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Souveraineté, sécurité, identité nationale : la société libanaise fracturée

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Le Liban, pays à la croisée des influences régionales et des tensions internes, traverse une crise identitaire et politique sans précédent, marquée par des divisions profondes sur la souveraineté, la sécurité et l’identité nationale. En septembre 2025, ces fractures, héritées d’une histoire tumultueuse de conflits confessionnels, d’occupations étrangères et de crises économiques, se manifestent dans des débats polarisés autour de la notion de résistance, des perceptions communautaires divergentes, du rôle des médias et des réseaux sociaux, ainsi que des clivages générationnels. Alors que le pays peine à surmonter la vacance présidentielle, la crise économique et les tensions géopolitiques, l’idée même d’« État » suscite des interprétations conflictuelles parmi les différentes composantes de la société libanaise.

Le débat identitaire autour de la notion de résistance

La notion de « résistance » est un pilier central des divisions libanaises, cristallisant des visions opposées de la souveraineté et de la sécurité nationale. Pour une partie significative de la population, principalement affiliée au Hezbollah et à ses alliés chiites, la résistance incarne une lutte légitime contre les menaces extérieures, en particulier Israël, perçu comme une force d’occupation. Les tensions à la frontière sud en 2025 ont ravivé ce discours. En juillet et août 2025, une série d’incidents armés dans le Liban-Sud, incluant des échanges de tirs entre le Hezbollah et l’armée israélienne, a fait 15 morts côté libanais, dont 9 civils, selon un rapport de l’ONU publié le 20 août 2025. Le Hezbollah a justifié ces actions comme une « défense préventive » contre des violations israéliennes de la résolution 1701 du Conseil de sécurité, qui exige un cessez-le-feu et le désarmement des groupes armés non étatiques au sud du fleuve Litani. Lors d’un discours prononcé à Beyrouth le 15 août 2025, un porte-parole du Hezbollah a déclaré : « La résistance n’est pas une option, mais une nécessité pour préserver la dignité et la souveraineté du Liban face à ceux qui cherchent à nous soumettre. » Ce narratif, ancré dans une rhétorique de dignité nationale, trouve un écho particulier dans les communautés chiites, où le Hezbollah jouit d’un soutien robuste, renforcé par son réseau d’écoles, d’hôpitaux et d’aides sociales, particulièrement dans des régions comme la Bekaa et Dahiyeh, le sud de Beyrouth.

Cependant, cette vision de la résistance n’est pas sans précédent historique, ni exempte de controverses. Dans les années 1980 et 1990, une résistance chrétienne, portée par des groupes comme les Forces libanaises et les milices du général Michel Aoun, s’était organisée contre l’occupation syrienne, qui exerçait un contrôle politique et militaire sur le Liban de 1976 à 2005. Cette résistance, incarnée par des figures comme Samir Geagea, dénonçait l’ingérence de Damas et prônait la restauration de la souveraineté nationale. Des affrontements armés, notamment dans les régions chrétiennes du Mont-Liban et de Beyrouth-Est, ont marqué cette période, avec des épisodes comme la « guerre de libération » de 1989-1990, où les forces d’Aoun ont tenté de déloger les troupes syriennes. Cette résistance chrétienne partageait des thématiques similaires à celles du Hezbollah aujourd’hui : la défense de l’identité libanaise contre une occupation étrangère et la revendication d’une souveraineté bafouée. Pourtant, loin de s’unir autour d’un discours commun prônant un Liban « ni israélien ni syrien », ces mouvements se sont opposés, chacun accusant l’autre de servir des agendas extérieurs. Les chrétiens reprochaient au Hezbollah ses liens avec l’Iran et la Syrie, tandis que le Hezbollah percevait les milices chrétiennes comme des alliées de l’Occident ou d’Israël.

En 2025, cette fracture reste palpable. Pour les détracteurs du Hezbollah, notamment dans les milieux chrétiens, sunnites et druzes, le monopole des armes par le mouvement chiite affaiblit l’État et expose le pays à des représailles internationales. Les bombardements israéliens d’août 2025, qui ont visé des positions du Hezbollah dans le sud et fait 23 morts civils selon l’ONU, sont cités comme une conséquence directe de cette « résistance ». Un député des Forces libanaises, s’exprimant lors d’une session parlementaire à Beyrouth le 25 août 2025, a dénoncé « un État dans l’État qui entraîne le Liban dans une spirale de violence au service d’intérêts étrangers ». Cette rhétorique reflète une tension persistante : la résistance, qu’elle soit dirigée contre Israël ou autrefois contre la Syrie, reste incapable de fédérer les Libanais autour d’une vision commune de la souveraineté, chaque groupe revendiquant sa propre légitimité patriotique.

Perceptions communautaires divergentes : une analyse sociopolitique

Le système confessionnel libanais, qui répartit le pouvoir entre 18 communautés religieuses, amplifie les divergences sur l’identité nationale et la souveraineté. Chaque groupe – chiite, sunnite, chrétien maronite, druze – projette ses aspirations, ses craintes et ses griefs sur l’idée de l’État, dans un contexte de crise économique, de vacance institutionnelle et de tensions géopolitiques. Dans les régions chiites, comme la Bekaa, Tyr ou le sud de Beyrouth, le Hezbollah est perçu comme un rempart contre les menaces extérieures et un fournisseur de services essentiels dans un pays où l’État peine à assurer l’électricité, l’eau ou les soins médicaux. En 2024, par exemple, le Hezbollah a distribué des aides alimentaires à 120 000 familles dans la Bekaa, selon des chiffres communiqués par le mouvement, renforçant son ancrage communautaire.

À l’opposé, dans les bastions sunnites comme Tripoli ou Saïda, le Hezbollah est souvent accusé de marginaliser d’autres communautés et de monopoliser le pouvoir politique et militaire. Les tensions intercommunautaires se sont exacerbées après des affrontements à Tripoli en mai 2025, où des milices locales sunnites ont affronté des partisans du Hezbollah, faisant 7 blessés. Un leader communautaire sunnite, lors d’un rassemblement à Tripoli le 10 juillet 2025, a déclaré : « Nous voulons un État qui représente tous les Libanais, pas une milice qui impose sa vision par la force. » Les chrétiens, eux, se divisent entre les Forces libanaises, qui prônent un État fort et souverain, et le Courant patriotique libre, plus conciliant envers le Hezbollah en raison d’un accord politique datant de 2006. La vacance de la présidence, qui perdure depuis octobre 2022, aggrave ces tensions, les maronites percevant cette absence comme une érosion de leur rôle historique. Lors d’une homélie à Bkerké le 1er septembre 2025, un évêque maronite a appelé à « restaurer la centralité de l’État comme garant de l’unité nationale », reflétant l’inquiétude d’une communauté qui se sent marginalisée.

Les Druzes, sous la direction de Walid Joumblatt et de son fils Taymour, adoptent une approche pragmatique, cherchant à préserver leur autonomie dans le Chouf tout en naviguant les alliances régionales. Les affrontements dans cette région en juin 2025, qui ont opposé des milices druzes à des groupes proches du Hezbollah et fait 5 morts, ont ravivé leur méfiance envers le mouvement chiite. Ces tensions illustrent une incapacité chronique à s’entendre sur une vision commune de l’État, chaque communauté défendant une souveraineté alignée sur ses intérêts propres, souvent influencée par des puissances étrangères comme l’Iran, l’Arabie saoudite ou la France.

Rôle des médias et réseaux sociaux dans la polarisation

Les médias libanais, souvent affiliés à des partis politiques ou des communautés, jouent un rôle clé dans l’amplification des divisions. Des chaînes comme Al-Manar, proche du Hezbollah, glorifient la résistance et minimisent les pertes civiles causées par les représailles israéliennes, tandis que MTV ou LBCI, populaires dans les milieux chrétiens, critiquent l’influence du Hezbollah et mettent en avant les destructions dans le sud. La couverture des affrontements d’août 2025 a exacerbé ces clivages, chaque média proposant une version biaisée des événements. Par exemple, Al-Manar a présenté les bombardements israéliens comme une « agression sioniste », tandis que LBCI a accusé le Hezbollah d’avoir provoqué une « guerre inutile ».

Sur les réseaux sociaux, notamment X, la polarisation atteint des niveaux sans précédent. En août 2025, une campagne de désinformation a diffusé des vidéos truquées montrant prétendument des abus de la FINUL par des miliciens du Hezbollah. Démenties par l’ONU le 18 août, ces publications ont néanmoins généré plus de 50 000 partages en 48 heures, attisant les tensions intercommunautaires. Les hashtags comme #LibanSouverain, soutenu par des groupes anti-Hezbollah, et #RésistanceNationale, promu par les partisans du mouvement chiite, dominent les débats en ligne, souvent accompagnés de discours haineux ciblant des communautés spécifiques. Un rapport de l’ONG libanaise SMEX, publié en juillet 2025, révèle que 60 % des comptes actifs sur X au Liban diffusent des contenus polarisants, souvent financés par des entités politiques anonymes.

Les jeunes, particulièrement actifs sur ces plateformes, contribuent à la fois à la polarisation et à la recherche de nouvelles identités. Les influenceurs issus de la « thawra » de 2019 appellent à dépasser les clivages confessionnels et à construire un État laïc, mais leurs messages se heurtent à des campagnes organisées de trolls. En juin 2025, un hashtag #LibanUni, lancé par des activistes, a été noyé sous des milliers de messages hostiles, attribués à des bots liés à des factions politiques. Cette guerre numérique entrave tout dialogue national et renforce les fractures identitaires, chaque communauté s’appuyant sur des récits médiatiques pour défendre sa vision de la souveraineté.

Les lignes de fracture générationnelles

Les différences générationnelles constituent une autre dimension des fractures libanaises. Les aînés, marqués par la guerre civile (1975-1990) et l’occupation syrienne, tendent à s’aligner sur les partis confessionnels, percevant la sécurité nationale à travers des alliances communautaires ou des protections étrangères, qu’il s’agisse de l’Iran pour les chiites ou de la France pour certains chrétiens. Cette génération, qui a vécu la résistance chrétienne contre la Syrie, conserve une mémoire vive des luttes pour la souveraineté, mais reste attachée à des structures politiques traditionnelles.

À l’inverse, la jeunesse, galvanisée par la révolution de 2019, rejette le système confessionnel et appelle à un État laïc et inclusif. Confrontés à un chômage de 50 % chez les moins de 30 ans et à une inflation qui a dépassé 200 % en 2024, les jeunes expriment leur frustration lors de manifestations, comme celle du 5 août 2025 à Beyrouth, où 10 000 personnes ont défilé pour dénoncer « un État confisqué par les élites ». Cependant, même au sein de cette génération, les visions divergent. Certains jeunes, notamment dans les régions chiites, soutiennent la résistance comme un symbole de défi face à l’adversité, tandis que d’autres, dans les milieux urbains ou chrétiens, la perçoivent comme un obstacle à la modernité et à l’intégration régionale. Ces clivages se sont manifestés lors d’un débat télévisé sur LBCI le 12 août 2025, où des étudiants de l’Université américaine de Beyrouth et de l’Université Saint-Joseph ont échangé des arguments virulents sur le rôle du Hezbollah, sans parvenir à un consensus.

Que signifie « État » pour les Libanais ?

L’idée d’« État » revêt des significations profondément divergentes selon les communautés et les générations. Pour les partisans du Hezbollah, l’État est un cadre à renforcer par la résistance, perçue comme un bouclier contre Israël et un garant de la dignité nationale. Dans les régions chiites, l’État est souvent vu comme secondaire face aux services fournis par le Hezbollah, qui agit comme un quasi-État. Pour les sunnites et certains chrétiens, l’État doit incarner un monopole légitime de la force, indépendant des milices, et représenter toutes les communautés sans domination d’un groupe. Les Forces libanaises, par exemple, appellent à un État fort, capable de désarmer le Hezbollah et de restaurer la souveraineté nationale, un écho aux luttes contre l’occupation syrienne. Les Druzes, eux, envisagent l’État comme un équilibre délicat entre autonomie communautaire et coexistence nationale, une position pragmatique héritée de décennies de navigation entre alliances rivales.

Les jeunes, issus de la révolution de 2019, aspirent à un État laïc, fonctionnel et débarrassé des élites confessionnelles, capable de répondre à leurs besoins économiques et sociaux. Pourtant, même cette vision est fragmentée, certains jeunes soutenant des partis traditionnels par loyauté communautaire. En septembre 2025, alors que le Liban reste sans président, confronté à une crise économique paralysante et à des tensions frontalières, l’État demeure un concept flou, un miroir des fractures historiques et actuelles de la société. Les résistances du passé, qu’elles soient chrétiennes contre la Syrie ou chiites contre Israël, n’ont pas su fédérer un projet national commun, laissant le Liban face à un défi existentiel : définir ce que signifie être un État souverain dans un pays aussi divisé.

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