Un partenariat en redéfinition
Les relations entre le Liban et les pays du Golfe connaissent, à l’automne 2025, un tournant stratégique. Après plusieurs années de gel diplomatique et financier, Riyad, Abou Dhabi et Doha reviennent dans le paysage libanais, mais avec une logique nouvelle : celle de la conditionnalité économique et de la diplomatie d’investissement. L’époque des dons directs et des dépôts à la Banque du Liban est révolue. Désormais, les aides du Golfe se font par le biais de projets ciblés, assortis d’exigences de transparence, d’audit bancaire et de stabilité politique. Selon les estimations publiées en octobre, les discussions en cours portent sur près de 1,2 milliard de dollars d’investissements potentiels, principalement dans les secteurs de l’énergie, des télécommunications et de l’agro-industrie. Les partenaires du Golfe insistent sur une coordination étroite avec le Fonds monétaire international, reprenant à leur compte les conditions imposées par celui-ci. Cette évolution marque la fin du modèle de dépendance financière qui liait Beyrouth à ses alliés du Golfe depuis les années 1990.
Riyad en première ligne
L’Arabie saoudite a repris le rôle de principal interlocuteur du Liban. Après la visite de la délégation saoudienne en septembre, les discussions portent sur un plan d’investissement de 500 millions de dollars dans les infrastructures portuaires et énergétiques. Le projet le plus avancé concerne la modernisation du port de Tripoli, destiné à devenir une plate-forme régionale pour le commerce avec la Syrie et la Méditerranée orientale. Riyad souhaite également financer, via le Fonds saoudien de développement, la construction de centrales solaires dans la Békaa et le Sud. Mais ces projets restent conditionnés à la mise en place d’un mécanisme de contrôle indépendant garantissant la traçabilité des fonds. L’Arabie saoudite réclame un audit complet du secteur bancaire avant tout décaissement. Le message est clair : aucune aide sans réformes. Le ton ferme adopté par Riyad traduit une volonté de passer d’une logique de soutien politique à une logique d’investissement rentable.
Les Émirats et le Qatar misent sur les télécoms et le gaz
Les Émirats arabes unis concentrent leurs négociations sur le secteur des télécommunications, avec un projet d’entrée au capital d’Alfa et de Touch, les deux opérateurs publics. Les discussions, évaluées à près de 300 millions de dollars, visent à moderniser le réseau 5G et à en faire un pôle régional de services numériques. Abou Dhabi exige une gestion entièrement externalisée et une supervision indépendante pour éviter les interférences politiques. De son côté, le Qatar s’intéresse au secteur énergétique. Doha Energy a proposé un partenariat pour la construction d’une unité de regazéification à Zahrani, projet estimé à 250 millions de dollars. Le Qatar, déjà impliqué dans la reconstruction du port de Beyrouth, conditionne tout engagement à un plan de restructuration de la compagnie Électricité du Liban et à la réduction des pertes techniques. Ces deux partenaires voient dans le Liban une opportunité stratégique, mais aussi un test de gouvernance. Le moindre écart de transparence pourrait suspendre les financements.
Des conditions aussi strictes que celles du FMI
Les capitales du Golfe ont aligné leurs exigences sur celles du Fonds monétaire international. Riyad, Abou Dhabi et Doha réclament une réforme du secteur bancaire, une lutte crédible contre la corruption et une réorganisation du système fiscal. Les aides bilatérales ne prendront effet qu’après l’adoption de la loi sur la transparence financière et la publication des audits bancaires en cours. En pratique, cela signifie que le Liban doit satisfaire d’abord les critères du FMI avant d’accéder aux financements régionaux. Cette convergence inédite transforme les pays du Golfe en relais de la pression internationale. Les dons sans contrepartie appartiennent au passé. Les États du Golfe souhaitent des garanties institutionnelles et une stabilité politique durable avant d’engager leurs capitaux. Cette approche marque un basculement majeur : le Liban n’est plus perçu comme un allié politique, mais comme un marché à haut risque dont la crédibilité doit être démontrée.
Une diplomatie économique assumée
L’aide financière devient un instrument diplomatique à part entière. Le Golfe cherche à regagner une influence perdue face à l’Iran et à la Turquie, en utilisant l’économie comme levier d’influence. Les projets d’infrastructure, les concessions énergétiques et les partenariats portuaires servent désormais de relais à la politique régionale saoudienne. Le Liban, affaibli, se retrouve dans une position de dépendance négociée. Les visites diplomatiques se multiplient : après celle de la délégation saoudienne, une mission émiratie est prévue pour novembre, suivie d’une délégation qatarie chargée de finaliser les accords énergétiques. Les discussions portent également sur la coopération sécuritaire et la lutte contre le trafic financier transfrontalier. Les États du Golfe conditionnent tout engagement à un contrôle renforcé des transferts et des flux bancaires, afin d’éviter le blanchiment et le financement d’organisations sanctionnées.
Les retombées économiques potentielles
Si les accords aboutissent, les investissements du Golfe pourraient injecter entre 1 et 1,5 milliard de dollars dans l’économie libanaise au cours des deux prochaines années. Les projets énergétiques permettraient de stabiliser la production d’électricité et de réduire de 30 % les importations de carburant. Le développement du port de Tripoli pourrait créer 15 000 emplois directs et indirects. Les télécommunications modernisées ouvriraient la voie à un nouveau secteur technologique, aujourd’hui marginal. Mais ces bénéfices restent conditionnés à la capacité du Liban à mettre en œuvre les réformes structurelles exigées. Les investisseurs du Golfe refusent de travailler dans un environnement institutionnel instable. L’incertitude politique, la corruption et la lenteur administrative freinent toute perspective d’investissement à court terme. Les experts estiment que sans une réforme bancaire crédible, aucun financement majeur ne sera concrétisé.
Les résistances internes et la méfiance populaire
L’opinion publique libanaise perçoit avec ambiguïté le retour du Golfe. Si une partie de la population y voit une bouée de sauvetage économique, d’autres dénoncent une dépendance accrue et une perte de souveraineté. Les syndicats et certains partis politiques redoutent une privatisation déguisée des secteurs stratégiques. Le souvenir des aides saoudiennes détournées ou mal gérées reste présent. Les débats au Parlement reflètent cette division : les partisans de la coopération prônent une “intégration pragmatique” avec les économies du Golfe, tandis que leurs opposants parlent d’un “recolonialisme financier”. Le gouvernement de Nawaf Salam tente de rassurer les deux camps en affirmant que toute aide sera encadrée par des mécanismes de transparence. Mais les réticences politiques ralentissent les négociations.
Un Liban sous tutelle économique de fait
La convergence entre les conditions du FMI et celles du Golfe installe le Liban dans une forme de tutelle économique régionale. Le pays doit désormais rendre des comptes non seulement à Washington, mais aussi à Riyad et à Abou Dhabi. Les bailleurs du Golfe suivent de près les réformes administratives et bancaires. Leur objectif est double : stabiliser un voisin en crise et sécuriser leurs investissements à long terme. Le Liban, quant à lui, espère que cette diplomatie économique permettra d’éviter l’effondrement total. Mais la marge de manœuvre reste étroite. Sans réforme politique profonde et sans restauration de la confiance publique, les investissements étrangers resteront temporaires. Dans ce contexte, la dépendance financière du Liban devient un levier diplomatique majeur entre le pays et ses partenaires régionaux. Le Golfe ne donne plus : il négocie, contrôle et investit selon ses propres règles.



