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Pneus enflammés à Saïfi : les militaires retraités paralysent Beyrouth contre le budget 2025

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Les rues du centre-ville de Beyrouth ont été le théâtre, ce 17 septembre 2025, d’une mobilisation déterminée de militaires retraités qui, par des barrages de pneus incendiés, ont exprimé leur exaspération face à la dégradation de leurs pensions. À Saïfi, un quartier stratégique bordant les institutions financières et politiques, des flammes et une épaisse fumée noire ont obstrué la voie principale, tandis que sur le pont du Ring, un axe essentiel reliant les quartiers est et ouest de la capitale, des feux similaires ont provoqué des embouteillages massifs s’étendant jusqu’aux abords de l’aéroport international Rafic Hariri. Sur la place Riad el-Solh, à proximité immédiate du Grand Sérail, siège du Conseil des ministres, les protestataires ont tenté de forcer les barrières métalliques et les rouleaux de barbelés érigés pour protéger l’accès au gouvernement, dans une tentative de confrontation directe avec les autorités. Ces actions, qui ont perturbé la circulation pendant plusieurs heures et contraint à l’ajournement de séances parlementaires, s’inscrivent dans une contestation récurrente contre le projet de budget 2025, accusé d’aggraver les inégalités sociales sans revaloriser les droits acquis des anciens serviteurs de l’État. Dans un Liban où la crise économique perdure depuis 2019, marquée par une dévaluation de la livre libanaise de plus de 98 % et une inflation alimentaire avoisinant les 20 %, cette journée de colère révèle les tensions profondes au sein d’une société où les retraités des forces armées, jadis symboles de l’unité nationale, se voient contraints de manifester pour préserver leur dignité.

Barrages enflammés à Saïfi : un quartier symbolique sous tension

Le quartier de Saïfi, niché au cœur du centre-ville de Beyrouth, a été le premier épicentre de cette mobilisation matinale. Dès les premières heures du jour, une centaine de militaires retraités, portant des insignes de leurs unités passées et brandissant des portraits de martyrs des conflits passés, ont érigé un barrage en allumant des pneus sur la route principale, juste en face du siège du parti Kataëb. La fumée dense, visible depuis les collines environnantes, a rapidement enveloppé la zone, forçant les conducteurs à des détours par les ruelles étroites adjacentes. Des slogans tels que « Les pensions gelées, l’État oublie ses héros » et « Budget 2025 : taxes pour tous, justice pour personne » ont retenti, accompagnés de klaxons protestataires qui ont amplifié le chaos urbain.

Les forces de l’armée libanaise, déployées en nombre pour encadrer l’opération, ont maintenu une posture de vigilance sans intervention musclée initiale. Un porte-parole des forces armées, interrogé par l’Agence nationale d’information (ANI), a déclaré : « Notre rôle est de préserver l’ordre public tout en respectant le droit de manifestation pacifique ; nous appelons à la retenue pour éviter toute escalade ». Cette approche reflète la délicatesse de la situation : les retraités, souvent anciens camarades des soldats en service, insistent sur leur loyauté envers l’institution militaire, tout en critiquant l’inaction gouvernementale. Le blocage a perduré jusqu’à midi, impactant l’accès aux banques voisines et aux bureaux administratifs, et contrariant une séance prévue au Parlement sur les réformes fiscales.

Saïfi, avec ses bâtiments ocre rappelant l’architecture ottomane restaurée après la guerre civile, est un lieu chargé d’histoire pour les contestations libanaises. Proche de la rue des Banques et des symboles du pouvoir comme le Parlement, il a été le cadre de nombreuses manifestations depuis l’automne 2019, lorsque la « révolution du 17 octobre » avait paralysé la capitale. Aujourd’hui, cette action du 17 septembre revêt une signification particulière : elle coïncide avec les débats intenses sur le budget 2025, soumis par décret en mars dernier pour contourner les blocages législatifs. Les retraités dénoncent l’absence d’indexation de leurs pensions sur le dollar, alors que le taux officiel de la livre libanaise stagne à 89 500 pour un dollar américain, rendant leurs allocations mensuelles – souvent inférieures à 30 dollars – dérisoires face au coût de la vie.

Assaut avorté sur la place Riad el-Solh : la proximité du pouvoir exacerbe les passions

À une encablure de Saïfi, la place Riad el-Solh est devenue le foyer principal de la colère. Cette esplanade historique, entourée de palais ottomans rénovés et dominée par la statue du Premier ministre indépendant Riad el-Solh, a accueilli vers 10 heures une foule de deux cents retraités, rejoints par des familles et des sympathisants issus de diverses confessions. Les manifestants, scandant « Ouvrez le Sérail ! » et « Salam, écoutez les voix du peuple ! », se sont rués vers les barrières métalliques et les barbelés protégeant le Grand Sérail, tentant de les arracher pour forcer l’entrée au siège du gouvernement.

Les Forces de sécurité intérieure (FSI), équipées de tenues anti-émeute, ont riposté par des jets d’eau et des grenades lacrymogènes, dispersant la foule sans recourir à des munitions létales. Des images capturées sur place montrent des retraités âgés, certains dépassant les soixante-dix ans, plissant les yeux sous les effets irritants des gaz, mais persévérant dans leur avance. « Nous ne cherchons pas la violence, mais une audience directe au Sérail, où se décident les mesures qui nous plongent dans la misère », a affirmé un porte-parole du Rassemblement des militaires retraités au Liban, dans une déclaration à l’ANI. Cette tentative de franchissement des obstacles n’est pas anodine : elle incarne le gouffre entre les anciens défenseurs de l’État et un gouvernement perçu comme distant.

La place Riad el-Solh, poumon du centre-ville, a toujours été un baromètre des frustrations libanaises. Lors des protestations de 2019, elle avait abrité des camps de fortune pendant des semaines, symbolisant l’unité transconfessionnelle. Les barbelés, installés après les attentats de 2013 contre des ambassades, soulignent les vulnérabilités sécuritaires persistantes. Un incident mineur s’est produit lorsqu’un retraité s’est blessé légèrement à la main en tirant sur un rouleau de fil barbelé, entraînant une évacuation médicale rapide. Les FSI ont procédé à deux arrestations pour tentative de dégradation des biens publics, mais les individus ont été relâchés l’après-midi après identification.

Ce rassemblement s’intègre dans les actions du Rassemblement des militaires retraités au Liban, qui compte environ 50 000 membres issus des forces armées et de sécurité. Créé en 2020 au pic de la crise, le groupe a organisé de multiples sit-in, passant récemment à une escalade plus visible. Il exige une aide immédiate de 20 millions de livres libanaises par pensionné, soit environ 225 dollars au taux officiel, et une étude complète sur la revalorisation des salaires. Le Premier ministre Nawaf Salam, dans un communiqué diffusé vers 11 heures, a invoqué un « dialogue constructif » et annoncé une rencontre avec une délégation des retraités « dans les prochains jours ». Aucune date précise n’a toutefois été fixée, ce qui a attisé les reproches d’inaction.

Le pont du Ring sous fumée : un axe stratégique bloqué

En parallèle des événements centraux, le pont du Ring – avenue Fouad Chehab dans les registres officiels – a été le troisième point de friction. Cet élévateur urbain, inauguré dans les années 1960 pour relier les quartiers résidentiels à la zone commerciale, a été obstrué par des pneus enflammés allumés par une cinquantaine de protestataires. La visibilité réduite par la fumée a entraîné la fermeture totale dans les deux sens, générant des embouteillages s’étendant sur plusieurs kilomètres vers le sud, jusqu’aux environs de l’aéroport. Des véhicules de transport public et des fourgons de livraison ont été redirigés vers des voies secondaires déjà saturées, amplifiant les désagréments pour les usagers quotidiens.

Sur le pont, les retraités ont déployé des banderoles proclamant « Pensions en dollars ou rien » et « Le gouvernement trahit ses soldats ». Un ancien officier, figure du mouvement, a expliqué aux médias : « Nous avons protégé ce pays pendant des décennies ; nos pensions ne valent plus que des miettes face à l’inflation ». Les services de la circulation et des travaux publics ont dû intervenir pour éteindre les feux, tandis que la police routière gérait les déviations. Aucun incident grave n’a été rapporté, mais le blocage, qui a duré près de trois heures, a affecté les chaînes d’approvisionnement et les services d’urgence, retardant potentiellement des interventions médicales.

Le Ring, pilier de la mobilité beyrouthine, illustre les fragilités infrastructurelles du Liban. Son interruption récurrente lors de manifestations met en évidence comment une action localisée peut déséquilibrer l’économie urbaine, avec des pertes estimées à plusieurs millions de dollars par la municipalité de Beyrouth. Dans ce contexte, les protestataires visent à symboliser l’asphyxie économique que subit le pays, où la dette publique atteint 154,81 % du PIB selon les projections de Statista pour 2025, et où les pensions militaires, financées à 75 % par l’État, peinent à suivre l’érosion monétaire.

Le budget 2025 au cœur des griefs : une loi contestée pour ses coupes sociales

Ces manifestations du 17 septembre trouvent leur origine dans le projet de budget 2025, adopté par décret en mars 2025 pour pallier les obstructions parlementaires. Ce texte, équilibré à 445,2 billions de livres libanaises en recettes et dépenses, prévoit des économies drastiques dans les domaines sociaux, y compris les pensions publiques. Les militaires retraités, dont les allocations ont été figées en livres libanaises depuis 2019, reçoivent aujourd’hui l’équivalent de 20 à 30 dollars par mois, un montant insuffisant pour couvrir les besoins essentiels dans un pays où le salaire minimum est équivalent à 30 dollars. « Le budget multiplie les taxes sur les citoyens sans épargner les élites ; nous, qui avons versé notre sang pour la nation, sommes les premiers sacrifiés », lit-on dans un communiqué du Rassemblement, diffusé lors d’un pré-rassemblement la veille.

Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a défendu le projet lors d’une audition parlementaire le 10 septembre : « Nous consolidons les finances publiques pour prévenir un collapse total, mais les retraités ne sont pas négligés ; une étude sur l’indexation est en préparation ». Cette déclaration, relayée par l’ANI, n’a pas apaisé les tensions. Le budget, qui inclut des hausses sur les importations et les services, est critiqué pour son manque d’équité dans un contexte où 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, d’après un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) de juillet 2025. Les retraités des forces de sécurité, constituant un quart des pensionnés publics, rappellent leurs contributions aux opérations au sud-Liban et contre les groupes armés, réclamant une priorité dans les allocations.

Cette vague de protestations n’est pas isolée. En avril 2025, une manifestation similaire sur la place Riad el-Solh avait mobilisé 5 000 personnes, forçant l’ajournement d’une séance législative. Le Rassemblement, lié à des syndicats comme l’intersyndicale des forces de sécurité, avait menacé en août d’une grève générale si aucune mesure n’était adoptée. Le gouvernement de Nawaf Salam, avec ses 24 ministres – dont cinq femmes – respectant les quotas confessionnels, doit composer avec ces pressions internes. Le Fonds monétaire international (FMI), dans son rapport d’avril 2025, a applaudi l’équilibre budgétaire mais averti que des réductions sociales excessives pourraient susciter des troubles, dans un pays où le chômage avoisine les 30 % selon l’OIT.

Échos régionaux : de Tripoli à Saïda, une contestation transconfessionnelle

La colère des retraités s’est étendue au-delà de Beyrouth, touchant les régions périphériques. À Tripoli, fief sunnite du nord, des manifestants ont obstrué l’entrée d’une branche de la Banque du Liban et fermé l’autoroute de Palma avec des pneus enflammés, protestant contre les gels de comptes qui aggravent leur vulnérabilité. Des heurts mineurs avec la police ont blessé deux retraités légèrement. Le député sunnite Bahij Tabbara a déclaré sur les réseaux sociaux : « Les vétérans de Tripoli méritent plus que des engagements verbaux ; le gouvernement doit intervenir avant que la frustration n’explose ».

À Saïda, dans le sud majoritairement chiite, la place Elia a été occupée par un sit-in, avec des appels à la solidarité interconfessionnelle. Des familles de martyrs des affrontements avec Israël se sont associées aux retraités, exigeant des aides pour les veuves et orphelins. Le ministre de l’Intérieur, Bassel Boulos, a affirmé lors d’une conférence de presse en après-midi : « Nous saisissons la détresse, mais les obstructions nuisent à l’économie ; un dialogue est initié ». Cette extension régionale met en lumière les divisions du Liban : les sunnites de Tripoli dénoncent la corruption endémique, tandis que les chiites du sud invoquent les sacrifices face aux tensions avec le Hezbollah et Israël.

Les forces armées, dirigées par le général Joseph Aoun, ont encadré ces actions avec circonspection. Dans un communiqué, l’armée a exprimé son « respect pour les anciens frères d’armes » et appelé à la modération. Aoun, réélu en janvier 2025, avait rencontré des délégations de retraités en juillet, promettant une médiation, mais sans avancées notables. Le cessez-le-feu de novembre 2024 avec Israël, appuyé par la résolution 1701 de l’ONU, a instauré une stabilité relative au sud, mais les pensions des vétérans de ces fronts demeurent inadéquates face à une inflation de 15,2 % projetée pour 2025 par la Banque mondiale.

Paradoxe sécuritaire : loyauté institutionnelle et affrontement inévitable

Le déploiement des forces armées lors de ces manifestations souligne un dilemme poignant : les retraités, formés au sein des mêmes unités, se heurtent symboliquement à leurs ex-camarades. À Saïfi, des gestes de solidarité ont vu des soldats serrer la main de protestataires, certains émus aux larmes. « Il est douloureux de confronter des frères d’armes pour des droits élémentaires », a confié un sergent à l’ANI. Les FSI, de leur côté, ont limité leurs réponses à des moyens non létaux, évitant les projectiles malgré des jets de pierres isolés.

Avec 500 éléments mobilisés à Beyrouth, ce dispositif s’inspire des protocoles post-2019, où l’armée a été louée pour sa neutralité. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dans une déclaration du 11 juin 2025, avait salué les forces libanaises pour leur contribution à la stabilité, appelant à un soutien international renforcé pour les réformes. Au Liban, où le chômage des jeunes atteint 48 %, ces frictions internes menacent de s’intensifier. Les retraités, issus de milieux modestes – sunnites du nord, chiites du sud, chrétiens de la montagne –, perçoivent dans le budget une atteinte à leur honneur.

Le Grand Sérail, fortifié par des barrières depuis les émeutes de 2020, reste un bastion inaccessible. Nawaf Salam, ancien diplomate, dirige un cabinet marqué par les équilibres confessionnels : cinq ministres femmes, une présence chiite accrue via Amal et le Hezbollah. Lors de sa formation en février 2025, Salam avait promis une « gouvernance inclusive », mais les retraités l’accusent de privilégier les pourparlers avec le FMI – pour un programme de 3 milliards de dollars – au détriment des urgences sociales.

Pressions économiques : pensions érodées dans un État sous tension budgétaire

Ces blocages surviennent dans un paysage économique précaire. La dette publique, estimée à 42,38 milliards de dollars en 2025 par Statista, représente 154,81 % du PIB, limitant les marges budgétaires. Les pensions militaires, couvrant 75 % des dépenses par l’État, absorbent une portion croissante des ressources, mais l’absence d’indexation dollarisée les rend insignifiantes. Yassine Jaber, lors d’une audition le 5 septembre, a précisé : « L’étude sur les salaires publics progresse, mais est liée à l’accord FMI ». Les retraités répliquent que ces délais sont insoutenables, avec 33 % de la population en pauvreté absolue selon la Banque mondiale.

À Tripoli, l’obstruction de la Banque du Liban a incarné la rage contre les dépôts gelés à 76 milliards de dollars. Les files d’attente devant les agences, gardées par l’armée, rappellent les restrictions en vigueur depuis 2019. Dans le sud, à Saïda, les revendications incluent des compensations pour les familles de soldats tombés lors d’opérations contre le Hezbollah ou Israël.

Le gouvernement, dans son communiqué du 17 septembre, a réitéré : « Le Premier ministre mandate un canal de dialogue direct avec les représentants des retraités pour évaluer leurs demandes dans le cadre budgétaire ». Yassine Jaber a ajouté : « Les finances sont contraintes, mais la protection sociale est prioritaire ». Les obstructions, persistantes jusqu’à 18 heures, indiquent une défiance persistante. Les perturbations ont renchéri les prix des biens de base, dans un pays où l’inflation annuelle frôle les 15,2 % selon le FMI, accentuant les difficultés immédiates pour les ménages modestes et prolongeant les tensions urbaines au-delà de la journée de mobilisation.

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