Un déficit public structurel
Les données budgétaires disponibles pour l’année 2024 confirment la persistance d’un déséquilibre chronique des finances publiques. Le niveau des recettes fiscales reste très inférieur aux besoins de l’État. Selon les chiffres disponibles, les recettes ont couvert à peine 47 % des dépenses publiques. Cet écart abyssal a engendré un déficit budgétaire estimé à 11,3 % du produit intérieur brut, un niveau jugé insoutenable par les experts du ministère des Finances.
Cette situation s’explique en partie par la stagnation des recettes fiscales, elles-mêmes dépendantes d’un appareil de collecte en déliquescence. Le rendement de l’impôt sur le revenu demeure faible, affecté par l’évasion fiscale généralisée et l’absence de mécanismes de contrôle automatisés. Parallèlement, les réformes prévues pour renforcer les rentrées fiscales ont été repoussées. La réforme de la taxe sur la valeur ajoutée, censée entrer en vigueur en 2025 avec une hausse des taux et un élargissement de l’assiette, a été renvoyée à 2026. Cette décision est le fruit de pressions politiques émanant de plusieurs groupes parlementaires opposés à toute augmentation des prélèvements obligatoires.
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Des dépenses rigides et mal ciblées
L’analyse des dépenses publiques met en lumière un phénomène de rigidité budgétaire. Dans les secteurs sociaux, la part des ressources allouée au fonctionnement courant écrase les crédits d’investissement. Le budget de l’éducation illustre cette tendance : 63 % des crédits sont affectés au paiement des salaires, ne laissant que 9 % pour les infrastructures, les équipements ou les outils pédagogiques. Ce déséquilibre compromet les perspectives de redressement qualitatif du système éducatif, notamment dans les régions défavorisées.
Le même phénomène est observé dans le secteur de la santé. Les dépenses de fonctionnement absorbent l’essentiel des ressources, alors que les contrats passés avec les hôpitaux privés ne sont plus reconduits faute de crédits. Cette situation affecte directement l’accès aux soins pour les agents du service public. Une source interne au ministère de la Santé précise que, sans rallonge budgétaire, la couverture médicale des fonctionnaires pourrait cesser dès le mois de juillet.
Le poids des subventions résiduelles
Parallèlement à ces déséquilibres structurels, le Liban maintient un programme de subventions résiduelles devenu intenable. Les produits subventionnés incluent le blé, le carburant et certains médicaments essentiels. Si ces subventions jouent un rôle social crucial, leur coût dépasse désormais les capacités de financement de l’État. La Caisse des dépôts et consignations a signalé une diminution de 38 % de ses réserves mobilisables, par rapport à l’année précédente. Ce recul limite sa capacité à couvrir les engagements pris dans le cadre du mécanisme de subvention.
Cette situation a suscité l’inquiétude de plusieurs partenaires internationaux. Des représentants de la Banque mondiale ont demandé une restructuration urgente du système de subventions. Ils plaident pour un recentrage des aides vers des dispositifs ciblés, assortis de mécanismes de contrôle transparents. L’objectif est de limiter les abus, de mieux atteindre les populations vulnérables, et de réduire la charge sur les finances publiques. À défaut de mesures correctrices, les institutions financières internationales pourraient suspendre leurs programmes d’aide.
Un système fiscal à bout de souffle
Au cœur de cette crise, le système fiscal libanais se révèle incapable de soutenir l’effort de redressement budgétaire. Sa structure reste marquée par une forte inégalité de traitement entre les contribuables. Les grands revenus et les secteurs rentiers bénéficient d’exonérations ou de dispositifs d’optimisation, tandis que la charge repose sur les ménages et les PME. L’absence de cadastre numérique et de déclaration centralisée des patrimoines empêche la mise en œuvre d’une fiscalité progressive.
La TVA, qui représente la principale source de recettes indirectes, souffre d’un taux d’évasion élevé, en particulier dans les zones périurbaines et rurales. Le report de sa réforme prive le budget de ressources supplémentaires estimées à plusieurs centaines de milliards de livres libanaises. Ce manque à gagner est aggravé par la dépréciation continue de la monnaie nationale, qui réduit la valeur réelle des recettes collectées.
Des résistances politiques persistantes
La réforme du système fiscal se heurte à des résistances politiques tenaces. Plusieurs groupes parlementaires défendent des intérêts sectoriels qui s’opposent à toute modification des règles du jeu. Cette opposition s’appuie sur un argument de circonstance : dans un contexte de crise, toute hausse de la fiscalité serait socialement explosive. En réalité, cette posture protège les privilèges fiscaux existants, au détriment d’un rééquilibrage progressif.
Le ministère des Finances, pourtant favorable à une révision du cadre fiscal, se trouve paralysé par l’absence de consensus au sein du gouvernement. Les tentatives de révision de l’assiette fiscale, notamment à travers l’intégration des revenus fonciers et des professions libérales, se sont heurtées à des blocages successifs. Les lois-cadres nécessaires au lancement de ces réformes n’ont pas été soumises au vote.
Un pilotage budgétaire sous contrainte
Le pilotage des finances publiques est d’autant plus difficile que le cadre institutionnel demeure incomplet. Le pays fonctionne sans budget général adopté en bonne et due forme, les dépenses étant autorisées par des lois de règlement et des crédits provisoires. Cette méthode accroît l’incertitude et empêche toute planification à moyen terme.
Le Trésor public opère dans un contexte de trésorerie dégradée, avec des délais de paiement rallongés et une dépendance accrue aux avances de la Banque centrale. Cette dépendance renforce le cercle vicieux d’endettement intérieur non productif, sans effet d’entraînement sur l’économie réelle. La capacité d’investissement public est réduite à son minimum, privant le pays des leviers traditionnels de relance.
Des recommandations ignorées
Plusieurs rapports d’évaluation émis par des organismes internationaux ont formulé des recommandations claires : réforme du système fiscal, rationalisation des dépenses, recentrage des subventions, et amélioration de la gouvernance budgétaire. Toutefois, ces recommandations restent pour l’essentiel lettre morte.
Les raisons de cette inertie tiennent à la fois à l’instabilité politique, à la fragmentation des centres de décision, et à la crainte d’un coût social élevé. Pourtant, les retards accumulés aggravent la vulnérabilité du pays face aux chocs économiques. Ils réduisent aussi la crédibilité du Liban auprès des bailleurs de fonds, qui conditionnent désormais toute aide à des engagements précis et vérifiables.
Le risque d’une crise sociale
Les tensions sur les finances publiques se traduisent déjà par des difficultés d’exécution des services de base. Dans l’éducation, la pénurie de matériel scolaire empêche la tenue régulière des cours. Dans la santé, l’interruption des contrats avec les prestataires prive des milliers de patients d’un accès aux soins. Dans le secteur énergétique, les subventions au carburant ne suffisent plus à garantir une distribution régulière.
Ces difficultés alimentent un mécontentement social croissant. Les syndicats du secteur public menacent de grèves reconductibles si la couverture sociale n’est pas rétablie. Les bénéficiaires des aides sociales dénoncent les retards de versement et la dégradation des services. Cette situation menace la stabilité sociale, dans un pays déjà confronté à une crise migratoire, à une défiance institutionnelle et à une paupérisation accélérée.
Vers un nouveau contrat fiscal ?
Face à cette impasse, plusieurs économistes appellent à la mise en place d’un nouveau contrat fiscal. Celui-ci reposerait sur une refonte des principes de solidarité et d’équité, avec une assiette élargie, des mécanismes de redistribution renforcés, et une gestion plus transparente des ressources publiques. L’objectif serait de restaurer la confiance, de garantir la soutenabilité budgétaire, et de relancer l’économie sur des bases saines.
Ce contrat nécessiterait un large consensus politique et social. Il impliquerait un engagement fort du Parlement, un renforcement des capacités administratives, et une participation active de la société civile. La transition serait difficile, mais elle apparaît comme la seule voie possible pour sortir d’un cycle de crise budgétaire perpétuelle.



