Le texte arrive comme un cadre, mais il est lu comme une répartition de pertes
Le projet de loi sur le fossé financier est présenté comme un outil d’ordre. Il veut fixer une méthode après des années de chaos bancaire. Pourtant, sa réception suit une logique plus brute. Chaque acteur le lit comme une matrice de gagnants et de perdants. Il ne s’agit pas seulement de technique. Il s’agit de pouvoir d’achat, de droits, et de survie économique.
Un détail politique a pesé dès le départ. Le texte a été qualifié de “non idéal” par le chef du gouvernement. Cette formule a ouvert un espace. Elle a légitimé l’idée que la loi n’est pas une destination. Elle est une base amendable. Elle a aussi encouragé tous les groupes à entrer dans la bataille parlementaire sans retenue, car personne n’est censé défendre un texte “parfait”.
Le projet repose sur une idée centrale. Il faut organiser une restitution possible, dans un pays où les pertes dépassent des dizaines de milliards de dollars. Ce cadrage rend la promesse totale impossible. Il rend aussi les arbitrages inévitables. Quand la perte est structurelle, toute règle de remboursement devient une règle de partage de perte, même si la loi évite ces mots.
Dans ce contexte, les demandes de modification se concentrent sur trois points. D’abord la hiérarchie des déposants et des fonds. Ensuite la responsabilité entre l’État, la Banque du Liban et les banques. Enfin l’architecture des instruments, notamment l’horizon de paiement. Ces trois points structurent les positions des syndicats, des caisses, des banques et des députés.
Le seuil de 100 000 dollars, devenu la frontière sociale de la loi
Le chiffre le plus politique est celui de 100 000 dollars. Il revient comme un seuil de protection, parce qu’il est associé à une donnée centrale: plus de 84 % des déposants se situeraient sous ce niveau. Cette statistique change le débat. Elle transforme un dossier bancaire en dossier de masse. Elle force le Parlement à traiter le texte comme un texte social.
Cette majorité crée un impératif de communication. Aucun bloc ne veut apparaître comme celui qui “abandonne” la majorité. Cela produit une pression sur la rédaction. Elle pousse à inscrire des garanties, ou au minimum des priorités, pour la tranche inférieure. Elle pousse aussi à rendre la règle lisible, car les dépôts sont devenus un sujet de colère quotidienne.
Dans les propositions discutées, une formule a marqué les esprits: restituer 100 000 dollars sur quatre ans. L’idée est simple à comprendre. Elle suggère une trajectoire et un calendrier. Elle peut être présentée comme réaliste, car elle réduit l’ambition à une tranche. Elle permet aussi de dire que l’on protège d’abord la majorité des déposants.
Mais cette proposition a un coût politique immédiat. Si l’on promet une restitution en quatre ans, il faut expliquer le financement. Il faut aussi expliquer le sort du reste. Or le débat mentionne en parallèle des instruments de long terme, avec des maturités de 10, 15 et 20 ans pour une partie des dépôts au-delà du seuil. Ce contraste alimente la défiance. Il crée l’impression d’une loi à deux vitesses. Il oblige donc les députés à chercher une formule qui protège la majorité sans transformer le reste en horizon inatteignable.
Syndicats: protéger les fonds collectifs et empêcher un transfert social des pertes
Les syndicats ne se battent pas seulement pour des déposants individuels. Ils se battent pour des fonds collectifs. Leur demande est structurée autour de deux notions répétées. “Ces fonds ne sont pas commerciaux.” Et “ce sont des droits acquis.” Derrière ces mots, il y a une logique précise. Certains dépôts appartiennent à des caisses liées à des professions. Ils financent des retraites, des indemnités, et des prestations. Les traiter comme une épargne ordinaire revient à casser un filet social.
Les syndicats veulent donc une modification clé. Ils cherchent à inscrire dans la loi une distinction juridique claire entre dépôt ordinaire et fonds de protection collective. Ils veulent éviter que le même mécanisme d’amputation ou de conversion s’applique à des poches qui financent des engagements sociaux. Leur argument est direct. Si ces fonds sont touchés, les prestations chutent, puis les ménages paient de leur poche, et la crise bancaire devient une crise sociale.
Ils poussent aussi une deuxième ligne. La transparence des responsabilités. Ils soutiennent l’idée d’un audit explicite de l’État, de la Banque du Liban et des banques. Leur objectif n’est pas seulement moral. Il est stratégique. Si la loi ne fixe pas clairement qui porte la responsabilité, elle crée un sentiment d’impunité. Et ce sentiment d’impunité rend tout compromis impossible à faire accepter.
Les syndicats demandent enfin une protection contre les délais trop longs. Ils craignent que la loi promette en façade, puis renvoie la majorité des paiements à des instruments étalés sur une décennie ou deux. Ils veulent donc des échéanciers plus courts, ou au minimum des mécanismes de paiement prioritaires, pour les fonds qui ont une finalité sociale.
Caisses mutualistes: obtenir un statut distinct, ou refuser la loi telle quelle
Les caisses mutualistes reprennent une logique proche, mais elles la portent de manière plus institutionnelle. Elles demandent un statut. Elles ne veulent pas être classées comme un déposant parmi d’autres. Elles se présentent comme des structures de protection. Leur demande est simple dans son principe et complexe dans sa rédaction. Il faut une définition légale de leurs fonds, puis une règle de traitement spécifique.
Leur inquiétude est liée à la nature même de leurs engagements. Une caisse fonctionne sur une promesse de continuité. Elle rembourse. Elle couvre. Elle indemnise. Si son capital est bloqué ou amputé, elle ne peut plus tenir ses obligations. La crise se déplace alors vers le système de santé, vers les ménages, et vers les professions. C’est pour cela que leur discours insiste sur la “continuité” et sur la protection du tissu social.
Les caisses cherchent aussi à éviter une logique de compensation trop théorique. Si la loi propose une conversion en titres longs, une caisse ne peut pas attendre 10 ou 15 ans pour honorer des soins. Elle doit payer maintenant. Elle doit donc obtenir soit une liquidité prioritaire, soit une exemption partielle, soit un mécanisme de paiement accéléré.
Elles ont aussi un objectif politique. Si leur statut est reconnu, elles créent un précédent. D’autres groupes voudront alors une exception. Ce point effraie une partie des députés, car trop d’exceptions peuvent rendre le texte ingérable. Les caisses répondent par un argument de hiérarchie. Elles disent que leur rôle social justifie un traitement distinct, car le coût social d’un effondrement est supérieur au coût d’une protection ciblée.
Banques: réduire l’exposition, éviter la stigmatisation, conserver un avenir
Le secteur bancaire entre dans la bataille avec une priorité constante. Ne pas signer une loi qui ressemble à une condamnation définitive. Les banques voient dans le texte une restructuration de fait. Elles craignent aussi une attribution de responsabilité qui serait trop unilatérale. Elles contestent l’idée d’être le seul réservoir de pertes.
Leur stratégie se déploie sur trois axes. D’abord, obtenir des formulations qui laissent une marge d’interprétation, surtout sur les mécanismes de conversion et sur les obligations de paiement. Ensuite, repousser l’idée de décisions irréversibles qui rendraient la recapitalisation impossible. Enfin, déplacer le débat vers la stabilité systémique.
L’argument de stabilité est utilisé avec force. Il repose sur une peur partagée: si le secteur bancaire s’effondre, l’économie bascule vers une économie monétaire illégale et opaque, ce qui expose le pays à l’isolement financier et au risque de listes noires. Cet argument n’est pas seulement une menace. C’est une façon d’imposer un cadre au Parlement. Il dit qu’une loi trop dure peut provoquer un dommage externe, au-delà du débat local.
Dans le même registre, une inquiétude a été évoquée sur la possibilité de marginaliser les banques locales, au profit d’un nombre réduit de banques étrangères, dans une logique associée aux exigences de conformité et de restructuration. Ce point, qu’il soit amplifié ou non, sert un but politique. Il donne au secteur bancaire un récit de survie. Il lui permet de dire que la loi doit préserver un noyau bancaire national, même réduit.
Les banques s’opposent aussi à une promesse trop précise sur le calendrier si elle n’a pas de base solide. Elles craignent une loi qui promet 100 000 dollars sur quatre ans, puis échoue. Un échec de ce type détruit le peu de crédibilité restant. Elles préfèrent souvent une trajectoire plus flexible, quitte à être impopulaire, plutôt qu’un engagement intenable.
Parlement: transformer une colère sociale en texte votable, sans exploser le système
Le Parlement se retrouve au centre, parce que le texte est transmis et qu’il devient l’arène des modifications. Les députés gèrent quatre pressions simultanées. La pression des déposants, qui veulent une restitution courte et claire. La pression des syndicats et caisses, qui veulent un statut distinct. La pression des banques, qui veulent réduire l’exposition et éviter une loi punitive. Et la pression de crédibilité, car le pays est observé sur sa capacité à produire des règles.
Dans ce contexte, le travail réel se fait dans les commissions, puis par amendements. L’amendement est la monnaie du compromis. Il permet de dire que l’on a “corrigé” une injustice. Il permet aussi de déplacer le coût politique. Un bloc peut voter la loi en expliquant qu’il a protégé les petits déposants. Un autre peut dire qu’il a protégé les caisses. Un autre peut dire qu’il a évité l’effondrement bancaire.
Le Parlement cherche donc un équilibre, mais cet équilibre a une forme prévisible. Il risque de se traduire par une loi graduelle, avec une priorité affichée pour la tranche inférieure, et une architecture longue pour le reste. C’est précisément cette architecture longue qui nourrit la défiance. Les députés devront alors renforcer la lisibilité, sinon la loi sera votée sans être acceptée.
Le Parlement est aussi poussé vers une autre modification: renforcer la traçabilité des responsabilités. L’idée d’un audit de l’État, de la Banque du Liban et des banques est attractive politiquement. Elle donne un récit de justice. Elle permet aussi de dire que la restitution n’est pas seulement une question de trésorerie, mais une question de responsabilité.
Les points de friction précis: définitions, instruments, et ordre de priorité
La première friction est celle des définitions. Qu’est-ce qu’un petit déposant. Qu’est-ce qu’un déposant protégé. Qu’est-ce qu’une caisse mutualiste. Qu’est-ce qu’un fonds syndical. Tant que ces définitions restent floues, la loi reste contestable. Les syndicats et caisses veulent des définitions étroites et protectrices. Les banques préfèrent des définitions plus larges et plus souples, car elles réduisent les obligations strictes.
La deuxième friction est celle des instruments. Les maturités de 10, 15 et 20 ans, évoquées dans le débat, sont perçues comme une peine par les déposants. Elles sont perçues comme une nécessité par ceux qui veulent rendre le système finançable. Le compromis se joue souvent sur la part mise en instruments longs, sur la liquidité immédiate, et sur la possibilité d’utiliser certains mécanismes de compensation dans l’économie réelle.
La troisième friction est l’ordre de priorité. Le seuil de 100 000 dollars est une priorité politique, car il concerne plus de 84 % des déposants. Mais les caisses veulent aussi une priorité, au nom de la protection sociale. Les banques veulent une priorité de survie, au nom de la stabilité du système. La loi ne peut pas satisfaire toutes ces priorités au même niveau. Elle doit donc établir une hiérarchie, explicite ou implicite.
L’or et les actifs souverains: la ligne rouge qui révèle la profondeur du trou
Le débat a touché un point hautement symbolique: l’or. Un chiffre a circulé, celui de 10 milliards de dollars d’or, évoqué dans une logique de liquidation pour combler une partie des pertes. Cette discussion, même contestée, montre que le conflit n’est pas marginal. Il touche aux actifs souverains.
Pour certains, mobiliser des actifs de cette nature revient à sauver le système sur le dos d’un patrimoine national. Pour d’autres, c’est une option de dernier ressort pour donner une base de liquidité à une restitution minimale, surtout si l’objectif politique est de payer de façon réaliste la tranche inférieure.
Ce point devient un levier parlementaire. Il peut être utilisé pour refuser la loi, en dénonçant une vente d’actifs. Il peut aussi être utilisé pour réclamer une solution plus ambitieuse pour les petits déposants, en disant que des ressources existent. Mais il ouvre surtout une question de gouvernance: qui décide de mobiliser un actif souverain, selon quel mécanisme, et avec quelle transparence.
La trajectoire la plus probable: une loi amendée, plus sociale en façade, plus longue dans les faits
Si l’on observe les forces en présence, la trajectoire la plus probable est une loi amendée sur deux plans.
Le premier plan est social. Le texte devrait sortir avec une priorité renforcée pour les dépôts sous 100 000 dollars, car le chiffre de plus de 84 % pèse trop pour être ignoré. Il est aussi probable que le Parlement insère des formulations protectrices pour certains fonds collectifs, au moins pour éviter une rupture sociale immédiate. Cela peut prendre la forme d’un statut, d’une exemption partielle, ou d’une priorité de paiement.
Le second plan est temporel. Pour rendre le dispositif finançable, le texte risque de maintenir des instruments longs pour une partie des montants au-delà du seuil, avec des horizons étalés. Ce point restera contesté. Il peut toutefois être présenté comme le seul moyen d’éviter une promesse intenable.
Dans ce schéma, la bataille se déplacera vers l’exécution. Une loi, même votée, ne suffit pas. Les déposants jugeront sur les paiements. Les caisses jugeront sur la liquidité réelle. Les banques jugeront sur la possibilité de recapitalisation et de survie. Et le Parlement sera jugé sur la clarté, parce qu’une loi floue devient un champ de conflit permanent.
Le vrai enjeu politique: transformer une loi de pertes en loi acceptable
Ce texte est, au fond, une loi de pertes. Aucun acteur ne le dit frontalement, car c’est politiquement dangereux. Pourtant, chaque demande de modification vise le même objet: déplacer la perte.
Les syndicats et caisses veulent déplacer la perte loin des fonds sociaux. Les banques veulent déplacer la perte loin d’une responsabilité unilatérale. Les députés veulent déplacer la perte loin de leur base électorale. Et l’État veut déplacer la perte loin d’un effondrement immédiat.
Le seul critère qui peut rendre cette loi acceptable est la lisibilité. Lisibilité des priorités. Lisibilité des responsabilités. Lisibilité des délais. Sans cette lisibilité, la loi sera vécue comme une manœuvre. Avec cette lisibilité, elle restera douloureuse, mais elle peut devenir un cadre de négociation stable.
La session extraordinaire et les commissions auront donc une tâche très concrète. Écrire une hiérarchie assumée, dans un texte qui ne peut pas promettre l’impossible, mais qui doit prouver qu’il protège d’abord la majorité, qu’il ne casse pas les filets sociaux, et qu’il n’enterre pas le pays dans une économie sans banques, sans traçabilité et sans horizon.



