mardi, janvier 13, 2026

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Enquête française sur les biens mal acquis de Najib Mikati : les ombres d’une fortune liée à Riad Salamé

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Le 14 septembre 2025, le Parquet national financier (PNF) français a ouvert une enquête préliminaire visant Najib Mikati, ancien Premier ministre libanais, pour des soupçons de biens mal acquis, mettant en lumière un montage financier sophistiqué ayant permis à sa famille de s’emparer d’une participation stratégique dans la Banque Audi sans débourser de fonds propres. Cette procédure, déclenchée par une plainte déposée en avril 2024 par le Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban (CVPFCL) et l’association Sherpa, cible les liens troubles entre Mikati, son frère Taha, et Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque du Liban (BDL), incarcéré depuis 2023 pour détournement de fonds. Au cœur de l’affaire : un prêt bancaire de plusieurs centaines de millions de dollars consenti par Audi elle-même, orchestré dans un contexte d’ingénierie financière controversée sous la supervision de Salamé, permettant aux Mikati de contrôler des actifs évalués à terme à 13 milliards de dollars. Ce scandale, qui éclate alors que le gouvernement libanais de Nawaf Salam, en place depuis février 2025, tente de restaurer la transparence financière, illustre les dérives d’un système bancaire au service des élites.

Najib Mikati, 69 ans, milliardaire des télécommunications et figure sunnite influente de Tripoli, a occupé le poste de Premier ministre à deux reprises, de 2021 à janvier 2025, dans une période marquée par l’effondrement économique du Liban. Sa fortune, estimée à 2,7 milliards de dollars par Forbes en 2024, repose sur le groupe M1 et une participation clé dans la Banque Audi, dont les Mikati détiennent environ 10 % via des entités familiales. L’enquête française, qui s’appuie sur des documents saisis en Suisse et au Liechtenstein, révèle comment ce contrôle a été acquis grâce à un prêt interne d’Audi, remboursé par les profits générés par des injections massives de la BDL. Ces mécanismes, qualifiés de « schéma de Ponzi » par un rapport du FMI d’avril 2025, ont permis aux Mikati de consolider leur emprise sans apport initial, tandis que Salamé, gouverneur de 1993 à 2023, facilitait ces opérations en échange de transferts suspects, dont 14 millions de dollars vers sa société genevoise SI2SA en 2016.

Cette affaire s’inscrit dans un contexte régional tendu, où le Liban, grevé par une dette publique de 90 milliards de dollars (180 % du PIB selon la Banque mondiale), lutte pour répondre aux exigences du FMI. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a déclaré le 10 septembre 2025 : « La transparence des opérations bancaires historiques est une condition sine qua non pour débloquer l’aide internationale. » Alors que la justice libanaise, sous l’égide du ministre de la Justice Adel Nassar, rouvre des dossiers liés à Salamé, les investigations internationales jettent une lumière crue sur un système où politique, finance et confessionnalisme se mêlent au détriment des déposants.

Un montage financier : l’acquisition des parts Audi sans décaissement

L’acquisition par les frères Mikati d’une participation de 10 % dans la Banque Audi, aujourd’hui évaluée à plusieurs milliards de dollars, repose sur un mécanisme financier ingénieux mais controversé, dévoilé par l’enquête française et des audits libanais rappelle le site Megaphone. Selon des documents judiciaires cités par la juge Ghada Aoun en 2019, les Mikati ont obtenu en 2007-2008 un prêt de 300 millions de dollars directement auprès d’Audi, à un taux préférentiel de 4 %, pour financer l’achat de ces parts lors d’une augmentation de capital. Ce prêt, garanti par des actifs immobiliers des Mikati en Europe et au Liban, était structuré pour être remboursé via les dividendes générés par la banque elle-même, éliminant ainsi tout besoin de fonds propres immédiats.

Ce montage s’appuie sur les injections financières massives orchestrées par Riad Salamé à partir de 2015, connues sous le nom d’« ingénierie financière ». Entre 2015 et 2019, la BDL a injecté 21 milliards de dollars dans le système bancaire libanais, dont une part significative – estimée à 7,81 milliards pour Audi en 2018 selon l’audit Alvarez & Marsal d’août 2023 – a permis à la banque de générer des profits extraordinaires. Audi recevait des prêts en livres libanaises à 2 %, qu’elle convertissait en bons du Trésor ou certificats de dépôt à des rendements de 6,5 % en devises ou 10,5 % en monnaie locale. Ces écarts ont généré 3,1 milliards de dollars de bénéfices pour Audi entre 2016 et 2020, dont 1,6 milliard en 2016 seul, selon son rapport annuel.

Ces profits ont directement alimenté les dividendes versés aux actionnaires, incluant les Mikati, qui ont ainsi remboursé leur prêt sans engager de capitaux personnels. Le cumul des injections sur la période, atteignant 13 milliards de dollars pour Audi si l’on inclut les dettes contractées jusqu’en 2020, a permis aux Mikati de consolider leur contrôle sur un actif stratégique, tout en maintenant des obligations envers la BDL. « Ce mécanisme a transformé la banque en outil d’enrichissement pour ses propres actionnaires », a dénoncé Zena Wakim, avocate d’Accountability Now, dans une déclaration du 15 mai 2025.

Les liens troubles avec Riad Salamé : un pacte financier sous surveillance

L’enquête française met en lumière les connexions entre les Mikati et Riad Salamé, architecte de ce système. En août 2016, Taha Mikati transfère 14 millions de dollars à SI2SA, une société genevoise contrôlée par Salamé, officiellement pour des « services de conseil ». En 2017, un second transfert de 4 millions d’actions Audi, évaluées à 25,82 millions de dollars, est effectué vers Crossland, une entité liée à Salamé. Ces paiements, révélés par des documents saisis au Liechtenstein en 2022, coïncident avec les approbations par la BDL de prêts massifs à Audi, soulevant des soupçons de corruption et de conflit d’intérêts.

Salamé, qui détenait indirectement 5 % d’Audi via des proxies comme Salamandur, violait l’article 20 du Code de l’argent et du crédit interdisant au gouverneur de posséder des parts dans des banques privées. Selon un rapport suisse de FINMA daté de mars 2024, Audi (Suisse) SA a facilité des virements de 330 millions de dollars de la BDL vers des comptes liés à Salamé, sans vérifier leur origine. Ces fonds, transitant par des structures offshore au Panama et aux Îles Vierges britanniques, ont financé des acquisitions immobilières à Paris, Nice et Monaco, dont certaines sont liées aux Mikati via des SCI comme Mikati Investissements.

Le PNF, dans un communiqué du 14 septembre 2025, a précisé : « Les investigations portent sur des flux financiers complexes impliquant des prêts internes et des transferts offshore, potentiellement constitutifs de blanchiment et d’abus de biens sociaux. » Des saisies d’actifs de 120 millions d’euros, incluant des propriétés des Mikati et de Salamé, ont été ordonnées en France, en Allemagne et au Luxembourg, dans le cadre d’une coopération avec Eurojust.

La justice libanaise à l’épreuve : entre réformes et résistances

Au Liban, l’affaire expose les failles d’un système judiciaire sous influence. La juge Ghada Aoun avait initié en 2019 des poursuites contre les Mikati et Audi pour enrichissement illicite, accusant la famille d’avoir détourné des prêts subventionnés au logement pour des acquisitions de luxe. Cependant, le procureur général Ghassan Oweidat, proche de cercles sunnites, a bloqué ces enquêtes en 2022, invoquant des « impératifs de sécurité nationale ». Le gouvernement de Nawaf Salam, formé le 8 février 2025, a promis une rupture. Le ministre de la Justice, Adel Nassar, a déclaré le 15 mars 2025 : « Les enquêtes sur les malversations bancaires, y compris celles impliquant des figures comme Mikati et Salamé, seront relancées avec une transparence totale. »

Malgré ces engagements, les progrès restent limités. Salamé, incarcéré depuis 2023 pour détournement de 300 millions de dollars, échappe à l’extradition vers la France, où un mandat d’arrêt a été émis en mai 2023. Des sources judiciaires libanaises indiquent que des demandes d’assistance française pour l’affaire Mikati, reçues en août 2025, sont en attente d’approbation par le Conseil des ministres. Le ministre de l’Intérieur, Ahmad al-Hajjar, a renforcé la sécurité autour des agences Audi à Tripoli en août 2025, après des manifestations dénonçant « le vol des épargnes par les banques ».

La Banque Audi : un géant fragilisé par la crise

La Banque Audi, avec 12 milliards de dollars d’actifs en 2024, reste un pilier du système bancaire libanais, mais sa réputation est entachée. Fondée en 1830 et modernisée par la famille Audi dans les années 1960, elle a prospéré sous l’ère Mikati grâce à des profits gonflés par l’ingénierie financière. En 2018, ses dettes envers la BDL s’élevaient à 7,81 milliards de dollars, selon Alvarez & Marsal, tandis que les restrictions sur les retraits imposées depuis 2019 ont bloqué 90 % des dépôts des clients. Le PDG, Joseph Abi Nader, a injecté 500 millions de dollars en 2023 pour éviter la faillite, mais les pertes de 200 millions en 2024 témoignent de la fragilité du modèle.

Les Mikati, actionnaires à 10 %, ont bénéficié de dividendes massifs, comme les 260 millions de dollars distribués en 2019. Leur influence à Tripoli, où ils financent des projets immobiliers, reste intacte, malgré les tensions. En juillet 2025, des manifestants ont incendié une agence Audi à Beyrouth, exigeant la restitution des fonds gelés. Le ministre de l’Économie, Amer Bisat, a proposé le 5 septembre un plan de restructuration bancaire, aligné sur les exigences du FMI, qui inclut un audit des prêts internes comme celui des Mikati.

Les ramifications internationales : une traque des avoirs offshore

L’enquête française s’étend aux avoirs des Mikati et de Salamé en Europe. Des SCI parisiennes, comme Mikati Investissements, sont soupçonnées d’avoir reçu des fonds via des prêts croisés avec Audi France. En Suisse, FINMA a sanctionné Audi (Suisse) SA en mars 2024 pour négligences anti-blanchiment, ordonnant la restitution de 3,9 millions de francs suisses. Le Liechtenstein a gelé des actifs liés aux 14 millions de dollars transférés par Taha Mikati en 2016, tandis que des comptes chez Julius Baer et Pictet sont scrutés pour 330 millions de dollars de flux suspects.

Le président libanais, Joseph Aoun, élu en janvier 2025, a réaffirmé le 5 septembre : « La justice doit être indépendante pour redonner espoir au peuple libanais. » Pourtant, les résistances confessionnelles – sunnites à Tripoli, chiites au sud – ralentissent les réformes. Le FMI, dans son rapport de juillet 2025, estime les pertes bancaires à 72 milliards de dollars et conditionne une aide de 3 milliards à des audits complets. Yassine Jaber, dans une déclaration du 10 septembre, a insisté : « Chaque dollar détourné doit être tracé pour restaurer la confiance. »

Un système bancaire sous pression : vers une transparence forcée

L’affaire Mikati-Salamé révèle les failles d’un système bancaire libanais où les élites ont prospéré au détriment des épargnants. Les 13 milliards de dollars d’actifs cumulés par Audi, dopés par les injections de la BDL, ont permis aux Mikati de bâtir un empire sans apport initial, tandis que les déposants, limités à 100 dollars de retraits mensuels, restent piégés. Des rapports internes du ministère des Finances, datés d’août 2025, indiquent que 40 % des transferts sortants depuis 2019, notamment vers Panama, proviennent de banques comme Audi.

Les bilans d’Audi pour 2025, attendus en octobre, pourraient révéler de nouveaux ajustements, avec des actifs immobiliers européens des Mikati estimés à 1 milliard de dollars. Alors que les tensions géopolitiques avec Israël et le Hezbollah persistent au sud, limitant l’accès aux fonds gelés, le gouvernement Salam tente de naviguer entre pressions internationales et équilibres confessionnels. Les enquêtes françaises et libanaises, bien que freinées par des obstacles politiques, continuent de tracer les flux financiers, avec des audiences prévues en 2026 qui pourraient redessiner les contours du pouvoir économique au Liban.

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