Les autorités douanières libanaises ont frappé un coup décisif contre les réseaux de distribution de produits alimentaires non conformes. Dans une opération menée par la section de lutte contre la contrebande terrestre de la douane de Beyrouth, un entrepôt situé dans le quartier de Jdeideh, dans le district du Metn, a été perquisitionné. Les agents y ont découvert une quantité dépassant les trois tonnes de fromages contaminés, dépourvus d’étiquettes de validité et stockés en violation flagrante des normes sanitaires, sans aucun système de réfrigération. Cette saisie, annoncée par la Direction générale des douanes, met en lumière les défis persistants en matière de sécurité alimentaire dans un pays confronté à une crise économique prolongée et à des flux de marchandises souvent incontrôlés.
L’intervention a eu lieu dans un contexte où les contrôles se multiplient pour endiguer les importations illégales et les produits périmés qui inondent le marché local. Selon le communiqué officiel, la marchandise a été immédiatement confisquée, et le propriétaire de l’entrepôt a été déféré aux autorités judiciaires pour enquête, conformément aux procédures légales en vigueur. Cette action s’inscrit dans une série d’opérations similaires menées par les services douaniers au cours des derniers mois, témoignant d’une vigilance accrue face aux menaces pesant sur la santé publique.
Une opération de routine aux enjeux majeurs
La section de lutte contre la contrebande terrestre, rattachée à la douane de Beyrouth, opère dans un environnement complexe marqué par la porosité des frontières et la sophistication des réseaux de trafic. L’entrepôt en question, niché dans le quartier résidentiel et commercial de Jdeideh, n’était pas un site isolé mais faisait partie d’un circuit potentiellement plus large de distribution de produits laitiers. Les fromages saisis, d’origine non précisée mais suspectés d’être importés illégalement, présentaient des signes évidents de contamination : moisissures visibles, odeurs suspectes et absence totale de traçabilité. Sans réfrigération, ces produits étaient stockés dans des conditions qui favorisaient la prolifération bactérienne, rendant leur consommation hautement risquée.
Les douaniers, agissant sur la base d’informations recueillies au préalable, ont procédé à une perquisition minutieuse. Plus de trois tonnes ont été inventoriées, une quantité significative qui suggère une intention de distribution à grande échelle, peut-être vers des marchés populaires ou des épiceries de quartier. Le manque d’étiquettes de validité, obligatoire selon la réglementation libanaise, indique une tentative délibérée de contourner les contrôles. Cette infraction viole non seulement les lois douanières mais aussi les normes établies par le ministère de la Santé publique, qui impose des standards stricts pour les produits alimentaires importés ou stockés.
Dans le cadre de l’enquête, les autorités examinent les liens potentiels avec des fournisseurs étrangers, souvent basés dans des pays voisins où les normes sanitaires sont variables. Le propriétaire, dont l’identité n’a pas été révélée pour des raisons d’enquête, fait face à des accusations de mise en danger de la santé publique et de fraude douanière. Les procédures judiciaires, supervisées par le parquet compétent, pourraient aboutir à des sanctions sévères, incluant des amendes substantielles et une interdiction d’activité commerciale.
Les détails techniques de la contamination
Les fromages saisis, composés principalement de variétés blanches et jaunes courantes au Liban comme le akkawi ou le halloumi, montraient des altérations avancées. Sans réfrigération, la température ambiante – souvent élevée dans les entrepôts non climatisés – accélère la dégradation. Les experts en sécurité alimentaire soulignent que l’absence de chaîne du froid favorise le développement de bactéries pathogènes telles que la Listeria monocytogenes ou la Salmonella, responsables de toxi-infections graves. Ces contaminants peuvent entraîner des symptômes allant de nausées et vomissements à des complications plus sévères, particulièrement chez les enfants, les personnes âgées et les immunodéprimés.
L’absence d’étiquettes de validité complique davantage l’évaluation : sans date de péremption, il est impossible de déterminer l’âge réel des produits. Des analyses en laboratoire, probablement en cours au sein des services du ministère de la Santé, permettront de confirmer le niveau de contamination. Historiquement, des cas similaires ont révélé des teneurs élevées en aflatoxines, des toxines produites par des moisissures, qui sont cancérigènes à long terme. Au Liban, où la consommation de produits laitiers est élevée – avec une moyenne de 150 kg par habitant annuellement selon les estimations officielles – de tels incidents soulèvent des préoccupations immédiates pour la santé collective.
Le contexte de la sécurité alimentaire au Liban en 2026
Le Liban traverse une période de vulnérabilité accrue en matière de sécurité alimentaire, exacerbée par une crise économique qui perdure depuis 2019. Avec une inflation cumulée dépassant les 6 500 % en monnaie locale par rapport aux niveaux pré-pandémie, les ménages libanais peinent à accéder à des aliments de qualité. Selon les analyses récentes de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du Programme alimentaire mondial (PAM), environ 17 % de la population – soit près de 874 000 personnes – fait face à une insécurité alimentaire aiguë entre novembre 2025 et mars 2026. Cette situation est aggravée par les dommages persistants aux infrastructures agricoles, notamment dans la Bekaa et au sud, suite aux conflits passés et à une saison 2024-2025 exceptionnellement sèche qui a réduit la disponibilité en eau pour les cultures.
Le pays, qui importe plus de 80 % de ses besoins alimentaires, est particulièrement exposé aux fluctuations des chaînes d’approvisionnement mondiales. La dépréciation de la livre libanaise a rendu les importations plus coûteuses, favorisant l’émergence de marchés parallèles où les produits non conformes prolifèrent. Les réfugiés syriens, représentant une part significative de la population, accentuent la pression sur les ressources, avec des financements humanitaires insuffisants ne couvrant que jusqu’en avril 2026 pour de nombreux programmes. Dans ce cadre, les saisies comme celle de Jdeideh illustrent comment la crise économique nourrit les circuits illégaux, où des produits périmés ou contaminés sont écoulés à bas prix pour attirer les consommateurs aux revenus limités.
Les risques sanitaires amplifiés par la crise économique
La consommation de fromages contaminés expose la population à des dangers immédiats et à long terme. Les bactéries comme l’E. coli ou le Staphylococcus aureus, courantes dans les produits laitiers mal stockés, peuvent provoquer des épidémies localisées. Au Liban, où les systèmes de santé sont sous tension avec des hôpitaux fonctionnant à capacité réduite due à la pénurie de médicaments et de carburant, une intoxication massive pourrait surcharger les urgences. Le ministère de la Santé publique, dirigé par Rakan Nasreddine, a multiplié les rappels de produits ces derniers mois, comme en témoigne la fermeture récente d’un restaurant, d’un supermarché et d’un abattoir pour non-respect des normes.
Les implications pour les enfants et les familles vulnérables sont particulièrement alarmantes. Avec une malnutrition aiguë touchant potentiellement 22 000 personnes en phase d’urgence selon les classifications IPC, les produits laitiers contaminés aggravent les déficits nutritionnels. Les fromages, source essentielle de calcium et de protéines, deviennent un vecteur de maladie plutôt qu’un aliment de base. Des études officielles indiquent que 20 % de la population, soit environ 1,24 million de personnes, souffre d’insécurité alimentaire aiguë, un chiffre qui pourrait grimper à 18 % entre avril et juillet 2026.
Autres incidents récents et tendances émergentes
La saisie de Jdeideh n’est pas isolée. En novembre 2025, les douanes de Saïda ont perquisitionné un entrepôt de tabac et de mélasse de contrebande, révélant des liens avec des réseaux transfrontaliers. Plus tôt, en octobre, des sandwiches contaminés ont été signalés dans le sud, soulignant la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement locales. Ces opérations mettent en évidence une augmentation des cas de falsification, favorisée par la crise qui pousse les opérateurs à recycler des stocks périmés.
Dans le Bekaa, les inondations de janvier 2026 ont détruit des cultures et des serres, accentuant les pénuries et favorisant les importations illégales. Le secteur laitier, affecté par la hausse des coûts des intrants et les dommages aux infrastructures d’irrigation, voit sa production locale chuter, rendant le marché dépendant des importations. Des partenariats avec des organismes internationaux visent à former les producteurs aux normes ISO 22000, mais les lacunes en compétences persistent.



