Un projet transmis fin décembre, contesté dès le 5 janvier
Le projet de loi d’intizâm financier et de restitution des dépôts a été transmis au Parlement par le décret 2224 du 29 décembre 2025.
Avant même son examen, le texte a déclenché une riposte organisée du secteur bancaire. Le 5 janvier 2026, l’Association des banques a tenu une réunion de son conseil d’administration, puis a diffusé un communiqué adopté à l’unanimité.
La critique principale porte sur la méthode. Les banques affirment que le projet est sorti « sans étude sérieuse des chiffres » nécessaires à son application. Elles exigent un inventaire préalable de la faille, une estimation de ses effets sur la Banque du Liban et sur les banques, une évaluation des actifs non performants, et un chiffrage du coût des différentes tranches de dépôts, avec une vérification de la liquidité disponible.
Dès ce stade, un décalage apparaît. Les banques demandent des chiffres, mais elles parlent surtout pour bloquer un cadre qui risque de toucher leurs intérêts. Le communiqué commence par approuver le principe d’une loi, puis se concentre sur ce qui, selon elles, rend le texte inacceptable.
Le discours des banques: déplacer la charge vers l’État, sans assumer leur part
Le communiqué bancaire insiste sur une idée: l’État aurait « évité » de reconnaître et de rembourser ses dettes envers la Banque du Liban, malgré leur existence. Il invoque l’article 113 de la loi sur la monnaie et le crédit, en expliquant que le remboursement des déficits successifs de la Banque du Liban réduirait la faille au profit des déposants.
Mais ce raisonnement sert aussi une stratégie. Il met l’État au premier plan, tout en repoussant la question de la responsabilité des banques. Or, le même texte rappelle un point que les banques préfèrent présenter comme purement juridique: la chaîne de propriété des dépôts, en parlant à la fois des dépôts des déposants dans les banques et des dépôts des banques à la Banque du Liban.
Cette phrase, au lieu de protéger les déposants, illustre la structure du système qui a piégé l’argent. Elle montre que le secteur bancaire n’est pas un spectateur. Il est un maillon direct.
Les banques dénoncent aussi une “approche” qu’elles jugent orientée contre elles. Elles reprochent au projet de charger immédiatement les actifs non performants, et non de les réduire d’abord de la faille, avec l’idée que le texte viserait surtout les fonds propres des banques.
Même si cette critique peut être discutée, elle révèle une priorité. Le secteur parle d’abord de ses fonds propres, donc de la protection des actionnaires et de la survie de ses bilans, alors que le pays débat d’un droit élémentaire: récupérer l’épargne bloquée depuis 2019.
Une posture défensive, et une responsabilité morale évitée
Les banques présentent le projet comme un texte qui violerait des principes, dont le principe d’égalité dans la répartition des charges publiques, et elles affirment que la faille est surtout liée à la Banque du Liban et à l’État.
Le problème est que cette posture donne l’impression d’un secteur qui se défend sans regarder les dégâts sociaux.
Le secteur bancaire demande au Parlement une « position libre et courageuse ».
Dans le contexte actuel, cette formule sonne comme une pression politique, pas comme un engagement envers les déposants. Elle revient à dire aux députés: protégez les déposants, mais protégez-nous d’abord. Or, une loi de sortie de crise doit précisément trancher. Elle doit dire qui supporte les pertes, et comment.
Le cœur de la critique envers les banques tient à un point simple: elles réclament des garanties de rigueur pour les chiffres, mais elles ne proposent pas une transparence équivalente sur ce qu’elles sont prêtes à assumer. Le communiqué insiste sur ce que le texte ferait “de travers”, sans offrir une solution crédible et chiffrée sur la part que le secteur accepterait de porter.
Les chiffres manquants: une faille politique, mais aussi un alibi bancaire
Au Parlement, l’attaque sur l’absence de chiffres est devenue centrale. Un député décrit le texte comme « vide de chiffres » et réclame une étude détaillée, avec un partage clair des responsabilités entre l’État, la Banque centrale et les banques.
Cette critique est fondée sur un risque réel. Une loi sans chiffrage solide produit des promesses impossibles à tenir. Elle expose ensuite les déposants à une seconde déception. Mais elle fournit aussi un alibi parfait au secteur bancaire. Sans chiffres officiels, les banques peuvent contester indéfiniment. Elles peuvent dire non à tout, en prétendant dire non “par rigueur”.
Or, des analyses rappellent que le problème n’est pas seulement juridique. Il est mécanique. L’application exige une quantité massive de liquidité. Il est même avancé que les dix premières années pourraient assécher une grande partie de la liquidité du secteur financier.
Cette réalité, les banques la connaissent. Pourtant, elles la brandissent surtout comme argument pour repousser, pas comme raison de proposer une architecture de paiement réaliste.
La liquidité: un mur, et une responsabilité collective que les banques minimisent
Une estimation citée évoque au minimum 20 milliards de dollars à payer durant les quatre premières années. Elle évoque ensuite jusqu’à 27,4 milliards sur les six années suivantes, pour certaines tranches, avec un paiement annuel de 2 %.
En face, une analyse détaille ce qui serait disponible. Les réserves de la Banque du Liban ne dépasseraient pas 12 milliards de dollars. Les banques disposeraient d’une liquidité extérieure estimée à 500 millions, d’un cash en coffres évalué à 700 millions, et d’un portefeuille de titres extérieurs d’environ 1,2 milliard, soit 2,4 milliards. Le total de liquidité atteindrait 14,2 milliards, ce qui ne couvrirait pas plus de 69 % des besoins estimés pour les quatre premières années.
Ces chiffres alimentent une question politique brutale: si la liquidité manque, qui paie, et comment. Les banques répondent par la critique du texte. Elles répondent par l’accusation contre l’État. Mais elles évitent le point moral le plus explosif: les déposants paient déjà, chaque jour, par la perte d’accès à leur argent.
Les 100 000 dollars: le symbole qui peut masquer l’injustice
Le projet met en avant un plafond de 100 000 dollars, avec une restitution dans un délai maximum évoqué de quatre ans.
Ce seuil fonctionne comme un outil politique. Il donne l’image d’un filet de sécurité.
Mais il est aussi critiqué sur son coût réel. Une estimation évoque environ 14,8 milliards de dollars pour les comptes ne dépassant pas 100 000 dollars.
Or, il est aussi indiqué que la première phase ne viserait pas seulement ces comptes. Elle consisterait à payer à tous les déposants une première tranche allant jusqu’à 100 000 dollars, y compris pour ceux dont les dépôts dépassent ce seuil.
Ce mécanisme augmente la facture initiale et aggrave la question de la liquidité.
Sur ce point, le rôle des banques est central. Elles ont intérêt à mettre en avant un mécanisme qui paraît “juste” dans le discours, tout en repoussant la discussion sur les pertes plus lourdes, celles qui toucheraient les grands dépôts et surtout les responsabilités structurelles. Le risque est un compromis de façade: beaucoup d’annonces, peu de paiements réels.
Inflation et économie réelle: quand la restitution devient un piège social
Une mise en garde parlementaire souligne un effet possible: injecter de la liquidité dans la consommation, dans un pays en stagnation, peut nourrir l’inflation.
Cet argument est souvent repris pour ralentir les remboursements.
Mais ce raisonnement peut aussi devenir une excuse commode, y compris pour les banques. Il finit par dire aux déposants: vous ne pouvez pas récupérer votre argent, car cela pourrait faire monter les prix. C’est un renversement moral. Les déposants sont pénalisés une première fois, puis culpabilisés une deuxième fois.
Le texte est aussi critiqué parce qu’il pourrait enfermer l’économie dans un objectif unique: rembourser les dépôts pendant une période très longue, sans relance et sans investissements.
Dans cette perspective, les banques défendent la “stabilité”, mais la stabilité qu’elles protègent ressemble à une stabilité des bilans, pas à une stabilité sociale.
Le principe de la reddition de comptes: un test que les banques redoutent
Le débat ne porte pas seulement sur des montants. Il porte sur la sanction politique des responsables. Une lecture insiste sur la nécessité de protéger les dépôts et de poursuivre les auteurs, afin d’éviter la fuite de responsabilité et l’impunité.
D’autres propos politiques évoquent explicitement une exigence de reddition de comptes des trois parties, en particulier l’État, avec une solution qui relance l’économie et restaure la confiance dans le système bancaire.
C’est précisément là que le rôle des banques devient problématique. Le secteur cherche une loi qui “ne l’abîme pas”, tout en refusant une logique de responsabilité claire. Or, une loi qui restaure la confiance ne peut pas être une loi qui protège uniquement les institutions. Elle doit aussi protéger les gens, et elle doit expliquer qui a fait quoi.
Les banques craignent une loi qui transforme la crise en enquête nationale. Elles craignent un texte qui fixe une chronologie des fautes et des obligations. C’est aussi pour cela qu’elles préfèrent déplacer le débat sur la procédure, sur la constitutionnalité, ou sur l’absence de chiffres, plutôt que d’entrer dans une discussion frontale sur le partage des pertes et sur la responsabilisation.
Le Parlement face au chantage implicite: sauver les déposants sans “tuer” le secteur
Le projet est présenté comme ayant été adopté en Conseil des ministres “avec difficulté”, et plusieurs blocs parlementaires sont annoncés comme hostiles.
La Chambre se retrouve donc devant un dilemme qui arrange les banques. Si le Parlement durcit le texte, le secteur bancaire parle de destruction. Si le Parlement l’adoucit, les déposants parlent de trahison.
Dans ce jeu, les banques disposent d’un avantage: elles maîtrisent l’argument de la peur systémique. Elles répètent qu’il faut préserver le secteur bancaire parce qu’il serait indispensable à l’économie.
Cet argument peut être vrai dans l’abstrait. Mais, dans le contexte libanais, il est devenu un outil de pression. Il sert à demander une protection sans contrepartie immédiate.
Le Parlement devra casser ce cercle. Il devra exiger des chiffres complets, oui. Il devra aussi exiger une transparence et un engagement concret des banques sur leur part. Sans cela, la loi sera un décor. La crise continuera par des arrangements, et la colère continuera à monter.



