Un tournant diplomatique : Abbas et Aoun prônent le monopole étatique des armes
Le président libanais Joseph Aoun et son homologue palestinien Mahmoud Abbas ont annoncé, lors d’une rencontre officielle tenue le 14 mai 2025 à Baabda, leur engagement conjoint en faveur du monopole des armes par l’État libanais. Ce rapprochement stratégique ouvre la voie à un processus délicat de désarmement des camps de réfugiés palestiniens au Liban, où vivent plus de 222 000 réfugiés dans des zones échappant au contrôle gouvernemental. La déclaration conjointe de Baabda affirme que « l’ère des armes échappant au contrôle de l’État libanais est révolue ». Un message fort envoyé à toutes les factions armées opérant dans les douze camps palestiniens reconnus du pays, notamment à Beyrouth, Saïda, Tyr, Tripoli et dans la plaine de la Bekaa.
L’historique d’un vide sécuritaire toléré
Depuis les accords du Caire de 1969, révoqués en 1987, les camps palestiniens au Liban ont toujours bénéficié d’un statut sécuritaire ambigu. L’armée libanaise n’y pénètre pas, laissant les groupes palestiniens gérer eux-mêmes la sécurité interne. Ce vide institutionnel a facilité la prolifération d’armes dans les camps et leur instrumentalisation ponctuelle dans les conflits internes libanais. Parmi les acteurs principaux : le Fatah, mouvement dirigé par Mahmoud Abbas, mais aussi le Hamas, ainsi que d’autres groupes armés non étatiques tels que le Jihad islamique. Ce tissu sécuritaire complexe a longtemps constitué un obstacle majeur à toute tentative de désarmement.
Une visite inédite et hautement symbolique
C’est la première fois depuis 2017 que Mahmoud Abbas effectue une visite officielle au Liban. Son retour en mai 2025 intervient dans un contexte régional en pleine mutation, marqué par un rééquilibrage diplomatique entre les puissances arabes, les États-Unis et les groupes armés opérant au Moyen-Orient. Cette rencontre avec Joseph Aoun a été l’occasion d’exprimer une volonté commune : celle de créer un mécanisme concret et progressif de retrait des armes palestiniennes des camps. Selon Ahmad Majdalani, membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), « la question des armes palestiniennes dans les camps figure désormais parmi les priorités de l’agenda commun libano-palestinien ».
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Le rôle de l’armée libanaise : une montée en puissance contrôlée
Dans une interview accordée à la chaîne ON TV le 11 mai, le président Aoun a réaffirmé que « le monopole des armes doit revenir à l’État ». Il a aussi annoncé que l’armée libanaise avait récemment démantelé six camps d’entraînement palestiniens clandestins, répartis entre la Bekaa (trois camps), le sud de Beyrouth (un camp) et le nord du pays (deux camps). Ces opérations ont permis la saisie d’armements lourds et la destruction de plusieurs infrastructures militaires illégales. En parallèle, l’armée libanaise a commencé à démanteler des infrastructures de Hezbollah dans le sud du pays, conformément aux termes du cessez-le-feu signé avec Israël en novembre 2024. Cette double action confirme une volonté de restaurer une souveraineté militaire sur l’ensemble du territoire.
Une approche diplomatique soutenue par l’Occident et le monde arabe
Selon Majdalani, cette initiative s’inscrit dans une nouvelle dynamique régionale où le Liban bénéficie d’un « soutien arabe et américain renouvelé ». Les États-Unis, tout comme plusieurs pays du Golfe, considèrent ce désarmement comme un levier de stabilisation régionale, notamment après les tensions engendrées par les attaques de Hamas depuis le Liban vers Israël à la suite de la guerre de Gaza de 2023. L’ambassade des États-Unis à Beyrouth a salué cette initiative dans un communiqué daté du 15 mai, indiquant que « le respect de la souveraineté étatique par toutes les parties est un pilier de la stabilité au Liban ».
Une inquiétude persistante chez les factions palestiniennes
Du côté des groupes armés palestiniens, la méfiance reste palpable. Ali Barakeh, chef du département des relations nationales du Hamas au Liban, a déclaré que les discussions « doivent adopter une approche globale et ne pas se limiter à la question des armes ». Il a aussi rappelé que le respect de la souveraineté libanaise allait de pair avec le respect des droits fondamentaux des réfugiés palestiniens. Cette déclaration soulève un point central : le désarmement pourrait être perçu par certaines factions comme une tentative d’affaiblissement politique. Une concertation diplomatique continue sera donc indispensable pour éviter toute escalade ou retrait unilatéral des négociations.
Des camps surpeuplés, des droits limités
Le Liban héberge officiellement près de 500 000 réfugiés palestiniens enregistrés auprès de l’UNRWA. En réalité, moins de la moitié vivent encore dans le pays, beaucoup ayant émigré faute de perspectives. Parmi ceux qui restent, 222 000 vivent dans des camps souvent insalubres, en proie au chômage, à l’isolement et à la précarité. Le statut de réfugié empêche la plupart d’entre eux d’exercer légalement plus de 30 professions réglementées, et l’accès à la propriété foncière leur est interdit. Cette exclusion sociale alimente un sentiment d’abandon et constitue un terreau fertile pour le recrutement par des groupes radicaux.
Vers un pacte global : sécurité et droits humains
Pour que le désarmement réussisse, plusieurs experts s’accordent à dire qu’il doit s’accompagner de garanties solides en matière de droits civils. L’ONU a plusieurs fois appelé le Liban à améliorer les conditions de vie des réfugiés palestiniens, notamment dans un rapport publié en avril 2025, qui recommande la levée de certaines restrictions professionnelles et un accès équitable aux services sociaux. L’OLP et le gouvernement libanais se sont engagés à inscrire cette question à l’ordre du jour des discussions. Une commission mixte devrait voir le jour d’ici juin 2025 pour élaborer un plan d’action équilibré, fondé sur les principes de sécurité nationale et de dignité humaine.
Les camps palestiniens au Liban : quelques chiffres clés
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Réfugiés palestiniens enregistrés (UNRWA) | 500 000 |
| Réfugiés vivant encore au Liban (2025) | Environ 250 000 |
| Camps officiels | 12 |
| Camp le plus peuplé | Aïn el-Héloué (Saïda) |
| Accès légal au travail | Restreint à moins de 20 métiers |
| Taux de chômage dans les camps | Supérieur à 50 % |
| Accès aux services de santé publique | Limité, souvent via l’UNRWA |
Une fenêtre fragile mais décisive
L’initiative Aoun-Abbas pourrait inaugurer une nouvelle ère pour les relations libano-palestiniennes, si elle parvient à concilier les exigences sécuritaires de l’État et les revendications légitimes des réfugiés. La réussite de ce processus dépendra de la capacité des deux parties à maintenir un dialogue ouvert, à impliquer tous les acteurs concernés, et à placer les droits humains au cœur du dispositif.



