La visite de l’envoyé saoudien Yazid bin Farhan à Beyrouth laisse entrevoir une possible implication accrue de l’Arabie saoudite dans la facilitation de la mission du Premier ministre désigné Nawaf Salam. Selon des sources informées citées par le journal al-Joumhouria, plusieurs obstacles persistent, notamment concernant la répartition des portefeuilles ministériels entre les différentes factions politiques, en particulier au sein des représentations chrétienne et sunnite.
Un rôle clé pour Nabih Berri dans les négociations
D’après les informations relayées par al-Joumhouria, un rencontre imminente entre Salam et le président du Parlement Nabih Berri pourrait être nécessaire pour résoudre les derniers points de blocage, notamment en ce qui concerne le portefeuille des Finances, sujet de vives tensions.
Berri a affirmé que le Hezbollah et le mouvement Amal – connus sous le nom de « Duo chiite » – facilitent la mission de Salam et ne sont pas un obstacle à la formation du gouvernement. Lors de leur dernière réunion, Salam et le Duo chiite ont réaffirmé leur accord sur l’attribution de cinq portefeuilles ministériels chiites, dont celui des Finances, au Hezbollah et à Amal.
Selon des sources proches du dossier, le président Joseph Aoun et Nawaf Salam n’opposeraient aucun veto à la nomination de Yassine Jaber au poste de ministre des Finances, bien que la discussion reste ouverte sur les autres portefeuilles attribués aux chiites. Berri aurait indiqué sa volonté de négocier sur les noms proposés pour ces ministères, à l’exception des Finances.
Une formation imminente du gouvernement ?
Un acteur proche des négociations a confié à al-Joumhouria que le processus de formation du gouvernement est entré dans sa phase finale et que la nouvelle équipe gouvernementale pourrait être officialisée avant la fin de la semaine.
Toutefois, un point de blocage majeur demeure : la forte opposition de la majorité ayant désigné Salam à l’attribution du portefeuille des Finances au Duo chiite. Cette question nécessiterait des négociations supplémentaires et une intervention rapide du groupe des cinq nations pour le Liban (France, États-Unis, Arabie saoudite, Égypte et Qatar).
Autre élément à surveiller : le Courant patriotique libre (CPL) de Gebran Bassil pourrait choisir de ne pas participer au gouvernement, ce qui ajouterait une complexité supplémentaire à l’équilibre politique de l’exécutif.
La répartition des portefeuilles ministériels en discussion
Al-Joumhouria a publié une version provisoire du gouvernement en cours de négociation :
- Vice-Premier ministre : Tarek Mitri (ancien ministre)
- Forces libanaises : Ministères des Télécoms et de l’Énergie
- Parti socialiste progressiste : Ministère des Travaux publics
- Bloc de la modération : Ministères de l’Éducation et de l’Agriculture
- Président Aoun : Ministères de la Défense, de la Justice et des Affaires étrangères
- Parti Tashnag : Ministère de la Jeunesse et des Sports
- Duo chiite (Hezbollah-Amal) : Ministères des Finances, du Travail, de l’Industrie, de l’Environnement et de la Santé
Les enjeux politiques de la formation du gouvernement
L’attribution du ministère des Finances au Hezbollah et à Amal est l’un des points les plus sensibles des négociations. Ce poste clé confère à son titulaire un pouvoir décisif sur la gestion des finances publiques, les budgets de l’État, la signature des accords économiques internationaux et surtout, la supervision des réformes financières réclamées par le Fonds monétaire international (FMI).
Depuis plusieurs années, la communauté internationale exige des réformes structurelles en échange d’un plan de sauvetage économique, mais la classe politique libanaise peine à s’accorder sur les mesures à adopter. L’opposition à l’octroi du ministère des Finances au Duo chiite repose sur plusieurs craintes majeures :
- Un contrôle accru du Hezbollah sur l’économie libanaise : Le Hezbollah, qui bénéficie déjà d’un réseau financier parallèle à l’économie officielle (transferts de fonds iraniens, contrebande, activités illégales), pourrait renforcer son influence sur les circuits économiques officiels et entraver les réformes prônées par le FMI.
- Un risque de blocage des réformes économiques : Si le ministère des Finances est détenu par un membre du Hezbollah ou d’Amal, certaines factions politiques craignent que les conditions exigées par le FMI, notamment la transparence bancaire et la lutte contre la corruption, ne soient pas respectées.
- La répartition des aides financières internationales : Avec la crise économique qui frappe le Liban, le rôle du ministre des Finances sera crucial dans la gestion de l’aide humanitaire et financière attendue des bailleurs de fonds internationaux. Or, la majorité parlementaire qui soutient Nawaf Salam craint que ces fonds ne soient détournés au profit du Hezbollah et de ses alliés.
Ces craintes expliquent pourquoi la majorité parlementaire qui a nommé Salam refuse de céder sur ce point, malgré la pression du Hezbollah et du mouvement Amal. Le blocage actuel pourrait retarder la formation du gouvernement et aggraver la paralysie institutionnelle du pays.
Le rôle de l’Arabie saoudite : un soutien à Nawaf Salam et un contrepoids au Hezbollah ?
La visite de l’envoyé saoudien Yazid bin Farhan à Beyrouth a suscité des interrogations sur le rôle de Riyad dans la formation du gouvernement. L’Arabie saoudite, qui a longtemps été un acteur influent au Liban, s’était progressivement désengagée de la scène politique libanaise ces dernières années en raison de la domination croissante du Hezbollah. Cependant, son retour suggère une volonté de rééquilibrer les forces en présence.
Riyad pourrait chercher à faciliter la mission de Nawaf Salam, un Premier ministre désigné qui bénéficie du soutien des pays du groupe des cinq (France, États-Unis, Égypte, Qatar et Arabie saoudite). Plusieurs objectifs saoudiens semblent se dessiner :
- Empêcher une domination du Hezbollah sur le futur gouvernement : L’Arabie saoudite s’oppose farouchement à l’expansion de l’influence iranienne au Liban. En soutenant Nawaf Salam et en cherchant à lui garantir une marge de manœuvre, Riyad espère freiner l’hégémonie du Hezbollah dans l’appareil d’État.
- Assurer une meilleure représentation sunnite et chrétienne : Le Premier ministre étant traditionnellement un musulman sunnite, Riyad pourrait vouloir renforcer son camp sunnite, affaibli ces dernières années par les luttes internes et l’effondrement du leadership de Saad Hariri.
- Favoriser un gouvernement réformiste et stable : L’Arabie saoudite pourrait chercher à soutenir un exécutif qui met en œuvre les réformes économiques nécessaires à la relance du Liban, notamment celles demandées par la communauté internationale.
Cependant, l’influence saoudienne rencontre plusieurs obstacles. Le Hezbollah reste un acteur incontournable de la scène politique libanaise, et ses alliances avec d’autres forces chiites et chrétiennes compliquent toute tentative de marginalisation du mouvement soutenu par l’Iran.
L’équilibre confessionnel du gouvernement : une contrainte institutionnelle lourde
Le Liban repose sur un système politique confessionnel où les postes-clés sont répartis entre les différentes communautés religieuses. Cette règle non écrite, issue du pacte national de 1943 et renforcée par l’accord de Taëf en 1989, impose une répartition spécifique des pouvoirs :
- Le Président de la République doit être un chrétien maronite.
- Le Premier ministre doit être un musulman sunnite.
- Le Président du Parlement doit être un musulman chiite.
Cette répartition s’étend également aux ministères et aux autres postes de responsabilité. Cependant, l’équilibre est fragile et donne lieu à des tensions dès qu’une communauté se sent lésée dans la répartition des portefeuilles ministériels.
Dans le cadre des négociations actuelles, plusieurs éléments compliquent encore davantage la formation du gouvernement :
- Les chrétiens s’opposent à certaines nominations du Duo chiite, notamment celle du ministre des Finances.
- Les sunnites exigent une plus grande représentation et refusent une marginalisation au profit du Hezbollah et de ses alliés.
- Le Courant patriotique libre (CPL) de Gebran Bassil, principal parti chrétien, pourrait boycotter le gouvernement, ce qui créerait un déséquilibre confessionnel et affaiblirait la légitimité du nouvel exécutif.
Sans un compromis entre les différentes factions, le risque est que le gouvernement reste bloqué dans un cycle d’impasses politiques, empêchant toute réforme et toute sortie de crise.
L’avenir du Courant patriotique libre : un facteur d’instabilité au Parlement
Le Courant patriotique libre (CPL) de Gebran Bassil, allié du Hezbollah mais en froid avec le mouvement Amal, joue un rôle déterminant dans les négociations actuelles. Sa participation au gouvernement pourrait garantir une assise politique plus large, mais son retrait risquerait d’affaiblir la stabilité du futur exécutif.
Les enjeux autour du CPL sont multiples :
- S’il participe au gouvernement, il pourrait exiger plusieurs ministères clés, notamment ceux des Affaires étrangères ou de la Justice, ce qui compliquerait encore plus les négociations.
- S’il refuse d’intégrer l’exécutif, il pourrait rejoindre l’opposition parlementaire et s’associer à d’autres partis chrétiens pour fragiliser le gouvernement de Nawaf Salam.
- Sa position vis-à-vis de l’Arabie saoudite et de la France est incertaine, ce qui pourrait influencer son choix final.
Le retrait du CPL du gouvernement affaiblirait l’équilibre politique global et pourrait conduire à une opposition frontale au sein du Parlement, rendant la tâche du futur gouvernement encore plus difficile.
Vers une résolution rapide ou une impasse prolongée ?
Les négociations en cours montrent que des avancées ont été réalisées, mais que plusieurs obstacles demeurent. La question de l’attribution du ministère des Finances sera déterminante pour finaliser le gouvernement.
Si un compromis est trouvé dans les prochains jours, Nawaf Salam pourrait annoncer son gouvernement d’ici la fin de la semaine, sous réserve d’un feu vert des grandes puissances régionales et internationales impliquées dans le dossier libanais.



