Une rencontre stratégique au cœur d’une impasse institutionnelle
Le président libanais Joseph Aoun a reçu lundi Ousmane Dione, vice-président de la Banque mondiale pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, ainsi que Jean-Christophe Carré, directeur régional de la même institution. Cette réunion, tenue dans un contexte de crise socio-économique persistante, a porté sur une série de projets déjà validés par le Conseil d’administration de la Banque mondiale, mais toujours bloqués en l’absence de ratification parlementaire.
L’importance de cette rencontre ne réside pas seulement dans le contenu des discussions, mais dans le message politique qu’elle véhicule : le Liban reste sous surveillance étroite des institutions financières internationales, et sa marge de manœuvre est désormais conditionnée à l’avancée concrète des réformes attendues depuis plusieurs années.
Des projets suspendus, faute de validation politique
Plusieurs projets d’envergure figurent sur la liste des financements approuvés par la Banque mondiale. Ils concernent notamment les infrastructures, l’accès à l’eau, l’éducation, les filets de protection sociale et la gestion des déchets. Or, malgré le feu vert technique et administratif obtenu auprès de la Banque, ces projets sont en suspens, dans l’attente d’un vote formel du Parlement libanais.
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Ce blocage parlementaire n’est pas seulement imputable à des lenteurs bureaucratiques. Il résulte d’un climat politique marqué par les divisions, l’instabilité des alliances, et l’absence de consensus sur les priorités de l’action publique. Le décalage entre l’urgence des besoins sur le terrain et la paralysie des institutions empêche la mise en œuvre d’initiatives pourtant cruciales pour la relance du pays.
La réforme du secteur bancaire comme préalable incontournable
Au centre des discussions entre Joseph Aoun et les représentants de la Banque mondiale figure la réforme du secteur bancaire. Ce dossier, considéré comme hautement prioritaire par les bailleurs internationaux, est jugé déterminant pour restaurer la confiance, relancer l’investissement et permettre à l’économie libanaise de sortir de la récession structurelle dans laquelle elle est plongée.
La Banque mondiale insiste sur la nécessité de réformes “structurelles, transparentes et irréversibles”. Il ne s’agit plus de déclarations d’intention ou de promesses à moyen terme, mais d’engagements concrets, incluant la restructuration du secteur bancaire, la clarification des pertes, la révision des politiques de contrôle des capitaux, et la mise en place d’un mécanisme de protection des dépôts.
Le prêt pour la reconstruction conditionné à des réformes
Au cours de la réunion, la question du prêt de reconstruction a également été évoquée. Ce prêt, qui pourrait représenter une enveloppe substantielle de financement à long terme, est présenté comme une opportunité stratégique pour le Liban, à condition que certaines réformes clés soient enclenchées sans délai.
Le décaissement de ce prêt dépend directement de la capacité du gouvernement à instaurer un environnement institutionnel propice à la gouvernance, à la traçabilité financière, et à la lutte contre la corruption. Il s’agit non seulement d’une exigence de bonne gestion, mais aussi d’une garantie de crédibilité vis-à-vis des autres bailleurs de fonds, qui pourraient suivre la Banque mondiale dans un mécanisme de cofinancement.
Les enjeux de crédibilité pour l’État libanais
Pour Joseph Aoun, cette rencontre constitue à la fois un signal d’ouverture et un test de crédibilité. Dans un pays où les promesses de réformes sont souvent restées lettre morte, la présidence s’efforce d’incarner une volonté de changement. Mais cette volonté reste tributaire de la capacité à mobiliser un soutien parlementaire suffisant pour faire avancer les projets et les textes nécessaires.
Le retard accumulé sur les grands chantiers – réforme bancaire, audit des comptes publics, modernisation du système fiscal – affaiblit la position du Liban dans ses négociations avec les institutions internationales. À chaque nouvelle mission de la Banque mondiale ou du FMI, le même diagnostic est répété, sans que les blocages institutionnels ne soient réellement levés.
Un moment critique pour les relations Liban–Banque mondiale
La visite des hauts responsables de la Banque mondiale intervient à un moment critique. Le Liban est confronté à une contraction économique prolongée, à une chute de son produit intérieur brut, à une inflation galopante, et à une détérioration continue des services publics. Dans ce contexte, l’aide internationale représente l’un des rares leviers de relance encore disponibles.
Mais cette aide ne sera ni automatique, ni inconditionnelle. Les représentants de la Banque ont rappelé que la coopération avec le Liban suppose un partenariat fondé sur la responsabilité mutuelle. Sans réformes, il ne peut y avoir de financement durable. Et sans instruments juridiques adéquats, les projets déjà approuvés ne peuvent être mis en œuvre.
L’appel à une accélération des processus législatifs
Dans ce contexte, un appel a été lancé pour une accélération des procédures parlementaires. Les textes relatifs aux projets validés, ainsi que les lois de réforme bancaire, doivent être examinés en urgence et votés dans les plus brefs délais. L’objectif est double : débloquer les fonds existants et envoyer un message de sérieux aux autres partenaires financiers du Liban.
Certains observateurs considèrent que cette accélération est improbable dans un contexte d’instabilité politique. D’autres estiment que la pression de la rue, conjuguée à la détérioration des conditions de vie, pourrait contraindre les députés à adopter une posture plus responsable. En tout état de cause, la balle est désormais dans le camp du Parlement.
Une fenêtre d’opportunité qui se referme
Le Liban dispose encore d’une fenêtre d’opportunité pour mobiliser des financements structurants. Mais cette fenêtre n’est pas illimitée. Si le pays ne parvient pas à démontrer sa capacité à engager des réformes crédibles, les partenaires internationaux pourraient détourner leur attention vers d’autres priorités géopolitiques ou humanitaires.
La Banque mondiale, tout en réaffirmant sa volonté de soutenir le Liban, attend des signaux clairs, à court terme. La réunion de lundi peut être vue comme une dernière tentative de relance d’un partenariat stratégique. À défaut de réponse rapide, c’est toute la relation bilatérale qui pourrait entrer dans une phase d’inertie.



