Le 19 décembre 2025, le Premier ministre Nawaf Salam a présenté un projet de loi sur la répartition des pertes bancaires qui place la Banque du Liban (BdL) au centre du dispositif de restructuration, avec une évaluation indépendante de ses actifs prévue dans un délai d’un mois après l’adoption du texte. Ce rôle pivot, attribué à une institution déjà fragilisée par des années de politiques monétaires controversées, suscite des interrogations sur sa capacité à absorber une part significative des déficits accumulés. Le projet de loi, examiné par le cabinet le 23 décembre, impose à la BdL l’émission de titres adossés à ses actifs pour compenser les dépôts supérieurs à 100 000 dollars, tout en absorbant des pertes nettes évaluées à des centaines de billions de livres libanaises. Nawaf Salam, dans son discours télévisé, a décrit cette mesure comme une « étape nécessaire pour recapitaliser le système sans alourdir davantage l’État », mais les actifs de réserve étrangers de la BdL, à 11,99 milliards de dollars en mi-décembre 2025, soulignent la précarité de cette approche.
La Banque du Liban, sous la direction de Karim Souaid depuis mars 2025, fait face à une crise existentielle marquée par des déficits accumulés depuis 2016. Ces pertes, estimées à 177 billions de livres dans des évaluations antérieures, proviennent principalement d’opérations de financement des déficits publics via des certificats de dépôt à haut rendement. Le projet de loi Salam prévoit une réévaluation complète des actifs de la BdL, incluant ses réserves en devises, ses biens immobiliers et ses avoirs en or, évalués à environ 18 milliards de dollars. Cet audit indépendant, confié à un cabinet international, doit quantifier précisément le solde négatif transitoire de 14 billions de livres après ajustements de capital (6 billions) et de valorisation (36 billions). La BdL sera chargée d’émettre des titres garantis par ses revenus et ses actifs pour les dépôts importants, avec des maturités de 10 à 20 ans et un paiement annuel minimal de 2 % de la valeur nominale.
Les actifs de réserve étrangers de la BdL, calculés après déduction des obligations envers les banques commerciales, se situent à 11,99 milliards de dollars en mi-décembre 2025, un niveau critique qui rend toute absorption massive de pertes vulnérable à des chocs externes. Les réserves liquides en devises étrangères (hors or), autour de 11,75 milliards de dollars fin septembre 2025, ont été impactées par les conflits avec Israël en 2024, qui ont causé des dommages estimés à 14 milliards de dollars et perturbé les flux commerciaux au sud du pays. Le projet de loi prévoit un bail-in des dépôts et certificats des banques commerciales à la BdL, transférant une partie des pertes vers ces institutions privées pour alléger le fardeau de la banque centrale. Cette mesure, alignée sur les exigences du Fonds monétaire international (FMI), vise à éviter une prise en charge directe par l’État de ses dettes envers la BdL, converties en obligations négociables.
Les mécanismes d’absorption des pertes par la BdL
Le projet de loi assigne à la BdL un rôle central dans la restructuration, avec des dispositions précises pour couvrir ses déficits. Les pertes issues d’opérations passées (66 billions de livres) seront effacées via des write-offs, tandis que les actifs dépréciés – prêts non performants et titres de dette publique – feront l’objet d’une réévaluation à leur valeur marchande. La BdL émettra des titres adossés à ses actifs pour les dépôts supérieurs à 100 000 dollars, garantis par ses revenus futurs et les produits de ventes potentielles de biens immobiliers ou d’or. Ces titres, négociables sur un marché secondaire à créer, offrent une forme de compensation aux grands déposants, mais leur valeur réelle dépend de la solvabilité de la banque centrale.
La Société de gestion des actifs publics (PAMC), prévue dans le texte, détiendra des participations dans des entreprises d’État et des biens immobiliers, générant des revenus sur 10 ans pour recapitaliser la BdL. Cette approche évite des injections externes immédiates, mais expose la banque centrale à une dépendance accrue envers des actifs volatils, particulièrement après les dommages des conflits de 2024 au sud du Liban. Les avoirs en or de la BdL, estimés à 18 milliards de dollars, constituent un pilier potentiel pour ces garanties, mais leur mobilisation nécessite une évaluation indépendante rigoureuse.
Les défis opérationnels et les risques de surendettement
La BdL opère dans un environnement marqué par une liquidité précaire et une fuite continue des dépôts. Les données monétaires de novembre 2025 montrent une diminution de 18 234 milliards de livres en dépôts résidents, aggravée par une économie parallèle basée sur les espèces. Les prêts non performants, représentant 40 billions de livres dans les bilans des banques commerciales, ont été en partie transférés ou garantis par la BdL, alourdissant son bilan. Le projet de loi impose une restructuration de la dette publique envers la BdL (73 billions de livres), convertie en obligations à maturité et taux d’intérêt négociés avec le ministère des Finances.
Les audits en cours, facilités par la levée partielle du secret bancaire en juillet 2025, ont identifié des irrégularités dans les opérations de la BdL entre 2016 et 2019, incluant des transferts suspects facilités pour des personnes politiquement exposées. Ces investigations, supervisées par le procureur général, renforcent les exigences de transparence imposées par le FMI. Le projet de loi prévoit un clawback sur ces transferts, avec une taxe de 30 % pour les non-rapatriements en trois mois, mais la BdL reste exposée à des risques légaux, avec des poursuites internationales contre elle depuis 2023 pour non-restitution des fonds.
Les implications pour la stabilité monétaire et les déposants
Le rôle accru de la BdL dans l’émission de titres pour les dépôts importants expose la banque centrale à une volatilité accrue. Les petits déposants (85 % des comptes, inférieurs à 100 000 dollars) bénéficient d’une protection prioritaire avec des remboursements en espèces sur quatre ans, financés par les banques commerciales. Les grands déposants, en revanche, dépendent de la capacité de la BdL à honorer ses engagements à long terme, diluant la valeur réelle des avoirs en raison de l’inflation persistante à 70 % en 2025. La livre libanaise, à 90 000 pour un dollar au marché noir en décembre 2025, reste sous pression, et l’unification des taux de change prévue pour 2026 dépend de la stabilisation des bilans de la BdL.
Les intersections politiques compliquent la situation. La BdL, souvent influencée par des réseaux confessionnels, risque d’être perçue comme favorisant certains intérêts lors de l’attribution des titres ou des fusions. Des ministres sunnites et chiites ont exprimé des réserves lors des débats au cabinet le 23 décembre, particulièrement sur l’impact au sud du pays. Les négociations avec la BdL sur 80 milliards de dollars de créances, contestées par l’Association des banques du Liban (ABL), illustrent les tensions internes.
Les pressions internationales et les exigences de gouvernance
Le FMI, dans un communiqué du 20 décembre, a salué le rôle assigné à la BdL comme un pas vers la viabilité, mais a insisté sur l’audit indépendant et la protection des petits déposants. Les États-Unis, via leur ambassadeur le 22 décembre, ont lié la levée de sanctions potentielles à une gouvernance renforcée de la BdL. L’Union européenne, lors d’une réunion du 18 décembre, a réitéré son soutien conditionné à la transparence.
Les détails des bilans révèlent une vulnérabilité structurelle : pertes nettes après ajustements, actifs immobiliers dépréciés par les conflits, et une dépendance aux revenus futurs pour honorer les titres. Les write-offs sur les titres de dette publique et les prêts non performants visent à assainir les comptes. Les discussions au cabinet le 23 décembre révèlent des amendements potentiels sous pression de l’ABL, influençant directement la capacité de la BdL à soutenir la restructuration. Les avoirs en or et les actifs étrangers restent des piliers, mais leur évaluation dépend de l’audit prévu pour janvier 2026. Les manifestations de déposants en décembre 2025 exigent une accélération des paiements, tandis que les grands déposants saisissent des tribunaux internationaux. Les agrégats monétaires montrent une contraction continue des dépôts, aggravée par l’économie parallèle. Les négociations sur les créances avec les banques commerciales, contestées par l’ABL, prolongent l’incertitude sur la recapitalisation de la BdL.



