Géopolitique des hydrocarbures