Le 7 février 2007, un échange de tirs entre l’armée libanaise et les forces israéliennes a rompu le silence précaire qui régnait à la frontière depuis la fin de la guerre de l’été précédent. Cet incident, survenu près du village de Maroun al-Ras, au sud du Liban, a rappelé les tensions persistantes dans une région marquée par des décennies de conflits. Bien que limité en durée et en intensité, il a souligné les défis posés par l’application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée six mois plus tôt pour mettre fin aux hostilités entre Israël et le Hezbollah.
L’événement s’est déroulé en fin d’après-midi, lorsque des soldats libanais ont ouvert le feu sur une patrouille israélienne opérant près de la ligne bleue, la démarcation établie par l’ONU en 2000 pour marquer le retrait israélien du sud du Liban. Selon les rapports officiels, un bulldozer de l’armée israélienne avait franchi la clôture technique pour effectuer des travaux de déminage et de nettoyage de la végétation, une opération décrite comme routinière pour maintenir la visibilité et la sécurité le long de la frontière. Les tirs libanais, impliquant des armes légères, ont été suivis d’une riposte israélienne, incluant des obus de tank dirigés vers un poste de l’armée libanaise et un véhicule blindé. L’échange a duré environ une heure, sans faire de victimes de part et d’autre, mais il a mobilisé des renforts et mis en alerte les forces de la Finul, la Force intérimaire des Nations unies au Liban, présente dans la zone.
Cet accrochage n’était pas isolé, mais s’inscrivait dans un climat de suspicion mutuelle, exacerbé par les séquelles de la guerre de 2006. Celle-ci avait opposé Israël au Hezbollah pendant trente-quatre jours, causant des pertes humaines et des destructions massives. Le conflit avait débuté le 12 juillet 2006, lorsque des combattants du Hezbollah avaient traversé la frontière, tuant trois soldats israéliens et en capturant deux autres, Ehud Goldwasser et Eldad Regev, dans une opération baptisée « Vérité promise ». Israël avait réagi par une offensive aérienne et terrestre massive, visant à démanteler les infrastructures du Hezbollah et à créer une zone tampon au sud du fleuve Litani. De son côté, le Hezbollah avait lancé des milliers de roquettes sur le nord d’Israël, touchant des villes comme Haïfa et Kiryat Shmona, et démontrant une capacité de résistance inattendue.
Les hostilités de 2006 avaient fait plus de 1 200 morts au Liban, majoritairement des civils, et environ 160 en Israël, dont une quarantaine de civils. L’économie libanaise avait été dévastée, avec des infrastructures essentielles comme des ponts, des routes et des centrales électriques bombardées. Israël, pour sa part, avait vu son image ternie par les critiques internationales sur la proportionnalité de sa réponse, tandis que le Hezbollah, bien que affaibli militairement, avait gagné en légitimité populaire au Liban et dans le monde arabe pour avoir tenu tête à une armée conventionnelle supérieure.
La genèse des tensions frontalières
Pour comprendre l’incident du 7 février 2007, il faut remonter aux racines historiques du conflit libano-israélien, qui transcendent les événements immédiats de 2006. Depuis la création de l’État d’Israël en 1948, le Liban a été impliqué dans les guerres arabo-israéliennes, bien que de manière périphérique au départ. En 1948, des volontaires libanais avaient rejoint les forces arabes, mais le Liban n’avait pas engagé son armée régulière de manière significative. Les frontières communes, tracées par les accords de 1923 entre la France et la Grande-Bretagne, mandataires respectifs du Liban et de la Palestine, ont toutefois été sources de disputes, notamment autour de points comme les fermes de Chebaa, revendiquées par le Liban mais occupées par Israël depuis 1967.
Les années 1970 ont marqué un tournant avec l’arrivée massive de fedayins palestiniens au Liban après leur expulsion de Jordanie en 1970, lors de l’épisode connu sous le nom de Septembre noir. Le sud du Liban est devenu une base pour les opérations de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) contre Israël, provoquant des représailles israéliennes régulières. En 1978, Israël lance l’opération Litani, une incursion terrestre visant à repousser les fedayins au nord du fleuve Litani. Cette opération, qui dure une semaine, entraîne le déploiement de la Finul par la résolution 425 de l’ONU, chargée de confirmer le retrait israélien et de restaurer la paix. Cependant, les tensions persistent, et les milices palestiniennes reprennent leurs activités.
En 1982, l’invasion israélienne, baptisée « Paix en Galilée », vise à éliminer définitivement la menace palestinienne. Les forces israéliennes avancent jusqu’à Beyrouth, assiègent la capitale et forcent l’évacuation de l’OLP vers la Tunisie. Cette guerre, qui fait des milliers de victimes, marque la naissance du Hezbollah, formé avec le soutien de l’Iran pour résister à l’occupation israélienne. Le Hezbollah, influencé par la révolution islamique iranienne de 1979, adopte une idéologie chiite militante, combinant résistance armée et services sociaux pour gagner le soutien de la population du sud Liban, majoritairement chiite et marginalisée.
L’occupation israélienne du sud Liban dure jusqu’en 2000, période durant laquelle le Hezbollah mène une guérilla efficace, utilisant des embuscades, des engins explosifs et des roquettes Katyusha. Ces attaques usent l’armée israélienne, qui subit des pertes régulières. En mai 2000, sous la pression interne et internationale, le Premier ministre israélien Ehud Barak ordonne un retrait unilatéral, certifié par l’ONU comme complet, sauf pour les fermes de Chebaa, que le Liban conteste. Ce retrait est perçu comme une victoire pour le Hezbollah, renforçant son statut au Liban.
Les dynamiques régionales post-2000
Après 2000, la frontière libano-israélienne reste volatile, avec des incidents sporadiques. Le Hezbollah maintient une présence armée au sud, justifiée par la revendication des fermes de Chebaa et la détention de prisonniers libanais en Israël. Israël, de son côté, effectue des survols réguliers de l’espace aérien libanais pour surveiller les mouvements du Hezbollah, perçu comme une menace existentielle en raison de son arsenal croissant de roquettes, fourni par l’Iran via la Syrie.
La Syrie joue un rôle central dans ces dynamiques. Alliée du Liban depuis son intervention en 1976 pendant la guerre civile (1975-1990), elle maintient une présence militaire jusqu’en 2005, influençant la politique libanaise et soutenant le Hezbollah. L’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri en février 2005, attribué par beaucoup à la Syrie, provoque un soulèvement populaire connu sous le nom de Révolution du Cèdre, forçant le retrait syrien. Ce vide politique renforce le Hezbollah, qui entre au gouvernement libanais en 2005, obtenant des portefeuilles ministériels.
Sur le plan international, les tensions s’accentuent avec la montée en puissance de l’Iran, qui voit dans le Hezbollah un outil pour projeter son influence au Levant. Israël, isolé régionalement, renforce ses défenses frontalières, construisant une clôture technique équipée de capteurs et de caméras. Les incidents mineurs, comme des jets de pierres ou des tirs sporadiques, se multiplient, mais aucun n’atteint l’ampleur de 2006 jusqu’à l’enlèvement des deux soldats.
Détails de l’incident du 7 février
Revenons à l’événement précis du 7 février 2007. La zone de Maroun al-Ras, théâtre des combats intenses pendant la guerre de 2006, est symbolique. Ce village, perché sur une colline dominant la frontière, avait été un bastion du Hezbollah lors des affrontements de l’été précédent. Les forces israéliennes y avaient subi des pertes, et le site reste sensible.
L’opération israélienne consistait à dégager des obstacles potentiels pour les engins explosifs, une préoccupation récurrente depuis que le Hezbollah avait posé des mines et des pièges pendant la guerre. Le bulldozer, escorté par une patrouille, opérait du côté israélien, mais la proximité de la ligne bleue rend toute activité suspecte. Les soldats libanais, déployés au sud du Litani conformément à la résolution 1701, ont interprété ce mouvement comme une violation, ouvrant le feu avec des mitrailleuses et des fusils. Israël a répliqué par deux obus de tank, l’un touchant un poste d’observation libanais, l’autre un véhicule blindé, sans causer de dommages humains.
La Finul, renforcée par la résolution 1701 à 15 000 hommes, a rapidement intervenu pour calmer la situation. Des officiers onusiens ont établi un contact avec les deux parties, facilitant un cessez-le-feu informel. Cet épisode a mis en lumière les lacunes de la coordination : malgré les mécanismes tripartites (Liban, Israël, Finul) mis en place après 2006 pour prévenir les incidents, les malentendus persistent.
Réactions diplomatiques et militaires
Les réactions ont été immédiates et mesurées. Le gouvernement israélien, dirigé par Ehud Olmert, a qualifié l’incident d’« agression non provoquée » par l’armée libanaise, soulignant que ses forces opéraient en territoire souverain. Le ministre de la Défense Amir Peretz a ordonné une enquête interne, tout en affirmant que Israël ne cherchait pas l’escalade. Du côté libanais, le Premier ministre Fouad Siniora a défendu l’action de son armée, la présentant comme une défense légitime contre une incursion perçue. Le Hezbollah, bien que non directement impliqué, a salué la vigilance des forces libanaises, renforçant son discours sur la nécessité d’une résistance armée.
Au niveau international, le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a exprimé sa préoccupation, notant que cet échange était la première violation armée depuis la fin de la guerre, initiée par l’armée libanaise sans provocation évidente. Il a appelé à une enquête conjointe et rappelé l’importance de la résolution 1701, qui exige le respect du cessez-le-feu, le déploiement exclusif de l’armée libanaise au sud et le désarmement des milices. Les États-Unis, alliés d’Israël, ont soutenu la version israélienne, tandis que la France, impliquée dans la Finul, a plaidé pour la retenue.
Implications pour la stabilité régionale
Cet incident révèle les fragilités de la résolution 1701. Adoptée le 11 août 2006, elle prévoit un cessez-le-feu total, le retrait parallèle des forces israéliennes et le déploiement de l’armée libanaise et de la Finul au sud du Litani. Elle réaffirme les résolutions antérieures, comme la 1559 de 2004, appelant au désarmement de tous les groupes armés au Liban, y compris le Hezbollah. Pourtant, six mois après, le Hezbollah conserve son arsenal, estimé à des milliers de roquettes, et influence la politique libanaise.
Le déploiement de 15 000 soldats libanais au sud, décidé par le cabinet Siniora en août 2006, marque un pas vers l’extension de la souveraineté de l’État, mais l’armée reste sous-équipée face au Hezbollah. Israël, méfiant, continue ses survols aériens, violant l’espace libanais et provoquant des protestations. L’incident du 7 février souligne le risque de malentendus techniques escaladant en conflits plus larges, dans un contexte où l’Iran et la Syrie soutiennent le Hezbollah, et où les États-Unis appuient Israël.
Les enjeux économiques ajoutent à la complexité. Le Liban, déjà affaibli par la guerre de 2006, voit son tourisme et son agriculture au sud paralysés par les tensions. Israël, confronté à des critiques internes sur la gestion de la guerre précédente, renforce ses défenses, investissant dans des systèmes anti-roquettes.
Au-delà des aspects militaires, cet échange de tirs interroge la viabilité d’une paix durable sans résolution des litiges sous-jacents, comme les fermes de Chebaa ou les prisonniers. La Finul, avec ses contingents européens et asiatiques, joue un rôle tampon, mais son mandat reste limité à l’observation et à l’assistance, sans autorité pour imposer le désarmement.
Les implications immédiates de cet accrochage se manifestent dans l’intensification des patrouilles et des exercices militaires de part et d’autre. L’armée libanaise, renforcée par des dons internationaux, déploie davantage d’unités le long de la frontière, tandis qu’Israël maintient une posture défensive accrue. Les mécanismes de liaison onusiens sont activés plus fréquemment pour éviter les récidives, mais la méfiance persiste, alimentée par les discours radicaux du Hezbollah et les préoccupations sécuritaires israéliennes. Cet épisode, bien que mineur, illustre comment des opérations routinières peuvent raviver les cicatrices d’un conflit récent, menaçant la fragile stabilité établie par la communauté internationale.



