Un gouverneur qui fixe le cadre et déclenche la riposte
L’arrivée de Karim Souaid à la tête de la Banque du Liban a été lue comme un tournant, parce qu’il ne s’est pas contenté de commenter la crise. Il a choisi d’ouvrir un front. Le point de départ est une question de méthode. Qui peut demander des informations aux banques. Qui peut exiger la levée du secret bancaire. Et selon quelle procédure. Dans ce dossier, le gouverneur a posé un cadre qui protège l’institution centrale, mais qui protège aussi, de fait, les banques. La logique est simple. Les demandes d’informations ne sont considérées « régulières » que si elles passent par la Banque du Liban ou par la Commission de contrôle des banques. Tout le reste est présenté comme extérieur au circuit normal. Cette lecture change le rapport de force. Elle donne aux banques une porte juridique pour ralentir, contester, ou filtrer des demandes venues d’un juge. Elle leur permet aussi de déplacer la responsabilité. Elles peuvent dire qu’elles ne refusent pas de coopérer. Elles exigent seulement que la demande arrive par le bon canal. Dans un pays où la lenteur est une arme, ce détail devient un bouclier. Il crée un temps mort. Il ouvre une bataille de procédures. Et il transforme un débat sur les faits en débat sur la forme. L’enjeu n’est pas seulement institutionnel. Il est politique. Car une demande de documents bancaires, dans le contexte libanais, n’est jamais neutre. Elle touche à des transferts, à des privilèges, et à des années où l’accès du déposant ordinaire a été limité. La position du gouverneur a donc été interprétée comme un signal. Un signal que le contrôle de l’information reste centralisé. Un signal que la Banque du Liban veut garder la main sur ce qui sort, sur ce qui circule, et sur ce qui peut devenir une preuve publique. Cette centralisation peut se défendre au nom de l’ordre légal. Mais elle pose une question de fond. Peut-on reconstruire la confiance si l’accès aux données essentielles dépend d’un filtre institutionnel qui, lui-même, a été au cœur du système d’avant-crise.
Ce choix de cadre a aussi eu un effet immédiat sur l’attitude des banques. Il a encouragé une posture collective de résistance, présentée comme une défense de la « légalité » et de la « souveraineté » procédurale. Les banques se sont alignées. Elles ont parlé d’une même voix. Elles ont évoqué des risques de dérive. Elles ont mis en avant la protection de la stabilité. Pourtant, dans l’opinion, cette unité a ravivé un soupçon ancien. Quand les banques se coordonnent, elles ne le font pas d’abord pour le déposant. Elles le font pour protéger un secteur, ses dirigeants, et surtout ses actionnaires. Le conflit d’intérêts est structurel. Toute transparence large augmente le risque de révélations sur des traitements préférentiels, sur des transferts effectués au bon moment, ou sur des pratiques internes qui ont creusé l’inégalité entre clients. Or, si ces éléments émergent, ils peuvent déboucher sur des sanctions, sur des pertes de réputation, et sur une pression pour que les actionnaires paient réellement une part du coût. La bataille de la conformité n’est donc pas seulement une affaire de formulaires et de signatures. Elle est une bataille sur qui contrôle la mémoire financière du pays. Elle est aussi une bataille sur qui peut, demain, dire « je ne savais pas » ou « je ne pouvais pas ». Et quand le gouverneur donne un cadre qui rend la demande plus difficile, il donne aussi un avantage aux acteurs qui ont intérêt à retarder l’instant de vérité.
La guerre des données: secret bancaire, enquête Chaito et pression du FMI
Le nœud concret du conflit s’est cristallisé autour d’une demande judiciaire attribuée au juge Chaito. Cette demande vise des informations détaillées, avec une portée large sur des opérations locales et externes, ainsi que sur des documents justificatifs. L’intervalle de temps visé est central, parce qu’il couvre des années où la crise a bouleversé les règles de sortie des fonds et où les soupçons sur certains transferts ont explosé dans l’espace public. Une demande de ce type ne touche pas seulement à des cas isolés. Elle oblige les banques à ouvrir leurs archives. Elle force aussi une relecture de décisions prises pendant l’effondrement. C’est précisément ce que le secteur bancaire redoute. Car si l’on ouvre les dossiers, on peut comparer. On peut reconstruire des chronologies. On peut distinguer ce qui relève d’un droit, d’un passe-droit, ou d’un contournement. Dans ce contexte, la résistance bancaire est présentée comme une défense des règles. Mais elle est aussi une défense de la zone grise. Car la zone grise a été utile. Elle a permis à certains de sortir. Elle a permis à d’autres de rester bloqués. Et elle a protégé les banques d’une obligation de justification publique, banque par banque, client par client. Lorsque les banques contestent une demande judiciaire en invoquant la procédure, elles utilisent une technique classique. Elles ne disent pas « nous refusons ». Elles disent « nous acceptons, mais seulement si la demande passe par nous, ou par une instance qui nous est familière ». Cela devient une manière de négocier le périmètre, le rythme, et parfois le contenu. C’est aussi une manière de gagner du temps, ce qui est essentiel quand l’opinion est volatile et que les priorités politiques changent vite.
Cette guerre des données se déroule en parallèle d’une pression du Fonds monétaire international. Le FMI, dans la logique des programmes de redressement, insiste sur des piliers connus. Réduction de l’opacité. Réforme du secteur bancaire. Traçabilité renforcée. Et capacité à identifier les risques, notamment ceux liés aux personnes exposées politiquement et aux circuits d’argent en espèces. Ces exigences ne sont pas un détail technique. Elles déterminent la crédibilité du pays. Elles conditionnent aussi le retour d’une relation financière normale avec l’extérieur. Or, là encore, le conflit d’intérêts est évident. Les banques veulent un accord qui restaure la stabilité. Elles veulent aussi éviter un accord qui impose une transparence qui révélerait trop. Le FMI, lui, veut des outils qui permettent de vérifier, pas seulement de promettre. Dans ce face-à-face, la Banque du Liban joue un rôle charnière. Si elle facilite l’accès aux données, elle se heurte aux banques et à leurs actionnaires. Si elle le freine, elle se heurte à la logique du FMI et à la demande sociale de justice. C’est cette position intermédiaire qui transforme la conformité en bataille politique. Et c’est ce qui rend la posture du gouverneur déterminante. Car décider que certaines demandes sont « non régulières » revient à dire que la transparence ne sera pas spontanée. Elle passera par des filtres. Elle sera calibrée. Elle sera conditionnée. Dans un pays où la crise a déjà été gérée par des règles changeantes, cette conditionnalité nourrit un doute: la conformité est-elle un outil pour reconstruire, ou un outil pour contrôler ce qui doit rester invisible.
Classer, filtrer, effacer: quand la conformité devient un outil pour réduire la facture
La bataille a pris une dimension supplémentaire avec l’apparition d’une proposition de classification des « comptes suspects » dans le cadre du traitement de la crise bancaire. La logique affichée est connue. Définir des critères. Distinguer les situations à risque. Et ouvrir des vérifications. Mais, dans le contexte libanais, la classification dépasse le cadre de la lutte contre les crimes financiers. Elle devient un levier de gestion de l’écart financier, donc un levier de réduction de la facture globale. Autrement dit, classer peut servir à exclure. Et exclure peut servir à diminuer le montant des dépôts à restituer, ou à retarder certains remboursements. Cette logique est explosive. Parce qu’elle introduit un conflit d’intérêts direct entre les banques et les déposants. Les banques ont intérêt à réduire l’écart. Les actionnaires ont intérêt à réduire l’écart encore plus, car chaque dollar « effacé » est un dollar qui ne pèse pas sur une recapitalisation, sur une dilution, ou sur une perte de contrôle. Lorsque des critères sont proposés, comme l’usage de prête-noms, la disproportion entre dépôts et activité, ou le passage par des secteurs où l’argent circule en espèces, ces critères peuvent paraître rationnels. Mais leur application dans un pays en crise peut capturer des situations ordinaires, comme l’aide familiale venue de l’étranger, la vente d’un bien pour survivre, ou le fractionnement d’épargne par peur des restrictions. Une classification large risque donc de produire une injustice. Elle risque aussi de produire une stigmatisation. Et surtout, elle risque de devenir une solution facile, parce qu’elle permet de réduire un problème comptable sans résoudre le problème moral. Dans ce schéma, la conformité devient un mot qui masque une opération de tri. On ne cherche plus seulement à empêcher le crime. On cherche à rendre la crise moins coûteuse pour le système bancaire.
Ce mécanisme a été discuté dans un cadre où la Banque du Liban et l’Association des banques ont échangé, avec la présence de conseillers financiers externes, autour d’un projet de loi sur l’écart financier et sa répartition. Dans ce type de réunion, les intérêts se croisent. Le gouverneur cherche une formule qui permette une stabilisation. Les banques cherchent une formule qui limite leur contribution. Les actionnaires cherchent une formule qui protège leur capital. Et le déposant, lui, n’est pas dans la salle. C’est là que la critique devient incontournable. La conformité, si elle est sincère, devrait commencer par une transparence totale sur les pertes, sur les pratiques de crise, et sur la contribution des actionnaires. Or, la tentation inverse existe. Utiliser la conformité comme argument pour filtrer des dépôts, tout en préservant au maximum les structures de propriété. Ce choix revient à dire, en pratique, que la société paiera une partie du coût par l’effacement, tandis que les détenteurs du capital bancaire paieront moins, ou plus tard. C’est ce qui alimente la colère. Car la crise libanaise n’est pas seulement une crise de bilan. C’est une crise de légitimité. Et la légitimité ne se répare pas avec une classification qui peut devenir un outil d’effacement. Elle se répare quand les règles s’appliquent aussi aux puissants, quand les actionnaires acceptent une perte réelle, et quand l’accès aux données ne dépend pas d’un filtre qui protège ceux qui ont le plus à perdre de la transparence.



