L’arsenal nucléaire israélien : Une menace à l’origine des ambitions régionales
Le programme nucléaire israélien, entouré d’une opacité stratégique, joue un rôle central dans les tensions avec l’Iran et dans les ambitions nucléaires du Moyen-Orient. Israël, bien qu’il n’ait jamais admis posséder l’arme nucléaire, disposerait selon les estimations d’un arsenal de 80 à 400 ogives. Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) évaluait en 2023 cet arsenal à environ 90 ogives, tandis que l’ancien président américain Jimmy Carter évoquait en 2008 un chiffre pouvant atteindre 300 à 400, incluant des armes thermonucléaires avancées. Ce programme, amorcé dans les années 1950 avec l’aide de la France, qui a fourni le réacteur de Dimona opérationnel dès 1964, a bénéficié de livraisons secrètes d’uranium et de plutonium par le Royaume-Uni et les États-Unis. Cette capacité a façonné les stratégies sécuritaires des États voisins, alimentant une course aux armements pour contrer l’hégémonie israélienne.
L’Irak, sous Saddam Hussein, a lancé un programme nucléaire ambitieux dans les années 1970, motivé par la menace israélienne et le désir d’affirmer sa puissance régionale face à l’Iran. Ce programme, centré sur le réacteur Osirak (Tammuz-1), un réacteur de recherche de 40 MW fourni par la France en 1976, visait à produire du plutonium pour des armes nucléaires. L’Irak a également construit le réacteur Tammuz-2 et des installations d’enrichissement d’uranium à Tuwaitha, près de Bagdad, avec l’aide de techniciens français et italiens. Selon un rapport de l’AIEA de 1997, l’Irak avait acquis 12,3 kg d’uranium hautement enrichi (HEU) d’origine soviétique et française, mais n’avait pas atteint la capacité de produire une ogive avant 1981. Le 7 juin 1981, Israël a détruit Osirak lors de l’opération Opéra, justifiant cette frappe préventive par la crainte d’un Irak nucléarisé. Après cette attaque, l’Irak a poursuivi un programme clandestin, utilisant des centrifugeuses et des techniques d’enrichissement laser, et a atteint, selon des estimations de l’AIEA en 1991, un niveau où il aurait pu produire une bombe dans 1 à 3 ans sans la guerre du Golfe. Les inspections de l’ONU après 1991 et les sanctions ont démantelé ce programme, mais l’attaque d’Osirak a renforcé la conviction régionale que seule une capacité nucléaire pouvait équilibrer la puissance israélienne.
L’Iran a relancé son programme nucléaire après la révolution de 1979, initialement amorcé sous le Shah dans les années 1960 avec le soutien américain, qui incluait le réacteur de recherche de Téhéran (TRR) fourni en 1967. La guerre Iran-Irak (1980-1988), marquée par l’usage d’armes chimiques par l’Irak et l’inaction occidentale, a convaincu Téhéran qu’une dissuasion nucléaire était vitale face à Israël et aux puissances régionales. Le programme iranien, centré sur l’enrichissement d’uranium à Natanz et Fordow et la production de plutonium potentiel à Arak, a progressé dans les années 2000. Selon l’AIEA en 2025, l’Iran possède 5 500 kg d’uranium enrichi à divers niveaux, dont 120 kg à 60 % (proche des 90 % nécessaires pour une arme), suffisant pour 3-4 ogives si enrichi davantage. Cependant, aucune preuve de militarisation n’a été confirmée. L’Iran a développé des centrifugeuses avancées (IR-6, IR-8) et poursuivi des recherches sur des détonateurs à neutrons, suscitant des soupçons, mais les sanctions, les sabotages (attribués à Israël, comme l’attaque de Natanz en 2021), et les inspections de l’AIEA limitent ses progrès. L’arsenal israélien, estimé à 80-400 ogives, a amplifié les craintes iraniennes, comme l’a déclaré Masoud Pezeshkian en juin 2025, qui a réaffirmé le droit de l’Iran à l’énergie nucléaire civile tout en niant toute ambition militaire.
La Syrie, sous le régime de Hafez puis Bachar el-Assad, a également poursuivi un programme nucléaire clandestin, motivé par la menace israélienne et le besoin de contrer l’hégémonie régionale de Tel-Aviv. En 2007, Israël a détruit le réacteur Al-Kibar, près de Deir ez-Zor, un réacteur à eau lourde de 25 MW construit avec l’aide de la Corée du Nord, conçu pour produire du plutonium. Selon un rapport de l’AIEA de 2011, Al-Kibar était « très probablement » un réacteur destiné à des fins militaires, capable de produire 1 à 2 kg de plutonium par an, suffisant pour une ogive tous les 2-3 ans. La Syrie a nié ces allégations, mais des traces d’uranium non déclaré ont été détectées sur le site. Le programme syrien, limité par un manque de ressources et d’expertise, n’a pas atteint un stade avancé avant sa destruction. Cette frappe israélienne, comme celle d’Osirak, a renforcé la perception régionale que l’arsenal nucléaire israélien justifiait des efforts pour acquérir une capacité dissuasive.
L’incident de Vela : Une ambiguïté qui alimente les tensions
L’incident de Vela, survenu le 22 septembre 1979 au large de l’Afrique du Sud, illustre l’opacité du programme israélien. Un satellite américain Vela a détecté un double flash lumineux, caractéristique d’un essai nucléaire de 2 à 3 kilotonnes, près des îles du Prince-Édouard. Bien que les conclusions officielles restent ambiguës, des experts du Los Alamos National Laboratory et du Center for Nonproliferation Studies attribuent cet essai à une collaboration entre Israël et l’Afrique du Sud, alors sous l’apartheid, qui développait son propre programme nucléaire. Des documents déclassifiés en 2010, incluant les mémoires de l’ambassadeur sud-africain à Washington, révèlent des discussions sur des transferts de technologie nucléaire dès 1974. Le président sud-africain F.W. de Klerk a admis en 1993 que Pretoria avait produit six ogives, démantelées avant 1994, et des rapports suggèrent qu’Israël aurait fourni une expertise en échange d’uranium sud-africain. Cet événement, non revendiqué, a renforcé la perception d’Israël comme une puissance nucléaire active, capable de tester ses armes hors de son territoire. L’absence de condamnation internationale a alimenté les griefs des États arabes et de l’Iran, qui dénoncent l’impunité israélienne face à la surveillance rigoureuse imposée à Téhéran par l’AIEA.
L’Arabie saoudite : Une réponse aux menaces iranienne et israélienne
L’Arabie saoudite, confrontée à la double menace des programmes nucléaires israélien et iranien, a contribué à la prolifération régionale via son soutien au Pakistan. Dès les années 1970, Riyad a perçu le programme iranien, amorcé sous le Shah avec le soutien américain, comme une menace à son leadership régional. Cette inquiétude s’est intensifiée après 1979, lorsque l’Iran révolutionnaire a repris ses ambitions nucléaires. Parallèlement, l’arsenal israélien, estimé à 80-400 ogives, a été vu comme une menace existentielle par les États arabes, y compris l’Arabie saoudite. Incapable de développer un programme autonome rapidement, Riyad a investi des milliards de dollars dans le programme nucléaire pakistanais dès les années 1970, en échange d’un accès potentiel à des ogives. En 1998, après les essais nucléaires pakistanais, l’Arabie saoudite a fourni 50 000 barils de pétrole gratuits à Islamabad, consolidant cet accord. Un rapport de la BBC en 2013 indique que Riyad aurait la garantie de pouvoir demander l’utilisation d’armes nucléaires pakistanaises en cas de besoin, pour contrer un Iran nucléarisé ou répondre à la menace israélienne. Selon des sources occidentales citées par The Guardian en 2010, l’Arabie saoudite aurait financé jusqu’à 60 % du programme nucléaire pakistanais, obtenant le droit d’acheter cinq à six ogives nucléaires, qui resteraient stationnées au Pakistan jusqu’à leur éventuelle utilisation.
De plus, l’Arabie saoudite dispose d’une infrastructure de déploiement à double usage, incluant des chasseurs Tornado IDS, des F-15S, et 20 à 56 missiles balistiques chinois DF-3A (CSS-2), acquis à la fin des années 1980 avec une portée de 2 650 à 3 100 km. Ces missiles, bien que livrés avec des têtes conventionnelles, pourraient être adaptés pour des ogives nucléaires, malgré leur imprécision (écart circulaire probable de 2 km). Depuis 2013, des images satellites analysées par le Jane’s Intelligence Review suggèrent que Riyad développe une usine de missiles balistiques à Al-Watah, avec l’aide de la Chine, renforçant ses capacités de production autonome. Le prince héritier Mohammed bin Salman a averti en 2018 que l’Arabie saoudite se doterait d’une bombe nucléaire si l’Iran y parvenait, soulignant la menace perçue des deux puissances nucléaires potentielles dans la région. En 2015, le prince Turki bin Faisal, ancien chef du renseignement saoudien, a déclaré que « tout ce que les Iraniens auront, nous l’aurons aussi », signalant une course aux armements potentielle. Cette implication saoudienne, tolérée par les États-Unis, met en lumière une hypocrisie occidentale. Alors que l’Iran fait face à des sanctions sévères pour son programme civil, l’Arabie saoudite, alliée de Washington, bénéficie d’une indulgence face à ses ambitions nucléaires indirectes. Cette double norme renforce la perception iranienne d’un ordre régional biaisé, où les alliés occidentaux échappent aux contraintes imposées à Téhéran.
L’imposture israélienne : Une double norme dans le conflit actuel
Dans le conflit Iran-Israël de juin 2025, l’attitude d’Israël face à la question nucléaire incarne une imposture majeure. Tel-Aviv accuse Téhéran de poursuivre un programme militaire, tout en refusant de soumettre ses installations, notamment Dimona, aux inspections de l’AIEA. Contrairement à l’Iran, signataire du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et soumis à une surveillance internationale malgré des violations signalées en 2025, Israël, non-signataire, maintaint une opacité totale sur son arsenal de 80-400 ogives. Le 13 juin 2025, Israël a lancé une offensive contre l’Iran, ciblant des sites nucléaires et militaires près de Natanz et Parchin, tuant le chef des Gardiens de la Révolution, Hossein Salami. Benjamin Netanyahu a justifié ces frappes en affirmant que Téhéran était à « moins d’un an » de produire une arme nucléaire, une allégation contredite par l’AIEA, qui note que l’Iran enrichit de l’uranium à 60 %, loin des 90 % requis pour une bombe.
Capacités nucléaires israéliennes et comparaison avec l’Iran
Les capacités nucléaires militaires israéliennes reposent sur une triade stratégique sophistiquée, combinant des vecteurs terrestres, aériens et maritimes. Les missiles balistiques Jericho III, développés par Israel Aerospace Industries, ont une portée estimée de 4 000 à 6 500 km, capable de frapper des cibles à travers le Moyen-Orient, y compris l’Iran. Ces missiles, basés dans des silos souterrains près de la base de Sdot Micha, peuvent être équipés de têtes nucléaires de 750 kg, avec une précision accrue (écart circulaire probable de 100-150 m). Les sous-marins de classe Dolphin, construits par l’Allemagne, sont équipés de missiles de croisière Popeye Turbo, d’une portée de 1 500 km, adaptés pour des frappes nucléaires depuis la mer Méditerranée ou le golfe Persique. Les chasseurs F-16 et F-35, équipés de bombes à gravité B61 (fournies par les États-Unis dans des scénarios d’urgence), complètent cette triade, offrant une flexibilité pour des frappes tactiques ou stratégiques. Le réacteur de Dimona, capable de produire 40-150 kg de plutonium par an, soutient cet arsenal, estimé à 80-400 ogives, incluant des armes tactiques (20-100 kt) et thermonucléaires (jusqu’à 1 Mt). Cette capacité, non soumise au TNP, permet à Israël une dissuasion régionale sans équivalent.
En comparaison, l’Iran ne possède pas d’armes nucléaires en 2025, selon l’AIEA. Son programme, centré sur l’enrichissement d’uranium à Natanz et Fordow, atteint 60 % (contre 90 % pour une arme), avec un stock de 5 500 kg d’uranium enrichi à divers niveaux, suffisant pour 3-4 ogives si enrichi davantage, mais sans preuve de militarisation. Les vecteurs iraniens incluent des missiles balistiques comme le Shahab-3 (portée de 1 300 km) et le Sejjil-2 (2 000 km), capables de frapper Israël mais avec une précision moindre (écart circulaire probable de 300-500 m). L’Iran développe également des missiles à plus longue portée, comme le Khorramshahr (2 000-3 000 km), mais ses capacités restent conventionnelles, avec des charges explosives ou chimiques potentielles, et non nucléaires. Contrairement à Israël, l’Iran est sous surveillance de l’AIEA, limitant son autonomie. La disparité est nette : Israël dispose d’un arsenal opérationnel et diversifié, tandis que l’Iran n’a qu’un potentiel latent, entravé par des sanctions et des frappes israéliennes.
Ces frappes israéliennes de 2025, causant 224 morts et plus d’un millier de blessés en Iran, majoritairement des civils selon le ministère iranien de la Santé, ont déclenché une riposte iranienne. Téhéran a lancé 70 missiles balistiques et des drones sur Haïfa, Jérusalem et Tel Aviv, tuant 17 personnes et blessant 467 autres en Israël. Les Gardiens de la Révolution ont promis des frappes « plus dévastatrices », tandis que le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a menacé les habitants de Téhéran de « payer le prix ». Cette posture reflète la doctrine israélienne de frappes préventives, illustrée par Osirak en 1981, un réacteur syrien en 2007, et les attaques actuelles. Ces actions ont accentué les tensions, poussant l’Iran à renforcer son programme pour des raisons de dissuasion.
Le désarmement israélien : Une proposition récurrente mais rejetée
L’Iran, la Ligue arabe et des pays non-alignés ont proposé une zone exempte d’armes nucléaires (ZEAN) au Moyen-Orient, soutenue par l’ONU mais rejetée par Israël. En 2010, Tel-Aviv a refusé de discuter d’une ZEAN, invoquant sa sécurité face à des voisins hostiles. Cette position, appuyée par les États-Unis, qui n’ont jamais reconnu l’arsenal israélien de 80-400 ogives, bloque la dénucléarisation régionale. Une transparence israélienne ou des inspections de l’AIEA pourraient réduire les incitations pour l’Iran et l’Arabie saoudite à poursuivre des programmes militaires. Une enquête de l’Université du Maryland en 2008 a révélé que 44 % des Arabes voyaient un Iran nucléarisé comme un contrepoids à Israël, reflétant la frustration face à l’impunité de Tel-Aviv. Cependant, la dépendance d’Israël à son arsenal, renforcée par la coopération militaire américaine, comme les exercices « Juniper Cobra » de 2009, rend le désarmement improbable.
Répercussions régionales et internationales
En Iran, les frappes israéliennes de 2025 ont touché Téhéran, Machhad et Ahvaz, causant des dommages collatéraux, notamment à un dortoir étudiant et près du sanctuaire de l’Imam Reza. En Israël, des alertes rouges ont paralysé le nord et le centre, avec des civils confinés dans des abris. La fermeture des espaces aériens iranien, irakien et jordanien, et une hausse de 12 % des cours du pétrole, signalent un risque de crise mondiale. À Gaza, 41 Palestiniens ont été tués par des frappes israéliennes, exacerbant les tensions. L’inaction face à l’arsenal israélien fragilise le TNP. L’Iran, accusé de violations, revendique son droit d’enrichir l’uranium à 60 % sous le TNP, tandis qu’Israël, l’Inde et le Pakistan, non-signataires, échappent aux sanctions. Ursula von der Leyen a plaidé pour une solution négociée en juin 2025, mais sans pression sur Israël, les perspectives de paix restent limitées.
Sources
- Programme nucléaire israélien, Wikipédia
- SIPRI Yearbook 2023, Stockholm International Peace Research Institute
- Bulletin of the Atomic Scientists, estimations 2023
- Les armes de destruction massive au Moyen-Orient, Cairn.info
- Arsenal nucléaire et programme nucléaire du Pakistan, Wikipédia
- Irak : programme nucléaire, AIEA, 1997, 1991
- Iran : programme nucléaire, AIEA, 2023-2025
- Syrie : Rapport AIEA, 2011
- Israël bombarde l’Iran, Libération
- La bombe atomique de l’Arabie saoudite, Égalité et Réconciliation
- Le bombardement d’un réacteur nucléaire irakien par Israël, Persée
- L’incident de Vela, Center for Nonproliferation Studies, 2010
- Saudi Arabia’s Missile Program, Jane’s Intelligence Review, 2014
- Iran’s Missile Capabilities, Missile Defense Project, CSIS, 2023



