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Liban : la réévaluation des actifs bancaires, un pari risqué dans un système en ruine

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Une économie au bord du gouffre

Le Liban est englué dans une crise économique qui défie l’entendement. Depuis 2019, la livre libanaise s’est effondrée, passant d’un taux officiel de 1 507,5 livres pour un dollar à un exorbitant 89 500 livres en février 2024, avec une nouvelle révision prévue pour juin 2025, selon les directives de la Banque du Liban (BDL). Cette dévaluation cataclysmique, couplée à une inflation galopante, a laminé le pouvoir d’achat des Libanais et transformé le secteur bancaire, autrefois vanté comme le pilier de l’économie, en un champ de ruines. Les restrictions sur les retraits, en place depuis six ans, ont réduit les dépôts des clients à de simples chiffres sur des relevés bancaires, tandis que les créances douteuses – ces prêts que personne ne rembourse – s’accumulent comme un fardeau écrasant. Dans ce contexte, le ministère des Finances a publié, le 1er août 2025, la décision 715/1, appliquant la loi 330 de 2024. Cette mesure impose aux banques de réévaluer leurs actifs fixes, notamment les biens immobiliers saisis, et de gérer les pertes liées à la dévaluation monétaire. Mais cette initiative, présentée comme une bouée de sauvetage, est-elle vraiment à la hauteur des enjeux, ou s’agit-il d’un énième pansement sur une plaie gangrénée ?

Un secteur bancaire à l’agonie

Avant 2019, les banques libanaises étaient le symbole d’une économie florissante, attirant des dépôts massifs grâce à des taux d’intérêt alléchants. Mais cette prospérité reposait sur un château de cartes : une dépendance aux capitaux étrangers, une gestion opaque des réserves par la BDL et un endettement public insoutenable. Lorsque la crise a éclaté, les banques ont imposé des restrictions draconiennes, bloquant l’accès des déposants à leurs propres fonds. Résultat : une crise de confiance sans précédent, des bilans bancaires criblés de pertes et une accumulation de biens saisis, souvent immobiliers, dont la valeur comptable n’a plus aucun sens dans un marché bouleversé par la dévaluation. La décision 715/1, en application de la loi 330/2024, prétend remettre de l’ordre dans ce chaos en forçant les banques à réévaluer leurs actifs. Mais dans un pays où les institutions sont paralysées et où la bulle immobilière spéculative continue de fausser les prix, cette mesure peut-elle vraiment changer la donne ?

Décision 715/1 : un cadre ambitieux, mais fragile

Article 1 : une tentative de remettre les compteurs à zéro

L’article premier de la décision 715/1 fixe les règles pour réévaluer les actifs acquis par les banques en règlement de créances douteuses ou irrécouvrables, conformément à l’article 154 du Code de la Monnaie et du Crédit. Ces actifs, souvent des terrains ou des immeubles saisis auprès d’emprunteurs défaillants, représentent une part importante des bilans bancaires. La décision établit aussi les taux de change à appliquer pour ajuster les stocks, les actifs fixes et les comptes en devises étrangères (catégories quatre et cinq, principalement en dollars). Sur le papier, cela semble logique : aligner les bilans sur la réalité économique. Mais en pratique, cette mesure repose sur des hypothèses fragiles, notamment dans un marché immobilier dopé par une bulle spéculative qui rend les évaluations hasardeuses.

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Article 2 : réévaluer les biens immobiliers, un défi dans une bulle spéculative

L’article 2 permet aux banques de réévaluer les terrains acquis en règlement de dettes via des experts immobiliers assermentés, avec la possibilité de prendre 2024 comme année de référence, même pour des biens saisis des années plus tôt. Cette flexibilité pourrait sembler avantageuse, mais elle pose un problème majeur : le marché immobilier libanais est faussé par une bulle spéculative. Malgré la crise, les prix de l’immobilier restent artificiellement élevés dans certains secteurs, portés par une logique de rareté et de spéculation plutôt que par une demande réelle. “Les évaluations immobilières dans ce contexte sont un exercice d’équilibriste. Les experts risquent de surestimer les valeurs pour flatter les bilans des banques”, avertit un économiste libanais. Cette distorsion pourrait donner une illusion de solvabilité, sans résoudre les problèmes structurels du secteur.

Article 3 : un processus comptable sous haute tension

Biens immobiliers : une équation complexe

L’article 3 détaille le mécanisme de réévaluation. Un cabinet comptable certifié doit établir la valeur historique des biens, en devises étrangères, en se basant sur les contrats ou reçus. Si ces documents sont en livres libanaises, la conversion s’effectue au taux de change réel de l’époque. Ensuite, un expert immobilier estime la valeur actuelle. Si cette valeur dépasse la valeur historique, la différence est enregistrée dans un compte séparé, sans modifier la valeur comptable du bien. Lors de la vente, les plus-values imposables sont calculées sur la base de la valeur réévaluée, et non historique. Ce système vise à clarifier la fiscalité, mais il repose sur une hypothèse fragile : que les évaluations soient fiables. Dans un marché où les transactions immobilières sont quasi inexistantes, établir une “valeur réelle” relève du pari. De plus, la bulle spéculative risque de gonfler artificiellement les bilans, sans apporter de liquidités concrètes.

Autres stocks : une uniformité en trompe-l’œil

Pour les autres actifs, comme les marchandises saisies, la méthode est similaire : la valeur historique est calculée en devises étrangères, avec conversion au taux de l’époque si nécessaire. Cette uniformité est louable, mais elle ne résout pas le problème de la fiabilité des données dans un contexte de crise monétaire. Les banques risquent de jongler avec des chiffres théoriques, loin de la réalité économique.

Article 4 : une souplesse qui cache des failles

Les banques ayant réévalué leurs actifs immobiliers sous des lois antérieures peuvent le faire à nouveau sans toucher à leurs autres actifs fixes. Cette disposition semble pratique, mais elle pourrait encourager un “saucissonnage” des réévaluations, où les banques se concentrent sur les actifs les plus valorisants pour embellir leurs bilans. Cette approche fragmentée risque de masquer les pertes réelles et de retarder une restructuration globale.

Article 5 : des taux de change pour naviguer dans le chaos

La décision fixe des taux de change pour harmoniser les calculs :

  • Décembre 2022 à janvier 2023 : 1 507,5 livres par dollar.
  • Février 2023 à janvier 2024 : 15 000 livres par dollar.
  • Février 2024 à mai 2025 : 89 500 livres par dollar.
  • À partir de juin 2025 : un taux fixé par la BDL.

Ces taux reflètent l’évolution dramatique de la livre, mais ils restent en décalage avec le marché parallèle, où le dollar s’échange à des niveaux bien plus élevés. Cette standardisation, bien qu’utile, ne résout pas le problème fondamental : les banques n’ont pas les liquidités pour honorer leurs engagements, et ces taux ne font que maquiller une réalité comptable.

Une mesure cosmétique face à une crise systémique

La décision 715/1 donne l’impression d’une action décisive, mais elle soulève plus de questions qu’elle n’apporte de solutions. Premièrement, elle ne crée pas de liquidités. Réévaluer les actifs peut rendre les bilans plus présentables, mais cela ne remplit pas les caisses des banques. Les déposants, dont les économies sont bloquées depuis 2019, n’y trouveront aucun répit. “C’est comme redessiner la carte d’un pays en ruine sans reconstruire les routes”, ironise un analyste financier.

Deuxièmement, la dépendance aux experts immobiliers est problématique. Dans un marché immobilier dopé par la spéculation, où les transactions réelles sont rares, les évaluations risquent d’être incohérentes. “Certains experts pourraient être tentés de gonfler les valeurs pour plaire aux banques, ce qui fausserait encore plus le système”, note un observateur du secteur. Cette opacité pourrait aggraver les disparités entre les banques et compliquer toute tentative de restructuration.

Troisièmement, la décision élude la question centrale : les pertes colossales des déposants. En se concentrant sur les bilans bancaires, elle ignore la détresse des Libanais, qui exigent un accès à leurs fonds. “Les gens veulent leur argent, pas des bilans propres”, résume un économiste. Sans un plan global pour restituer les dépôts, cette mesure risque d’être perçue comme une opération de façade.

Une bulle immobilière qui complique tout

L’un des écueils majeurs de la décision est son interaction avec la bulle immobilière libanaise. Malgré la crise, les prix de l’immobilier dans certaines zones, notamment à Beyrouth, restent déconnectés de la réalité économique. Cette bulle, alimentée par une spéculation persistante et une pénurie artificielle de biens, fausse les évaluations. Les banques pourraient être tentées de surévaluer leurs actifs pour gonfler leurs capitaux propres, mais cela ne reflète pas une valeur réalisable sur le marché. “Un terrain estimé à 1 million de dollars aujourd’hui peut ne trouver aucun acheteur, car le marché est gelé”, explique un promoteur immobilier. Cette distorsion risque de créer une illusion de solvabilité, sans résoudre les problèmes de fond.

Un contexte politique paralysant

La décision 715/1 ne peut être dissociée du marasme politique libanais. L’absence de gouvernement fonctionnel, les luttes de pouvoir et le manque de réformes structurelles sapent toute tentative de redressement. La Banque du Liban, critiquée pour sa gestion opaque, n’a pas les moyens de recapitaliser le secteur bancaire, et les aides internationales restent conditionnées à des réformes qui ne viennent pas. Dans ce climat, la réévaluation des actifs ressemble à un exercice technocratique déconnecté des réalités. “Sans un plan global de restructuration, cette décision est comme un pansement sur une fracture ouverte”, conclut un expert.

Perspectives incertaines pour un secteur à reconstruire

La décision 715/1 est un pas vers une transparence comptable, mais elle est loin d’être une panacée. Elle illustre les efforts du ministère des Finances pour sauver un système bancaire en lambeaux, mais ses limites sont criantes : absence de liquidités, dépendance à des évaluations douteuses dans un marché spéculatif et incapacité à répondre aux attentes des déposants. Pour que le secteur bancaire libanais retrouve un semblant de crédibilité, il faudra bien plus qu’une réévaluation des actifs. Une restructuration profonde, incluant une recapitalisation, une gestion transparente des pertes et un plan de restitution des dépôts, est indispensable. En attendant, les Libanais continuent de payer le prix d’un système financier qui semble incapable de se relever.

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