Le nœud du problème n’est pas seulement conjoncturel (frontières, fret, demande). Il est financier. Tant que le système bancaire reste défaillant, l’économie réelle ne trouve ni les fonds de roulement ni les instruments pour opérer. Trois verrous se combinent.
D’abord, l’insolvabilité non traitée du secteur. Les autorités ont reconnu la nécessité d’arbitrer le sort des établissements, de clarifier la recapitalisation et le traitement des dépôts. Tant que ces décisions restent théoriques, les banques ne prêtent pas, n’investissent pas et ne prennent aucun risque de crédit. Le ministre des Finances a lui-même replacé au premier rang la question du statut des banques, de la recapitalisation et des dépôts, signe que l’exécutif sait que sans bilan réhabilité, il n’y a pas de crédit.
Ensuite, l’étranglement des correspondants. Les banques locales opèrent sous contrainte de compliance externe : pour ouvrir un crédit documentaire, confirmer un paiement d’intrants ou régler une prime d’assurance cargo, il faut satisfaire des exigences KYC/AML lourdes, que les correspondants appliquent de façon stricte. Résultat : retards, refus, surcoûts — et pour les usines de la Békaa et du Metn, arrêts nets de production faute de matières premières importées. C’est un goulot de financement du commerce, pas une « faiblesse de demande ».
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Enfin, l’effet GAFI. Tant que le pays reste sous surveillance avec menace de reclassement, les partenaires financiers resserrent encore la vis : diligence renforcée, délais allongés, marges majorées. Cela renchérit chaque transaction internationale et fait basculer des opérations rentables en pertes — une spirale que les bailleurs et investisseurs conditionnent explicitement à des preuves de mise en conformité (bénéficiaires effectifs, transparence fiscale, criminalisation des financements opaques).
Concrètement, l’économie réelle se heurte à un mur bancaire sur toute la chaîne.
Dans l’industrie, l’accès aux intrants dépend d’un L/C confirmé. Or, la défiance des banques étrangères, couplée à l’incapacité des banques locales à absorber le risque documentaire, bloque les commandes. D’où les lignes à l’arrêt et la perte de savoir-faire, parce que les équipes qualifiées s’étiolent quand la cadence devient irrégulière. Ce n’est pas une abstraction : des ateliers ont stoppé faute de résines, d’additifs ou d’emballages.
Dans l’agroalimentaire, la baisse de 8,5 % des exportations au T3 n’est pas « un coup de vent ». Elle combine corridors instables et sur-coût bancaire/logistique : lettres de crédit plus chères, primes d’assurance cargo rehaussées, surestaries et demurrage quand les documents n’arrivent pas « propres » à temps. À prix départ usine identique, cette couche financière fait perdre des marchés.
Dans le tourisme, la chute de 12 % des réservations de novembre montre que la demande « borderline » disparaît dès que le risque perçu augmente. Mais derrière les chambres vides, il y a un capex introuvable : sans crédit d’investissement ni lignes de trésorerie, les hôtels reportent rénovations et mises aux normes, ce qui dégrade l’attractivité et entretient le reflux.
Ce que l’on observe, c’est une économie de survie au comptant : les entreprises préfinancent en cash ce que la banque ne finance plus, immobilisent leur trésorerie, raccourcissent leurs séries et renoncent aux marchés tendus en délais. À l’échelle macro, cela signifie moins d’investissement, moins de productivité, plus de coûts unitaires — donc stagnation.
Analyse des mécanismes bancaires bloquants
- Bilan bancal = aversion totale au risque. Tant que les pertes ne sont ni reconnues ni absorbées, chaque dossier de crédit est vu comme un passif additionnel. Les banques préfèrent rester liquides, gérer l’existant et éviter toute exposition nouvelle. Les dépôts non clarifiés verrouillent la transformation.
- Correspondent banking sous tension. Un seul « faux pas » AML/CFT coûte des années de relation. Les correspondants imposent des contrôles ex ante drastiques. Les banques locales, faute d’équipes et d’outils de pré-vérification suffisamment robustes, laissent passer des dossiers incomplets qui reviennent corrigés trop tard — le navire est parti, la saison est manquée.
- Sur-conformité liée au risque GAFI. Même les opérations parfaitement légitimes subissent des frictions supplémentaires lorsque la juridiction est perçue « à risque ». Chaque acteur (banque, transitaire, assureur) ajoute sa propre couche de prudence. C’est un impôt invisible sur l’échange.
Conséquences sectorielles en chaîne
Industrie : plans d’investissement gelés, pannes, dérive qualité, clients étrangers qui réallouent leurs volumes vers des fournisseurs « bancables ». Agro : sous-utilisation des lignes, pertes d’échelle, explosion des frais fixes invisibles (stockage froid, contrôles répétés). Tourisme : amortissements qui s’allongent, MICE atone, marges comprimées par l’énergie et l’import. Ces faits rapportés par la presse du 28/10 convergent : le frein numéro un n’est pas la clientèle finale, c’est la finance d’exploitation et du commerce.
Ce qui ferait la différence à très court terme (côté banque)
— Trancher le sort des établissements et publier un calendrier crédible de recapitalisation/traitement des dépôts. Tant que l’écart entre discours et actes persiste, la courbe de crédit reste à zéro.
— Pré-vérification documentaire mutualisée pour L/C PME : un guichet technique adossé aux banques locales qui « nettoie » les dossiers avant présentation aux correspondants, avec check-lists partagées et délais garantis. C’est un levier de fluidité immédiat sur l’industrie et l’agro.
— Livrables GAFI visibles (registre des bénéficiaires effectifs opérationnel, transparence fiscale activée, premières décisions exécutoires AML/CFT publiées). Chaque livrable réduit la prime de risque, donc les frictions de paiement.
Tant que ces trois jalons ne sont pas délivrés, le secteur bancaire restera une pompe à air débranchée : il ne financera ni l’outil de production, ni le fonds de roulement, ni le commerce extérieur. Et la stagnation que l’on constate sur les exportations agro, les réservations hôtelières et les ateliers industriels n’est que le symptôme de cette panne financière en amont.



