Des ruines à perte de vue, des milliards promis, peu de certitudes
Lorsque les bombardements cessent, Gaza apparaît comme un territoire disloqué: quartiers entiers réduits à des amas de béton, hôpitaux hors service, réseaux d’eau et d’électricité démantelés, écoles éventrées. Les estimations des destructions se chiffrent en dizaines de milliards de dollars, et les délais de reconstruction se comptent en années, voire en décennies. Très vite, le vocabulaire de la «reconstruction» remplace celui des opérations militaires. Conférences, annonces de dons, plans d’urgence et promesses de programmes à long terme occupent l’espace diplomatique.
Derrière ces chiffres se joue une autre bataille, moins visible que celle des armes: savoir qui financera, qui pilotera, qui signera les contrats et qui tirera le bénéfice politique de cette reconstruction. Gaza devient un laboratoire où s’entremêlent impératifs humanitaires, calculs stratégiques, projections d’influence et rivalités entre parrains régionaux et internationaux.
Des promesses de milliards et une géopolitique des chantiers
À chaque guerre majeure à Gaza, un scénario récurrent se met en place. Les capitales hôtes annoncent une conférence des donateurs. Les États y présentent des engagements qui se comptent en milliards pour la reconstruction des logements, des routes, des installations électriques, des écoles, des réseaux d’eau. La rhétorique met en avant la solidarité, la fraternité, la responsabilité internationale.
Les pays du Golfe occupent en général une place de premier plan. Leurs annonces spectaculaires sont souvent associées à des projets très visibles: quartiers résidentiels, hôpitaux, axes routiers qui portent le nom de la puissance donatrice. Derrière l’aide, il y a un message politique adressé à leurs opinions publiques et à la région: ils se veulent à la fois protecteurs de la cause palestinienne et acteurs centraux de la région.
D’autres États privilégient des approches plus institutionnelles, en passant par des fonds multilatéraux, les agences des Nations unies ou les banques de développement. Cette méthode offre une image de gestion plus technocratique, mais elle rend leur contribution moins immédiatement identifiable. Une route construite via un programme international n’a pas la même visibilité qu’un quartier entier baptisé au nom d’un pays.
Ainsi se dessine une véritable géopolitique des chantiers. Tel État finance un ensemble de logements, tel autre un hôpital de référence, un troisième la réhabilitation d’infrastructures de transport. Le territoire se couvre de panneaux et de plaques commémoratives signalant l’origine des fonds. Pour Gaza, cette cartographie des projets n’est pas neutre: elle reflète les rapports de force, les affinités politiques et les stratégies de présence à long terme.
Entre aide humanitaire et levier politique
Officiellement, les bailleurs insistent sur le caractère humanitaire de leurs engagements. Il s’agit de reloger des familles, de remettre en état des hôpitaux, de rétablir l’accès à l’eau potable, de permettre aux enfants de retourner à l’école. Les destructions massives rendent ces objectifs indiscutables sur le plan moral.
Dans les faits, la reconstruction sert aussi de levier pour peser sur la configuration politique à Gaza. Les États qui refusent toute forme de coopération avec le Hamas veulent empêcher que leurs fonds ne renforcent son contrôle. Ils privilégient alors des circuits jugés plus «sûrs»: Autorité palestinienne, agences onusiennes, ONG internationales ou structures locales considérées comme techniques. L’idée est de dissocier autant que possible l’aide de la légitimation de l’autorité de facto sur le terrain.
À l’inverse, d’autres acteurs estiment qu’il est illusoire d’ignorer ceux qui, concrètement, contrôlent le territoire. Ils acceptent des arrangements indirects, des engagements pratiques, afin de pouvoir travailler sur place. Leur calcul repose sur un pragmatisme assumé: bloquer les projets au nom d’une pureté politique reviendrait à prolonger la catastrophe humanitaire.
Dans cet équilibre instable, chaque décision technique prend une dimension politique. Choisir un opérateur local, octroyer un permis, attribuer un marché, embaucher des travailleurs: derrière chaque acte, il y a une reconnaissance implicite de ceux qui détiennent la réalité du pouvoir, qu’il soit militaire, administratif ou financier.
La place de l’Autorité palestinienne au cœur des ambiguïtés
L’Autorité palestinienne occupe une position à la fois centrale et fragile dans ce dispositif. Pour de nombreux États, notamment en Europe et dans une partie du monde arabe, elle reste l’interlocuteur politique légitime des Palestiniens. Les déclarations évoquent régulièrement la nécessité de la «renforcer» et de la replacer au cœur de la gouvernance de Gaza.
Sur le terrain, son absence de contrôle direct sur l’enclave depuis 2007 limite considérablement sa capacité d’action. Sa présence institutionnelle repose sur quelques ministères techniques, des fonctionnaires, des réseaux administratifs et sécuritaires essentiellement positionnés en Cisjordanie. L’idée de la voir, du jour au lendemain, reprendre la gestion d’un territoire détruit et profondément marqué par d’autres forces politiques relève davantage de la projection que de la réalité immédiate.
Les mécanismes imaginés pour l’intégrer à la reconstruction reflètent cette ambiguïté. Certains scénarios prévoient des structures de pilotage où l’Autorité jouerait un rôle politique de façade, tandis que des comités techniques, associant agences internationales et acteurs locaux, assureraient la mise en œuvre. D’autres évoquent des arrangements transitoires, mêlant technocrates, représentants de factions et garants étrangers. Ces schémas risquent de produire des dispositifs complexes, difficiles à lire pour la population, et donc contestables.
Pour l’Autorité palestinienne, la reconstruction de Gaza représente une opportunité de restaurer une légitimité érodée par l’impasse politique et les critiques internes. Mais si son implication reste perçue comme purement symbolique, sans impact concret sur la vie quotidienne à Gaza, elle risque au contraire d’accentuer la défiance.
Le cas Tony Blair, révélateur des sensibilités arabes
La question de qui incarne et encadre politiquement cette phase de «l’après-guerre» ne se limite pas aux acteurs palestiniens. Des noms de personnalités internationales circulent régulièrement, présentées comme des médiateurs possibles ou des architectes d’un dispositif de gouvernance transitoire. Celui de Tony Blair, ancien Premier ministre britannique, a ainsi ressurgi dans les discussions autour de projets de commissions ou de conseils chargés d’accompagner Gaza dans la période post-conflit.
Son parcours en fait une figure expérimentée sur le dossier: il a déjà été envoyé spécial pour le Quartet au Moyen-Orient, a multiplié les déplacements dans la région et conserve des réseaux d’influence dans plusieurs capitales occidentales et arabes. Sur le papier, ce profil peut sembler adapté à la gestion d’un dossier mêlant sécurité, économie et diplomatie.
Mais les réactions dans le monde arabe ont montré les limites de cette approche. Le rôle joué par Tony Blair dans l’invasion de l’Irak en 2003 et son alignement passé sur certaines politiques américaines ont laissé une trace profonde dans la mémoire collective régionale. Son nom, pour une partie importante de l’opinion publique, reste associé à l’un des épisodes les plus contestés de l’histoire récente du Moyen-Orient.
Lorsque des projets de «commissions pour Gaza» l’ont cité parmi les principaux candidats à une fonction de supervision politique, plusieurs capitales arabes ont exprimé leurs réserves, voire leur opposition nette. Pour elles, confier un rôle de premier plan à une personnalité incarnant, aux yeux de beaucoup, l’interventionnisme occidental le plus décrié, risquerait de discréditer d’emblée tout mécanisme de gouvernance post-conflit.
Face à ces résistances, les scénarios évoquant Tony Blair ont été réajustés, transformant éventuellement son rôle potentiel en fonction plus technique ou consultative, éloignée de la tête du dispositif. Cet épisode illustre un point essentiel: les États arabes entendent peser non seulement sur les flux financiers et les paramètres politiques, mais aussi sur le choix des visages censés incarner la phase de reconstruction. Il rappelle aussi que la mémoire des interventions passées continue de structurer la réception des initiatives internationales, bien au-delà des calculs des chancelleries.
Organisations internationales et agences de l’ONU: entre coordination et contraintes
Les grandes organisations internationales et les agences onusiennes sont au cœur des dispositifs de reconstruction. Elles disposent d’une expertise accumulée dans la gestion de crises prolongées et d’infrastructures détruites. L’UNRWA gère l’éducation, la santé et l’aide sociale pour les réfugiés palestiniens. D’autres agences comme le PNUD, l’UNICEF, l’OMS ou le PAM interviennent sur des secteurs ciblés, de la reconstruction des écoles à la sécurité alimentaire.
En principe, ces structures offrent des garanties de transparence et de traçabilité des fonds, éléments essentiels pour convaincre les bailleurs. Elles élaborent des évaluations des besoins, identifient les priorités, montent des projets, lancent des appels d’offres. Elles tentent aussi d’assurer une coordination minimale afin d’éviter que certains secteurs soient surfinancés quand d’autres restent à l’abandon.
Dans la pratique, leur action se heurte à plusieurs obstacles. Le premier est l’accès. Reconstruire demande de pouvoir entrer dans les zones détruites, y acheminer des matériaux de construction, y travailler sans que chaque chantier soit menacé par une nouvelle escalade militaire. Les restrictions sur les matériaux jugés «à double usage», les contrôles aux points de passage, l’instabilité sécuritaire rendent chaque projet plus lent et plus coûteux.
Le second obstacle est politique. Certaines agences voient leur mandat contesté ou leur financement conditionné à des décisions prises loin de Gaza. Les débats récurrents sur le rôle de l’UNRWA en sont un exemple: accusations, enquêtes, suspensions partielles de financements, puis réajustements en fonction des pressions politiques et des constats de terrain. Cette insécurité institutionnelle complique la planification à long terme.
Infrastructures vitales et arbitrages sur les priorités
L’urgence est telle qu’il faudrait tout reconstruire en même temps. Pourtant, les ressources étant limitées, il faut hiérarchiser. Les infrastructures vitales occupent logiquement le haut de la liste: réseaux d’eau et d’assainissement, électricité, hôpitaux, structures de santé primaire. Sans eau potable, les risques épidémiques augmentent. Sans électricité, les services de base ne peuvent fonctionner, les pompes ne tournent pas, les hôpitaux sont privés d’alimentation stable.
Viennent ensuite les logements, les écoles, les axes de transport, les marchés, les installations de production et de stockage. Mais l’ordre dans lequel ces priorités sont traitées varie selon les bailleurs, les opérateurs et les contraintes de terrain. Reconstruire un quartier peut être techniquement plus facile qu’un autre, en fonction de la densité des destructions ou de la situation sécuritaire.
À ce niveau, les arbitrages sont rarement neutres. Réhabiliter telle zone plutôt que telle autre, investir en priorité dans un quartier central ou dans un camp périphérique, choisir l’emplacement d’une nouvelle infrastructure, ce sont des décisions qui influencent les équilibres sociaux et politiques. Les bailleurs peuvent privilégier des secteurs jugés moins exposés à un nouveau cycle de violences, ou qui correspondent à leurs partenaires locaux.
Une autre question est celle de la qualité de la reconstruction. Certains plaident pour des normes de construction améliorées, des réseaux modernisés, des systèmes plus résilients. D’autres craignent qu’un investissement trop lourd dans des infrastructures sophistiquées soit à nouveau détruit, ce qui pousse à des solutions temporaires, moins coûteuses mais plus fragiles. Ce débat se retrouve souvent dans les discussions techniques, mais il a une dimension politique: reconstruire au rabais, c’est entériner l’idée d’une instabilité chronique.
Conditions politiques et lignes rouges des bailleurs
Qu’ils soient occidentaux, arabes ou d’autres régions, les bailleurs attachent des conditions à leur aide. Elles peuvent être formulées en termes de bonne gouvernance: audits, transparence, lutte contre la corruption, contrôle indépendant des projets. Mais elles ont aussi une dimension politique plus explicite: exigence de tenir à l’écart certains acteurs, de favoriser d’autres, de lier la reconstruction à une évolution de la gouvernance locale ou à des progrès dans un cadre politique plus large.
Ainsi, des aides peuvent être suspendues ou retardées si des engagements jugés essentiels ne sont pas respectés. À l’inverse, de nouveaux engagements peuvent être annoncés pour accompagner une initiative politique jugée positive, comme la formation d’un gouvernement d’union, la tenue d’élections ou la relance d’un processus de négociation. La reconstruction devient alors un outil d’incitation autant qu’un instrument de secours.
Ce mécanisme pose un dilemme. Conditionner l’aide à des changements politiques peut paraître logique, pour éviter que les fonds ne consolident un statu quo jugé dangereux. Mais cela risque aussi de faire payer à la population civile le prix de blocages liés à des acteurs sur lesquels elle a peu de prise. Entre pression diplomatique et urgence humanitaire, la ligne est difficile à tracer.
Jusqu’où reconstruire sans solution politique?
Une question traverse l’ensemble de ces dynamiques: peut-on reconstruire Gaza sans disposer d’une perspective politique solide? Reconstruire des quartiers entiers, des hôpitaux, des réseaux, tout en sachant qu’un nouveau cycle de violences reste possible, interroge le sens même de l’investissement. Les habitants, qui ont parfois déjà vécu plusieurs cycles destruction–reconstruction, expriment à la fois le besoin vital de retrouver un minimum de normalité et la crainte de revoir, un jour, les mêmes ruines.
Pour beaucoup, la reconstruction est une obligation morale immédiate. On ne peut conditionner l’accès à un toit, à l’eau, aux soins, à l’école, à la résolution de dossiers qui se négocient dans des capitales lointaines. Pour d’autres, elle doit être indissociable de garanties politiques minimales: engagements sur le non-retour à un siège total, mécanismes de prévention d’une nouvelle offensive majeure, clarification sur la gouvernance interne.
Dans la pratique, le système international avance par paliers. Il finance ce qui peut l’être dans l’immédiat, multiplie les annonces sur des plans à long terme, laisse en suspens les questions les plus structurelles. Cette logique permet d’éviter l’inaction totale, mais elle entretient l’idée d’un cycle sans fin, où la reconstruction devient une phase intermédiaire entre deux crises, plutôt qu’un point de départ stable.
Gaza, miroir d’un système international sous tension
La reconstruction de Gaza est devenue un révélateur des tensions et des limites de l’ordre international. Elle teste la capacité des États arabes à transformer des positions publiques en politiques concrètes. Elle interroge la cohérence des puissances occidentales, soucieuses d’apparaître comme protectrices des civils alors même qu’elles jouent un rôle dans la dynamique régionale. Elle met à l’épreuve les organisations internationales, sommées d’accomplir beaucoup avec des moyens fragilisés et des mandats parfois contestés.
L’épisode autour de Tony Blair a montré que les choix de figures symboliques sont eux aussi scrutés à l’aune de l’histoire récente de la région. Les noms, les structures, les dispositifs institutionnels proposés pour encadrer «l’après-Gaza» ne sont pas perçus comme neutres. Ils renvoient à des mémoires, à des récits, à des déséquilibres accumulés.
Tant que ces dimensions ne seront pas prises en compte, la reconstruction restera un exercice bancal: à la fois indispensable et insuffisant, massif dans ses montants annoncés et fragile dans son ancrage politique. Les habitants de Gaza continueront alors de vivre dans un entre-deux, pris entre la nécessité de reconstruire leur quotidien et la conscience que leur destin se négocie, en grande partie, loin d’eux.



