Un programme cible d’une « guerre de douze jours »
En juin 2025, une série de frappes qualifiées de « sans précédent » a visé l’infrastructure militaire et nucléaire iranienne. Des sources occidentales et régionales évoquent une opération conjointe israélo-américaine, concentrée sur des sites sensibles disséminés dans plusieurs provinces. Des centres de recherche, des installations liées à l’enrichissement, des bases de missiles et des dépôts d’armement ont été touchés. Les bilans font état de centaines de morts, parmi lesquels des officiers de haut rang, des membres de forces spéciales et plusieurs scientifiques associés au programme nucléaire.
La séquence militaire a duré environ douze jours. Les frappes aériennes et de missiles ont alterné avec des cyber-attaques visant les réseaux de commandement, les systèmes de défense aérienne et les réseaux électriques alimentant les complexes stratégiques. Le 24 juin, un cessez-le-feu non officiellement revendiqué a mis fin à cette phase, après des échanges de messages via des canaux indirects impliquant des capitales européennes et des médiations régionales.
Pour Israël, l’objectif affiché était de repousser la « ligne rouge » nucléaire iranienne, en détruisant une partie du stock d’uranium hautement enrichi, en compliquant la production de centrifugeuses avancées et en perturbant la chaîne logistique des sites dispersés. Pour Washington, la même opération s’inscrivait dans une doctrine de « pression maximale armée », combinant sanctions économiques, isolement diplomatique et recours à la force sur des infrastructures jugées critiques.
Du côté iranien, le récit est tout autre. Les communiqués officiels présentent les frappes comme un « acte d’agression coordonné », mais insistent sur la capacité de défense de la République islamique. Les forces de défense antiaérienne revendiquent l’interception d’un nombre significatif de missiles. Les autorités parlent d’un « échec » stratégique de l’adversaire et promettent une réponse « au moment et à l’endroit choisis ».
Derrière ces narratifs opposés, une réalité se dessine. Le réseau nucléaire iranien a été secoué, mais il n’a pas été anéanti. Des installations ont été gravement touchées, notamment des bâtiments où étaient entreposés des équipements d’enrichissement et des laboratoires de recherche. D’autres sites, plus protégés ou redondants, ont continué à fonctionner, parfois avec des capacités réduites. L’appareil de sécurité a été purgé, avec une vague d’arrestations pour espionnage et collusion avec des services étrangers, dans un climat de suspicion interne généralisée.
Un programme sous double feu: bombes et sanctions
La campagne militaire de juin n’arrive pas dans un vide. Elle s’ajoute à un arsenal de sanctions économiques déjà très large. Depuis la sortie unilatérale des États-Unis de l’accord de 2015, les mesures restrictives se sont empilées: sanctions sur les exportations de pétrole, mises sur liste noire de banques, de compagnies maritimes, de sociétés écrans, activation du mécanisme de « snapback » pour rétablir certaines sanctions onusiennes, pressions sur les pays importateurs de brut iranien.
Après les frappes, plusieurs paquets de sanctions ont encore été ajoutés. Ils ciblent des entreprises soupçonnées de participer à la reconstruction rapide des installations atteintes, des entités liées au ministère de la Défense et des réseaux de logistique opérant via des pays voisins. L’objectif déclaré de Washington est double. Rendre plus coûteuse la remise en état des sites endommagés et empêcher le transfert de technologies sensibles vers des lieux jugés plus sûrs.
L’économie iranienne, déjà fragilisée par des années de restrictions, encaisse ce nouveau choc. La monnaie est sous pression, l’inflation reste élevée, et le gouvernement est contraint de revoir à la baisse plusieurs programmes de subventions. Les secteurs non pétroliers, qui avaient été présentés comme des axes de diversification, souffrent eux aussi des difficultés d’accès au système financier international et du climat d’incertitude.
Cette double pression – militaire et financière – reconfigure la marge de manœuvre du pouvoir. Les dirigeants doivent montrer à leur opinion qu’ils ne cèdent pas, tout en cherchant à éviter un deuxième round de frappes qui pourrait toucher des infrastructures économiques vitales, notamment dans le pétrole, le gaz, la pétrochimie et les transports.
La ligne officielle de Téhéran: fermeté et volonté de résultat
Dans ce contexte, le message du ministère iranien des Affaires étrangères suit une ligne soigneusement calibrée. Le porte-parole insiste sur deux points. D’abord, il affirme que « l’intérêt du pays a toujours été d’aboutir à un résultat » dans les pourparlers nucléaires. Il reconnaît que les sanctions « nuisent au peuple et à l’économie nationale », ce qui laisse entendre que l’Iran ne ferme pas la porte à un compromis si celui-ci permet une levée significative des mesures restrictives.
Ensuite, il rejette l’accusation, souvent avancée par Israël et certains responsables occidentaux, selon laquelle Téhéran chercherait à « gagner du temps » pour avancer vers la bombe tout en discutant. Cette accusation est qualifiée de « fabrication » destinée à justifier de nouvelles pressions. Le discours officiel se présente comme celui d’un pays qui défend son droit à un programme nucléaire civil couvrant l’ensemble du cycle du combustible, sous réserve de garanties techniques.
Parallèlement, le Parlement a adopté une loi renforçant les peines contre la collaboration avec des services de renseignement étrangers, en particulier ceux des États-Unis et d’Israël. Cette loi prévoit des sanctions lourdes pour toute fuite de données sensibles, pour la participation à des sabotages ou pour la transmission d’informations sur des installations stratégiques. Elle est présentée comme une réponse directe aux opérations clandestines qui auraient facilité la précision des frappes.
Ce discours de fermeté interne s’accompagne d’un travail diplomatique discret. Des responsables iraniens multiplient les contacts avec des représentants de pays encore engagés dans le cadre du Traité de non-prolifération et des mécanismes hérités de l’accord de 2015. Ils tentent de convaincre que la République islamique ne cherche pas à franchir le seuil militaire, tout en rappelant que les États-Unis ont, de leur côté, rompu unilatéralement leurs engagements.
L’AIEA face à un accès restreint
Au centre de cette équation se trouve l’Agence internationale de l’énergie atomique. Ses rapports successifs notent une difficulté croissante à vérifier le stock iranien de matières nucléaires, en particulier d’uranium enrichi à des niveaux élevés. Les frappes de juin ont endommagé plusieurs sites, affecté des systèmes de surveillance et rendu certaines installations temporairement inaccessibles, même pour le personnel national.
Avant les attaques, les données de l’Agence indiquaient que l’Iran enrichissait de l’uranium jusqu’à 60 %, un niveau très proche des 90 % nécessaires pour fabriquer une arme nucléaire. Le stock d’uranium à 60 % était estimé à un peu plus de 440 kilos au 13 juin, soit largement au-delà des plafonds de l’accord de 2015. L’agence insistait déjà sur le fait que ce stock, s’il était entièrement transformé en matière fissile à 90 %, suffirait en théorie pour plusieurs engins.
Après les frappes, la situation s’est compliquée. Des caméras de surveillance ont été détruites ou rendues inopérantes, des scellés ont été endommagés, des registres ont été dispersés. L’Agence demande à pouvoir vérifier « dans les plus brefs délais » les matières déclarées comme pacifiques, afin de s’assurer qu’elles n’ont pas été déplacées vers des sites non déclarés et que les quantités restantes correspondent aux déclarations officielles.
Téhéran, de son côté, affirme que les opérations de réparation et de nettoyage doivent avoir lieu avant toute inspection approfondie, pour des raisons de sécurité. Le pouvoir soutient qu’il ne peut pas laisser entrer des équipes étrangères dans des installations partiellement détruites ou potentiellement contaminées sans garanties préalables. Cette position est perçue comme un moyen de gagner du temps par les acteurs qui craignent un détournement de matières vers un programme clandestin.
L’Agence se trouve donc confrontée à un mur. Elle multiplie les demandes d’accès et les rapports d’alerte, tout en évitant d’accuser ouvertement l’Iran d’avoir franchi le seuil militaire. Elle rappelle que, sans transparence complète, il devient impossible d’attester du caractère exclusivement pacifique du programme.
La doctrine Trump: au-delà de l’accord de 2015
Sur l’autre rive, la politique de Washington est portée par une doctrine désormais assumée. Le président américain n’envisage pas un retour au texte de 2015 tel quel. Il considère que cet accord était « trop limité » et qu’il a permis à l’Iran de conserver les bases techniques d’un programme avancé tout en bénéficiant d’un allégement des sanctions.
L’objectif affiché aujourd’hui est plus large. Il ne s’agit plus seulement de plafonner le niveau d’enrichissement et de limiter les stocks d’uranium. Il est aussi question d’encadrer le programme balistique iranien, notamment les missiles de moyenne portée capables d’atteindre Israël et les bases américaines dans la région, et de réduire le rayon d’action des groupes armés alliés à Téhéran au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen.
Dans cette perspective, le nucléaire devient un levier parmi d’autres. Les frappes de juin sont présentées comme un message: la patience américaine a des limites, et la liberté d’action d’Israël contre les sites sensibles est soutenue, voire coordonnée. Les sanctions, elles, sont utilisées pour durcir le rapport de forces avant une éventuelle phase de négociation.
Cette approche comporte un pari risqué. Elle suppose que l’Iran, sous la pression combinée des bombes et des sanctions, acceptera de renégocier un accord plus contraignant que celui de 2015, incluant des volets jamais abordés jusque-là, comme les missiles et l’influence régionale. Or, pour le pouvoir iranien, faire plus de concessions aujourd’hui qu’en 2015, après avoir subi des frappes et une campagne de pression maximale, reviendrait à reconnaître un échec stratégique.
Les textes de politique étrangère iraniens insistent sur ce point. Ils présentent l’accord de 2015 comme un compromis « équilibré » dont l’Iran aurait respecté les termes tant que les autres parties en faisaient de même. Ils soulignent que le retrait américain a rompu cet équilibre et que la confiance est désormais largement détruite.
Scénarios d’escalade et calculs stratégiques
Les analystes qui suivent le dossier identifient plusieurs scénarios pour les prochains mois. Le premier est celui d’une impasse prolongée. L’Iran continuerait à enrichir de l’uranium à des niveaux élevés, en maintenant ses activités à un degré de visibilité suffisant pour rester sous le seuil d’une accusation ouverte de militarisation. Les États-Unis poursuivraient et renforceraient les sanctions, tout en gardant la possibilité de frappes ciblées si certaines lignes rouges étaient franchies.
Ce scénario ressemble à une « guerre froide limitée » dans laquelle chaque partie teste les limites de l’autre, sans chercher un affrontement total. Il aurait un coût élevé pour la population iranienne, mais permettrait au régime de maintenir un discours de résistance et de souveraineté, tout en conservant une capacité de chantage nucléaire implicite.
Le deuxième scénario est celui d’un nouvel accord partiel. Sous la pression économique et sociale, Téhéran pourrait accepter de réduire à nouveau son niveau d’enrichissement, de diminuer ses stocks et d’autoriser un accès plus large de l’Agence en échange d’un allégement ciblé des sanctions, par exemple sur le pétrole ou sur certaines transactions financières. Un compromis de ce type pourrait être présenté comme une victoire de la « diplomatie de la pression » côté américain et comme une preuve de réalisme côté iranien.
Ce compromis, cependant, ne réglerait pas la question des missiles ni celle de l’influence régionale. Il pourrait être perçu comme un simple gel, repoussant d’autant le retour des mêmes débats et la possibilité d’un nouveau cycle d’escalade.
Le troisième scénario, plus sombre, est celui d’une reprise des frappes. Si l’Agence ou les services occidentaux concluaient que l’Iran est sur le point de franchir un seuil jugé inacceptable – production de matières fissiles suffisantes pour plusieurs armes, installation de cascades de centrifugeuses avancées dans des sites durcis, expulsions répétées des inspecteurs –, la tentation d’une nouvelle campagne militaire pourrait se renforcer.
Dans ce cas, les risques de débordement régional seraient considérables. L’Iran pourrait répliquer via ses alliés au Liban, en Irak, en Syrie ou dans le Golfe, en ciblant des bases ou des infrastructures énergétiques. Les routes maritimes, déjà sous tension, pourraient devenir un théâtre d’affrontement. Les prix de l’énergie en seraient affectés, avec des répercussions globales.
Le coût intérieur pour l’Iran
Quel que soit le scénario retenu par les acteurs extérieurs, le coût interne pour l’Iran est déjà manifeste. La destruction partielle d’infrastructures nucléaires et militaires, la nécessité de les reconstruire ou de les relocaliser, la perte de cadres techniques expérimentés et l’impact psychologique sur la population ont un effet cumulatif.
Les universités et centres de recherche liés au programme enregistrent des départs de scientifiques, parfois vers l’étranger. Le pouvoir tente de les retenir en invoquant le patriotisme et la nécessité de « défendre les acquis ». Dans le même temps, il augmente les budgets de sécurité pour prévenir les infiltrations, au détriment d’autres dépenses publiques.
La société iranienne reste divisée. Une partie soutient la posture de fermeté et voit dans le programme nucléaire un symbole de souveraineté. Une autre, frappée de plein fouet par la crise économique, questionne l’opportunité de continuer sur cette voie, surtout si elle conduit à un isolement prolongé et à des frappes répétées.
Les manifestations liées à la cherté de la vie, à la répression politique ou à d’autres motifs ne portent pas toujours directement sur le nucléaire, mais ce dernier est présent en arrière-plan, comme un élément de la politique globale du régime. La question qui se pose pour de nombreux Iraniens est simple: le coût du programme, en termes de sanctions et de risques militaires, est-il encore acceptable au regard des bénéfices stratégiques réels ?
Répercussions régionales et effets d’entraînement
Les évolutions du dossier nucléaire iranien ne se limitent pas à un tête-à-tête avec Washington. Elles ont des répercussions directes sur plusieurs dossiers régionaux. En Israël, les frappes de juin ont été présentées comme la confirmation de la doctrine de prévention: il faut frapper avant que l’adversaire n’atteigne un seuil jugé dangereux. Cette vision renforce le poids des partisans d’une ligne dure, qui estiment que la diplomatie seule ne suffit pas.
Dans les pays du Golfe, la perception est plus ambivalente. Certains voient dans l’opération de juin un message rassurant sur la détermination américaine à ne pas laisser l’Iran atteindre le seuil nucléaire militaire. D’autres s’inquiètent des risques de représailles et de la possible déstabilisation des marchés énergétiques. Les discussions sur des arrangements sécuritaires régionaux, qui avaient pris un nouveau cours avec les rapprochements récents, se trouvent à nouveau conditionnées à l’évolution du bras de fer nucléaire.
Au Liban, où un acteur allié à Téhéran est au cœur de l’équation politico-militaire, le dossier iranien est suivi comme un thermomètre. Toute montée de la tension sur le nucléaire se traduit par une pression accrue sur l’arsenal local et sur la mise en œuvre des résolutions internationales. Les messages américains et européens adressés à Beyrouth font régulièrement le lien entre la trajectoire iranienne et les exigences sur le monopole de la force par l’État libanais.
En Irak et en Syrie, où l’Iran dispose de relais militaires et politiques, le risque est celui d’un glissement de la confrontation nucléaire vers des théâtres de substitution. Des attaques contre des bases ou des convois, des frappes contre des milices soutenues par Téhéran ou des opérations de sabotage pourraient s’inscrire dans la même logique, sans être revendiquées comme telles.
Un équilibre instable et profondément politique
Au terme de cette séquence, le programme nucléaire iranien se trouve dans une position paradoxale. Les frappes de juin ont démontré sa vulnérabilité opérationnelle. Elles ont ralenti certaines composantes, détruit des infrastructures, imposé de nouvelles contraintes de sécurité. Mais elles n’ont pas effacé les connaissances accumulées ni l’expérience acquise par les scientifiques et les ingénieurs.
Les sanctions, elles, ont affaibli l’économie, réduit les marges budgétaires et aggravé la situation sociale. Elles n’ont pas, jusqu’ici, provoqué d’effondrement du régime ni de changement radical de ligne stratégique.
L’avenir du dossier se jouera donc autant sur le terrain politique que technique. Il dépendra de la capacité des dirigeants iraniens à convaincre leur opinion qu’un compromis ne serait pas une reddition, de la volonté des États-Unis d’accepter un accord imparfait plutôt qu’une confrontation permanente, et de l’habileté des acteurs régionaux à éviter que les tensions nucléaires ne se traduisent par des conflits ouverts sur leurs propres territoires.
Ce qui est certain, c’est qu’après les frappes de juin, le dossier nucléaire iranien est entré dans une nouvelle phase. Plus opaque, plus militarisée, plus imbriquée encore avec les autres lignes de fracture du Moyen-Orient. Les prochains rapports de l’Agence, les signaux de Washington, les déclarations de Téhéran et les réactions des capitales régionales diront si cette phase prend la forme d’un gel précaire, d’un retour à la table de négociation ou d’un glissement vers une confrontation plus large.



