Les derniers articles

Articles liés

Ghada Aoun : Une magistrate controversée tire sa révérence après un parcours tumultueux

- Advertisement -

Le 1er mars marquera la fin officielle d’une carrière judiciaire hors norme avec le départ à la retraite de GhadaAoun, procureure générale près la Cour d’appel du Mont-Liban. Aujourd’hui, alors qu’elle vit ses dernièresheures en poste, cette figure emblématique de la justice libanaise suscite autant d’admiration que de critiques.Après quarante ans de service, la magistrate, connue pour son franc-parler et son audace, laisse derrière elle unhéritage complexe, façonné par des affaires retentissantes qui secouent encore le pays.

Retour sur les dossiers majeurs qui ponctuent son parcours, les politiciens et hommes d’affaires impliqués, lesrésultats de ses enquêtes, les freins rencontrés, et les appuis internationaux qui l’ont soutenue, alors que lesinstitutions internationales, exigeant aujourd’hui des réformes profondes de l’appareil judiciaire libanais,démontrent la nécessité de son action.

Une magistrate sous les projecteurs

Depuis sa nomination en 2017, Ghada Aoun occupe le devant de la scène judiciaire libanaise. Pour beaucoup, elle incarne un rempart contre la corruption dans un pays en crise, soutenue par une population exaspérée par l’impunité. Mais ses détracteurs, eux, l’accusent de partialité, soulignant ses liens présumés avec le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun. Malgré les controverses, elle ne plie pas, défendant son action avec une détermination qui divise : elle force le respect chez certains, irrite chez d’autres. À l’étranger, des juges et des ONG saluent son courage, lui offrant une bouée de sauvetage face aux pressions locales qui ne cessent de s’accumuler.

Recommande par Libnanews
Indicateurs économiques du Liban

Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.

Les grandes affaires qui rythment sa carrière

Le parcours de Ghada Aoun est jalonné de dossiers sensibles, souvent liés à la débâcle économique qui frappe le Liban depuis des années. Ces enquêtes, qui visent des figures de premier plan, témoignent de son audace, mais aussi des obstacles colossaux qu’elle rencontre, alors que son combat trouve un écho dans les appels actuels du FMI et de la Banque mondiale pour une refonte de la justice libanaise.

Elle commence par traquer Riad Salamé, l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, qu’elle accuse de détournement de fonds, de manipulation du taux de change et de transferts illicites de milliards de dollars. Avec lui, son frère Raja Salamé et son assistante Marianne Hoyek sont dans son viseur, soupçonnés respectivement de blanchiment et d’enrichissement illicite. Dès 2020, elle lance une offensive judiciaire, exigeant la levée de son immunité et perquisitionnant ses bureaux. En 2024, l’arrestation de Riad Salamé, après des années de résistance, devient une victoire symbolique pour Aoun. Raja est brièvement détenu en 2022, puis libéré sous pression, tandis que l’enquête sur Hoyek reste en suspens, sans condamnation à ce jour. Mais les obstacles sont légion : Salamé bénéficie longtemps de la protection de politiciens comme Saad Hariri et Najib Mikati, tandis que Ghassan Oueidate, procureur général, bloque ses initiatives sous prétexte de vices de procédure. Hariri et ses alliés orchestrent une campagne pour la discréditer, un véritable coup bas pour protéger un homme clé du système. La France et la Suisse, enquêtant sur les avoirs offshore de Salamé, partagent des preuves cruciales avec Aoun, renforçant ses accusations et soulignant l’urgence d’une justice indépendante, comme le réclament aujourd’hui les institutions internationales.

Un autre combat emblématique la voit s’attaquer à Najib Mikati, ancien Premier ministre, ainsi qu’à son frère Taha et son fils Maher, accusés d’enrichissement illicite via des prêts immobiliers subventionnés détournés entre 2009 et 2019. Dans ce dossier, des banques comme Bank Audi, dirigée par Samir Hanna, et BankMed, sous l’influence de Mohammad Ahmad Hariri, sont également éclaboussées. En 2019, elle émet des mandats d’arrêt, mais l’enquête stagne, sans condamnations à l’horizon. Oueidate la dessaisit partiellement en 2020, et Mikati, soutenu par Hariri, contre-attaque en justice, tandis que le Parlement et le secteur bancaire verrouillent toute avancée. Mikati exerce une pression directe sur le ministère de la Justice, et Hariri alimente une offensive médiatique contre elle, autant de coups tordus pour préserver les puissants. Transparency International applaudit son initiative, un appui qui résonne avec les exigences actuelles du FMI pour une justice libanaise purgée de ses entraves.

Le scandale du carburant frelaté importé par Sonatrach en 2020 révèle une autre facette de son combat. Ici, Aurore Feghali, directrice générale du Pétrole, et des proches de Gebran Bassil, leader du CPL, sont visés pour des contrats douteux et des pots-de-vin. Aoun émet des mandats d’arrêt, mais aucun n’est exécuté. Feghali est arrêtée brièvement avant d’être relâchée, et l’enquête s’enlise, sans condamnations. Étonnamment, le CPL lui-même, pourtant son camp supposé, freine les poursuites pour protéger Bassil, qui minimise l’affaire publiquement. Ce dossier, faute de soutien international notable, illustre les limites de son influence face aux intérêts partisans, un constat que les appels à la réforme judiciaire internationale viennent aujourd’hui corroborer.

En avril 2021, elle orchestre une descente spectaculaire chez Mecattaf, une société de change dirigée par Michel Mecattaf, liée à Riad Salamé et aux Forces libanaises de Samir Geagea. Accusée de blanchiment et de transferts illégaux, l’entreprise voit ses bureaux perquisitionnés, et des documents saisis mettent en lumière des connexions troubles. Mais l’enquête s’arrête là, bloquée par le refus des autorités bancaires de coopérer et une réprimande du Conseil supérieur de la magistrature. Geagea dénonce une vendetta politique, et Salamé mobilise ses réseaux pour étouffer l’affaire, un nouveau coup bas. Des magistrats européens échangent avec elle à titre informel, un geste qui préfigure les exigences actuelles de transparence relayées par la Banque mondiale.

Les banques, elles aussi, croisent le fer avec Aoun. Elle cible BankMed, contrôlée par la famille Hariri, la SGBL d’Antoun Sehnaoui, et Bank Audi de Samir Hanna, accusées de blanchiment et de sorties illégales de capitaux après 2019. Elle ordonne des perquisitions et gèle temporairement quelques comptes en 2023, mais les enquêtes restent ouvertes sans aboutir à des condamnations. Saad Hariri et Nabih Berri, via le Parlement, refusent de lever le secret bancaire, et Mikati ordonne en 2023 aux forces de sécurité d’ignorer ses décisions. Les banques contre-attaquent en justice, et Oueidate multiplie les obstacles procéduraux, protégeant les intérêts des élites. Des juges français et américains partagent des données sur ces institutions, un soutien qui fait écho aux pressions internationales pour assainir un système judiciaire miné par la corruption.

Enfin, son Clinton sur Qard el-Hassan, affiliée au Hezbollah, touche un nerf sensible. Sans nommer d’individus précis, elle accuse cette institution de blanchiment et de contournement des sanctions internationales. En 2024, après des frappes israéliennes sur ses locaux, elle perquisitionne, saisit des documents et gèle des comptes, exposant des flux suspects. Mais le Hezbollah riposte par des menaces voilées, et des juges alliés au parti, soutenus par Berri, freinent les procédures. L’enquête reste en cours, sans arrestations ni condamnations. Les États-Unis, via leur ambassade, lui fournissent des rapports sur les finances du Hezbollah, et des ONG internationales relaient son combat, des appuis qui confirment aujourd’hui la pertinence de son action face à un appareil judiciaire que le FMI juge « dysfonctionnel ».

Une fin de mandat sous tension

Ghada Aoun ne quitte pas la scène sans bruit. Dessaisissements, sanctions disciplinaires, tentative de destitution en 2023 : elle affronte un système qu’elle dénonce comme corrompu jusqu’à la moelle. Son duel avec Ghassan Oueidate incarne les fractures de la magistrature libanaise. Oueidate, porté par Hariri, multiplie les coups bas pour protéger les criminels en col blanc, tandis qu’à l’étranger, Interpol et des associations anticorruption la soutiennent, sans pouvoir contrer l’hostilité interne. Pourtant, son socle populaire tient bon, nourri par la colère des citoyens face à l’impunité. Les exigences actuelles des institutions internationales, qui conditionnent leur aide à des réformes judiciaires, viennent valider rétrospectivement la nécessité de son combat.

Un départ symbolique

À deux jours de sa retraite, le 1er mars 2025, Ghada Aoun partage un message poignant sur les réseaux sociaux : « Quarante ans de lutte pour la justice ne s’éteignent pas avec une retraite. Le combat continue dans nos cœurs. » Ces mots sonnent comme un défi, laissant entendre qu’elle ne compte pas se taire, même loin des tribunaux.

Quelle trace dans l’histoire ?

Ghada Aoun s’efface, mais son empreinte persiste. Pour certains, elle est une héroïne qui défie les intouchables – Hariri, Mikati, Berri, Bassil –, portée par des appuis étrangers ; pour d’autres, une magistrate brisée par un système où les politiciens protègent les criminels par des freins institutionnels et des coups tordus. Qard el-Hassan, Riad Salamé, les banques : ses batailles, souvent avortées malgré l’aide internationale, dessinent une femme qui, dans un Liban exsangue, tente de redonner un sens à la justice. Alors que le FMI et la Banque mondiale martèlent aujourd’hui la nécessité d’une réforme judiciaire, son action, aussi imparfaite soit-elle, apparaît comme un cri d’alarme précurseur. En passant le flambeau ce 1er mars, elle laisse une question en suspens : qui osera reprendre ce combat dans un pays où la vérité demeure un mirage ?

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

A lire aussi