Le 31 juillet 2025, le Parlement libanais a adopté une loi sur la restructuration bancaire, marquant une étape décisive dans la gestion de la crise financière qui paralyse le pays depuis octobre 2019. Cette législation, promulguée sous la pression du Fonds monétaire international (FMI) et des bailleurs de fonds internationaux, facilite la sortie discrète ou la fusion des petites banques, incapables de répondre aux exigences de recapitalisation. Ce processus, qualifié de « restructuration silencieuse » par les observateurs, vise à rationaliser un secteur bancaire hypertrophié tout en évitant un choc systémique. Cependant, mené dans une opacité quasi totale, il accentue la détresse des déposants, dont les économies restent bloquées, et des employés du secteur, confrontés à des licenciements massifs. Cet article analyse en profondeur cette dynamique, ses mécanismes, ses impacts sociaux et les incertitudes persistantes, en s’appuyant sur les tendances observées jusqu’au 4 septembre 2025, avec un focus particulier sur les effets sociaux de la sortie progressive des petites banques.
Une crise bancaire aux racines profondes
La crise bancaire libanaise, déclenchée en octobre 2019, a révélé les failles structurelles d’un secteur autrefois considéré comme le moteur de l’économie nationale. Avec plus de 60 banques commerciales pour une population de moins de 6 millions d’habitants avant 2019, le Liban souffrait d’une fragmentation excessive. Cette structure, combinée à une exposition massive à la dette souveraine et à des pratiques de gestion hasardeuses sous l’ancien gouverneur de la Banque du Liban (BDL), Riad Salamé (1993-2023), a précipité l’effondrement du système. La livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur face au dollar, l’inflation a culminé à 222 % en 2023, et le PIB s’est contracté de plus de 40 % depuis 2019, selon un rapport de la Banque mondiale de décembre 2023.
Les pertes du secteur bancaire sont estimées à environ 70 milliards de dollars, soit plus de trois fois le PIB de 2021. Depuis octobre 2019, des restrictions bancaires informelles, souvent qualifiées de « contrôle de capitaux de facto », ont bloqué environ 80 % des dépôts, représentant plus de 100 milliards de dollars avant la crise. Ces restrictions, imposées sans cadre légal clair, ont plongé des millions de Libanais dans la précarité, limitant leur accès à la nourriture, aux médicaments ou à l’éducation. En juin 2023, un rapport de l’ONU estimait que 74 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, une situation qui s’est aggravée en 2025.
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La loi du 31 juillet 2025 : un cadre pour une sortie discrète
Adoptée le 31 juillet 2025 par le Parlement libanais après un vote en commission des Finances et du Budget le 29 juillet, la loi sur la restructuration bancaire répond à une exigence clé du FMI. Ce dernier conditionne un prêt de 3 milliards de dollars, négocié en avril 2022, à des réformes structurelles, dont la rationalisation du secteur bancaire. Promulguée sous l’égide du gouvernement de Nawaf Salam et du gouverneur de la BDL, Karim Souaid, nommé le 27 mars 2025, la loi impose des normes strictes de recapitalisation et facilite les fusions, liquidations volontaires et retraits discrets des banques insolvables. Lors de sa prise de fonction le 4 avril 2025, Souaid a déclaré : « La Banque du Liban s’engage à restaurer la transparence et à aligner le secteur bancaire sur les normes internationales, notamment en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. »
Le ministre des Finances, Yassine Jaber, en poste depuis février 2025, a défendu la loi lors des débats parlementaires. Le 31 juillet 2025, il a affirmé : « Cette législation est un premier pas pour résoudre la crise bancaire, mais elle nécessite une loi complémentaire sur le gap financier dans les six mois à venir pour répartir équitablement les pertes. » La loi établit une Autorité de restructuration bancaire, remplaçant la Commission de contrôle des banques, avec des pouvoirs pour superviser les fusions et liquidations. Ce cadre favorise une « restructuration silencieuse », permettant aux petites banques de quitter le marché sans annonces publiques susceptibles de provoquer une panique bancaire.
Les petites banques : un retrait dans l’ombre
Les petites banques, souvent familiales ou régionales, représentaient environ 20 % des institutions bancaires avant 2019. Leur incapacité à se recapitaliser en fait les principales cibles de la restructuration. Selon des informations relayées dans le quotidien Nahar le 15 août 2025, plusieurs petites banques ont entamé des démarches pour fusionner avec des institutions plus solides ou cesser leurs activités depuis l’adoption de la loi. Une source bancaire anonyme citée dans Nahar explique : « Le redimensionnement du secteur est indispensable pour restaurer la confiance, mais il doit s’accompagner de justice pour les déposants. »
Ce retrait silencieux, orchestré par la BDL, repose sur des transferts d’actifs ou des fusions absorbantes menés à huis clos. Par exemple, en mai 2025, des discussions ont été rapportées entre des banques régionales et des institutions plus importantes, sans communication publique pour éviter une ruée sur les guichets. Ce processus contraste avec des liquidations publiques, qui risqueraient de déstabiliser l’économie. Cependant, l’opacité de ces opérations alimente les craintes des déposants, qui redoutent que leurs fonds ne soient perdus ou dilués dans ces transactions. En août 2025, des rapports ont indiqué que certaines petites banques du Nord et de la Bekaa étaient en pourparlers avancés pour des fusions, bien que les détails restent confidentiels.
Les déposants : une détresse croissante
La question des dépôts reste le point le plus sensible de la crise. Depuis octobre 2019, les restrictions bancaires ont gelé environ 80 % des dépôts, soit plus de 100 milliards de dollars avant la crise, selon un rapport de la Banque mondiale de juillet 2023. Ces restrictions ont plongé des familles dans la précarité. Une enseignante de Saïda, âgée de 45 ans, témoigne en août 2025 : « Mes 25 000 dollars d’économies, destinés aux études de mes enfants, sont bloqués depuis six ans. On me dit que ma banque va fusionner, mais je n’ai aucune information sur ce que cela signifie pour mon argent. »
La loi du 31 juillet 2025 promet une protection prioritaire pour les comptes inférieurs à 100 000 dollars, mais sa mise en œuvre demeure incertaine. Le fonds de garantie des dépôts, prévu par la législation, n’a pas encore été financé en septembre 2025, et les discussions sur son fonctionnement traînent. Yassine Jaber a indiqué le 11 août 2025 que « des progrès sont en cours pour protéger les petits épargnants », mais l’absence de calendrier précis alimente la frustration. En août 2025, des rassemblements ont eu lieu devant des succursales bancaires à Beyrouth et Tripoli, où des déposants ont exigé des explications sur les fusions en cours. Le Collectif des Déposants Libanais a publié un communiqué le 3 septembre 2025, dénonçant « un système qui protège les grandes banques au détriment des citoyens ordinaires ».
Une crise sociale aux répercussions profondes
Les impacts sociaux de la restructuration silencieuse sont dramatiques. La crise économique, aggravée par l’inaccessibilité des dépôts, a plongé plus de 70 % de la population sous le seuil de pauvreté, selon un rapport de l’ONU de juillet 2025. Les petites entreprises, dépendantes des petites banques pour le crédit, sont particulièrement touchées. Un commerçant de Tripoli, interrogé le 20 août 2025, explique : « Ma banque locale a fermé, et je n’ai plus accès à des prêts. Mon commerce risque de fermer d’ici la fin de l’année. »
Les employés du secteur bancaire subissent également les conséquences de ces fusions et liquidations. En juillet 2025, plusieurs petites banques ont annoncé des suppressions de postes dans le cadre de leurs restructurations. Selon des estimations syndicales, plus de 2 000 emplois ont été supprimés dans le secteur depuis janvier 2025. Une ancienne employée de banque à Beyrouth, âgée de 38 ans, confie : « Après 12 ans de service, j’ai été licenciée sans préavis. Nous sommes les oubliés de cette crise. »
Les régions rurales, comme Akkar, la Bekaa ou le Sud, souffrent de la concentration des services bancaires dans les grandes villes. La fermeture de succursales locales force les habitants à parcourir de longues distances pour des services bancaires de base, accentuant l’exclusion financière. Un rapport de la Banque mondiale de mai 2023 note que cette dynamique aggrave les inégalités régionales, un problème qui persiste en 2025.
Une opacité qui alimente la méfiance
Le manque de transparence est le principal reproche adressé à cette restructuration silencieuse. Les négociations entre banques, supervisées par la BDL, se déroulent à huis clos, et les déposants sont rarement informés des décisions affectant leurs fonds. Cette opacité est d’autant plus problématique que le Liban traverse une crise de gouvernance, marquée par des retards dans les réformes exigées par le FMI. Lors d’une mission à Beyrouth en juin 2025, le FMI a noté que « la restructuration bancaire reste une priorité pour restaurer la confiance et relancer le crédit au secteur privé ».
Karim Souaid a tenté de rassurer la population le 14 août 2025, déclarant : « Les petits déposants seront prioritaires dans la restitution des fonds, mais cela exige des efforts coordonnés entre la BDL, l’État et les banques. » Ces propos n’ont pas apaisé les tensions. Les associations de déposants accusent les autorités de privilégier les intérêts des grandes banques, souvent liées à l’élite politique. Des rumeurs sur des transferts d’actifs vers des comptes offshore circulent, bien que démenties par la BDL le 20 août 2025.
Un contexte géopolitique tendu
La restructuration s’inscrit dans un contexte géopolitique complexe, marqué par le cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah signé le 27 novembre 2024. Ce conflit, qui a causé des dommages estimés à 11 milliards de dollars selon la Banque mondiale, a aggravé la crise économique. Les sanctions américaines contre des réseaux financiers liés au Hezbollah, comme Al-Qard Al-Hassan, compliquent les opérations bancaires. Le 10 juillet 2025, la BDL a interdit tout contact avec cette institution, une mesure alignée sur les exigences internationales mais politiquement sensible.
En février 2025, les États-Unis ont débloqué 95 millions de dollars pour soutenir l’armée libanaise, un geste visant à stabiliser le pays. Cependant, l’aide à la reconstruction reste conditionnée à des réformes, dont la restructuration bancaire. Le FMI, lors d’une réunion à Washington le 20 juin 2025, a réitéré que « la transparence et la protection des déposants sont essentielles ».
Vers un secteur bancaire plus concentré
La restructuration devrait aboutir à un secteur dominé par un petit nombre d’institutions, comme la Banque Audi, la Blom Bank ou la Byblos Bank. Ces grandes banques absorbent progressivement les petites entités, renforçant leur domination. En août 2025, des rapports ont indiqué des fusions en cours impliquant des banques régionales, bien que les détails restent confidentiels. Cette concentration soulève des inquiétudes quant à la concurrence et à l’accès aux services dans les régions rurales. La recapitalisation reste un défi, les pertes nécessitant des capitaux que le Liban peine à mobiliser. Des négociations avec des investisseurs étrangers, notamment qataris, ont échoué en juillet 2025 en raison de l’instabilité politique.
Une transformation aux impacts immédiats
En septembre 2025, la restructuration silencieuse des petites banques se poursuit, portée par la loi du 31 juillet et la volonté de la BDL de rationaliser un système en crise. Sous la direction de Karim Souaid, la banque centrale tente de naviguer entre les exigences internationales et les pressions internes, mais les défis sont immenses. La disparition progressive des petites banques, bien que nécessaire pour éliminer les institutions insolvables, se fait dans un climat d’opacité qui exacerbe la méfiance. Les déposants, dont les économies restent bloquées, et les employés, confrontés à des licenciements, paient le prix fort de cette transformation. En août 2025, des manifestations sporadiques devant des succursales à Beyrouth et Saïda ont illustré la frustration des déposants, qui exigent des garanties sur leurs fonds transférés dans le cadre des fusions. Ces tensions, bien que moins intenses qu’en 2019, reflètent une crise sociale profonde dans un pays où le secteur bancaire, jadis symbole de prospérité, est désormais synonyme de désespoir.



