Lors de la commémoration annuelle des martyrs de la « Résistance libanaise », tenue dans la soirée du 7 septembre 2025 au siège des Forces libanaises (FL) à Maarab, Samir Geagea, chef du parti, a prononcé un discours marquant, adressé directement à la communauté chiite du Liban. Retransmise en direct par plusieurs chaînes de télévision locales, son allocution a appelé les chiites à « rompre avec la logique des armes » incarnée par le Hezbollah, soulignant que seules les institutions étatiques, et en particulier l’armée libanaise, peuvent garantir la sécurité et la stabilité du pays. Prononcé dans un contexte de tensions politiques accrues, ce discours a immédiatement suscité des réactions contrastées, reflétant les divisions profondes du paysage libanais.
Une cérémonie empreinte de solennité
La cérémonie de Maarab a rassemblé plusieurs centaines de partisans des Forces libanaises, ainsi que des responsables politiques, des dignitaires religieux et des représentants de la société civile affiliés au parti. L’événement, organisé dans la cour du siège des FL, s’est déroulé dans un cadre solennel, marqué par la présence de drapeaux libanais et de portraits des martyrs exposés en hommage. Une messe célébrée par des prêtres maronites a ouvert la soirée, renforçant le caractère mémoriel de cette commémoration dédiée aux « héros » ayant sacrifié leur vie pour la cause des FL et la souveraineté du Liban.
Samir Geagea a débuté son discours par un hommage vibrant aux martyrs du parti, rappelant leur engagement pour « un Liban libre, indépendant et souverain ». Il a cité des figures emblématiques, telles que le capitaine Élie Hobeika, assassiné en 2002, et Elias Al-Hasrouni, cadre des FL tué en août 2023 dans des circonstances encore non élucidées. « Le meurtre d’Al-Hasrouni révèle le vrai visage de ceux qui parlent de dialogue tout en usant de la violence », a-t-il déclaré, dans une allusion implicite au Hezbollah. Selon Geagea, ces sacrifices rappellent l’urgence de protéger les institutions étatiques face aux « forces qui cherchent à imposer leur volonté par la force ».
Le chef des FL a insisté sur le rôle central de l’État libanais dans la préservation de la stabilité nationale. « Sans un État fort, doté d’une armée légitime, le Liban restera vulnérable au chaos et aux ingérences extérieures », a-t-il affirmé. Il a plaidé pour une centralisation du pouvoir militaire, soulignant que l’armée libanaise doit être la seule force autorisée à détenir des armes et à défendre le territoire. Cette position a servi de prélude à son appel direct à la communauté chiite, qui a constitué le moment fort de son intervention.
Un appel direct à la communauté chiite
Dans un geste audacieux, Samir Geagea s’est adressé spécifiquement à la communauté chiite, une démarche inhabituelle pour un leader chrétien s’exprimant sur la question du Hezbollah. « Mes frères chiites, vous êtes une composante essentielle du tissu national libanais. Votre sécurité, comme celle de tous les Libanais, ne peut être garantie que par un État fort et impartial », a-t-il déclaré. Il a exhorté les chiites à « se libérer de la logique des armes » imposée par le Hezbollah, qu’il a accusé de « confisquer la décision nationale » et de « plonger le Liban dans des conflits qui ne servent pas ses intérêts ».
Geagea a développé son argument en affirmant que l’arsenal militaire du Hezbollah, maintenu en dehors du contrôle de l’État, expose la communauté chiite à des risques majeurs. « Cette logique vous isole du reste du pays et vous entraîne dans une voie sans issue », a-t-il poursuivi, ajoutant que « s’entêter dans cette direction équivaut à un suicide collectif pour le Liban ». Il a appelé les chiites à « reprendre leur place légitime au sein des institutions », soulignant que l’État libanais est le seul capable de protéger toutes les communautés sans distinction.
Cet appel s’est accompagné d’une référence explicite à la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en 2006 pour mettre fin à la guerre entre Israël et le Hezbollah. Cette résolution exige le désarmement des groupes armés non étatiques et le déploiement exclusif de l’armée libanaise dans le sud du pays. « La résolution 1701 n’est pas une option, c’est une obligation pour garantir la paix et la stabilité », a affirmé Geagea, plaidant pour son application intégrale. Il a insisté sur le fait que les décisions stratégiques, notamment celles liées à la guerre et à la paix, doivent être prises par les institutions étatiques, et non par des groupes armés poursuivant des agendas extérieurs.
Une vision pour un Liban souverain
Geagea a consacré une large partie de son discours à détailler sa vision d’un Liban souverain, où l’État exercerait un contrôle exclusif sur ses forces armées et sa politique étrangère. « Le temps des milices est révolu. Aucun groupe, quelle que soit sa communauté, ne peut prétendre remplacer l’État », a-t-il martelé. Il a appelé à des élections « libres et transparentes », incluant le vote des expatriés, pour renouveler la légitimité des institutions. « L’ère des prolongations parlementaires et des compromis imposés par la force est terminée », a-t-il ajouté, en référence aux reports successifs des élections législatives.
Le chef des FL a également abordé les relations avec la Syrie, notant une amélioration grâce à des accords de coopération sécuritaire et un contrôle accru de la frontière libano-syrienne. « L’armée libanaise, avec le soutien de la communauté internationale, a fait des progrès significatifs pour sécuriser nos frontières », a-t-il déclaré, tout en appelant à une vigilance accrue face aux « ingérences extérieures ». Ces remarques visaient implicitement l’influence de l’Iran, principal soutien du Hezbollah, dans les affaires libanaises.
Geagea a pris soin de préciser que les Forces libanaises ne cherchent pas à provoquer une guerre civile ou à s’attaquer aux institutions étatiques. « Nous avons entamé une marche vers un avenir prometteur, et rien ne l’arrêtera », a-t-il affirmé, soulignant que son parti privilégie le dialogue et les réformes institutionnelles pour sortir le Liban de la crise. Il a conclu en réaffirmant l’engagement des FL à « défendre un Liban libre et souverain », appelant toutes les communautés à se rallier à cette vision.
Réactions immédiates au discours
Le discours de Geagea a suscité des réactions immédiates, reflétant les fractures politiques du Liban. Les partisans des Forces libanaises, présents à Maarab et actifs sur les réseaux sociaux, ont salué ses propos comme un « message courageux » pour un Liban uni sous l’égide de l’État. « Geagea a dit ce que beaucoup pensent : le Hezbollah doit rendre ses armes pour que le Liban survive », a écrit un militant sur la plateforme X. Le député Sami Gemayel, chef du parti Kataëb, a exprimé son soutien, déclarant que « l’appel de Geagea reflète la voix de millions de Libanais qui aspirent à un État souverain ».
En revanche, les alliés du Hezbollah ont vivement critiqué le discours. Mohammed Afif, porte-parole du mouvement, a qualifié les propos de Geagea de « provocateurs » et « irresponsables », accusant le chef des FL de « semer la discorde entre les communautés ». « Le Hezbollah reste un rempart contre l’agression israélienne, et Geagea le sait parfaitement », a-t-il déclaré dans un communiqué publié le 8 septembre. Le mouvement Amal, dirigé par Nabih Berri, a également dénoncé l’appel de Geagea, le jugeant « biaisé » et « déconnecté des réalités du Liban ». Un responsable d’Amal, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a accusé Geagea de « servir des agendas étrangers » en ciblant la communauté chiite.
Des voix modérées, comme celle du Premier ministre Nawaf Salam, ont appelé à la prudence. Dans une déclaration publiée le 8 septembre, Salam a souligné l’importance du « dialogue national » pour résoudre les différends, tout en réaffirmant que « l’autorité de l’État doit prévaloir ». Cette position reflète la difficulté du gouvernement à naviguer entre les pressions internes et les attentes de la communauté internationale, notamment sur l’application de la résolution 1701.
Un contexte politique et régional tendu
Le discours de Geagea intervient dans un contexte de tensions politiques internes, marquées par l’impasse sur les élections présidentielles et les réformes économiques exigées par le Fonds monétaire international. La question du désarmement du Hezbollah, au cœur de l’appel de Geagea, reste un sujet explosif, divisant les forces politiques libanaises. Alors que les Forces libanaises et leurs alliés plaident pour un État fort, le Hezbollah et ses partenaires maintiennent que leur arsenal est nécessaire pour contrer les menaces israéliennes.
Sur le plan régional, le Liban reste sous le regard attentif de la communauté internationale. Les discussions en cours sur l’application de la résolution 1701, supervisées par la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), soulignent l’urgence de stabiliser le sud du pays. Le 8 septembre, une réunion du comité de suivi de la trêve, impliquant des représentants libanais, américains et français, était prévue à Naqoura pour évaluer les progrès dans l’application de la résolution. Ces efforts internationaux, combinés aux pressions internes, placent le Liban à un carrefour critique, où les appels de Geagea à un État souverain résonnent comme un défi lancé à l’ensemble du système politique.



