Le Moyen-Orient, en tant que carrefour stratégique entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe, occupe une place centrale dans les dynamiques géopolitiques mondiales. Dans Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzezinski souligne l’importance de cette région dans la compétition des grandes puissances. Aujourd’hui, sous l’administration de Donald Trump, les priorités stratégiques des États-Unis semblent se redéfinir avec un retrait progressif de l’Ukraine au profit d’un repositionnement au Moyen-Orient. Ce repositionnement vise à renforcer Israël, à contenir l’influence turque et à consolider un leadership arabe capable de contrer la montée des Frères musulmans et l’expansionnisme d’Ankara. Toutefois, cette stratégie pourrait marquer un recul de l’influence américaine à l’échelle mondiale, car elle s’inscrit dans un recentrage sur l’antagonisme avec la Chine au détriment d’une gestion équilibrée des rapports de force en Europe et au Moyen-Orient.
Brzezinski, dans son ouvrage publié en 1997, conceptualise le monde comme un vaste échiquier où chaque mouvement stratégique des grandes puissances façonne l’équilibre mondial. L’Eurasie, selon lui, est le plateau central où se joue la domination globale. Alors que Le Grand Échiquier se concentrait initialement sur l’importance de contrôler l’Eurasie pour maintenir l’hégémonie américaine, la stratégie de Trump semble inverser cette logique en se détournant de l’Europe de l’Est pour privilégier un jeu complexe au Moyen-Orient. Cette approche soulève des questions sur la capacité des États-Unis à conserver leur statut de superpuissance mondiale. En effet, en misant sur une reconfiguration régionale autour d’Israël et de l’Arabie Saoudite, Trump prend le risque de perdre l’adhésion de ses alliés européens tout en offrant à la Russie et à la Chine de nouvelles opportunités d’expansion de leur influence en Eurasie et en Afrique. Ce basculement stratégique pourrait affaiblir durablement le leadership américain à l’international, réduisant sa capacité à dicter les règles du jeu sur l’échiquier mondial.
Lorsque Israël a assassiné Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, Benjamin Netanyahu évoquait déjà l’avènement d’un « nouveau Moyen-Orient ». Pourtant, jamais cette vision n’avait été perçue sous l’angle des implications mondiales que l’on observe aujourd’hui, en particulier pour l’Europe. Il ne s’agit plus tout simplement d’un nouveau Moyen-Orient, mais au-delà même, d’un Nouvel Ordre Mondial.
Le conflit israélo-palestinien, longtemps considéré comme une problématique régionale, pourrait désormais provoquer des répercussions stratégiques bien au-delà des frontières du Moyen-Orient, redéfinissant potentiellement les équilibres géopolitiques globaux, tel qu’actuellement géré par le président américain Donald Trump et mettre en danger la stabilité et la géopolitique mondiale dans laquelle les Etats-Unis mais aussi l’Europe seront perdants.
Un abandon stratégique de l’Ukraine et de l’Europe même au profit du Moyen-Orient
Alors que la guerre en Ukraine continue de redessiner l’équilibre des forces en Eurasie, Donald Trump semble avoir opté pour une redéfinition des priorités américaines. En abandonnant progressivement l’Ukraine à la Russie, il recentre l’attention de Washington sur le Moyen-Orient. Ce changement stratégique permet aux États-Unis de concentrer leurs ressources sur des enjeux plus immédiats, notamment la consolidation de l’hégémonie israélienne et le remodelage de la région à travers des alliances renforcées.
Pour Trump, l’Ukraine ne représente plus un intérêt stratégique vital, surtout face à l’opportunité de renforcer l’influence américaine au Moyen-Orient. En laissant la Russie étendre sa sphère d’influence en Europe de l’Est, les États-Unis espèrent apaiser les tensions avec Moscou et ainsi libérer des ressources diplomatiques, économiques et militaires pour les rediriger vers le Moyen-Orient. Cette approche pragmatique mais controversée s’inscrit dans une logique de priorisation où le maintien de la suprématie américaine ne passe plus par la confrontation avec la Russie en Europe mais par une réorganisation de l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient et la lutte contre l’Iran.
Cependant, cette stratégie comporte des risques importants. En tournant le dos à l’Ukraine, les États-Unis affaiblissent leur crédibilité auprès de leurs alliés européens, qui pourraient percevoir ce choix comme un signe de désengagement américain. Ce retrait stratégique pourrait renforcer la position de la Russie en Europe tout en offrant à la Chine l’opportunité de combler le vide laissé par Washington. En privilégiant une stratégie régionale au Moyen-Orient, Trump prend le risque de sacrifier l’influence mondiale des États-Unis, notamment en Europe, en Afrique et en Asie-Pacifique. Ainsi, la question se pose de savoir si cette redéfinition des priorités ne marquera pas le début d’un déclin progressif du leadership américain sur l’échiquier mondial.
Un pari stratégique : renforcer la Russie pour contenir la Chine
Une autre dimension de la stratégie de Trump réside dans son pari de créer une Russie forte, en lui permettant de s’imposer en Ukraine et en renforçant son influence sur l’Europe, afin qu’elle devienne un contrepoids efficace à la montée en puissance de la Chine. L’objectif sous-jacent de Washington est d’amener Moscou à jouer un rôle plus actif dans l’affrontement sino-américain, en détournant Pékin de son engagement croissant au Moyen-Orient et en Eurasie.
Actuellement, la Chine est de plus en plus présente dans la région, affirmant sa position de puissance alternative aux États-Unis. L’un des signes les plus frappants de cette influence croissante est la vente d’avions de combat chinois à l’Égypte, un marché traditionnellement dominé par l’industrie militaire américaine. Ce succès commercial illustre la capacité de Pékin à s’imposer face à Washington sur le terrain stratégique des ventes d’armes, réduisant ainsi l’influence militaire américaine auprès de ses alliés arabes.
Par ailleurs, la Chine s’impose également comme un acteur diplomatique incontournable. Elle a récemment joué un rôle clé dans la médiation entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, deux puissances rivales qui, sous l’égide de Pékin, ont amorcé un rapprochement historique. Cette dynamique compromet la stratégie américaine, qui s’appuyait sur la division entre Riyad et Téhéran pour justifier sa présence militaire et ses alliances régionales. En facilitant ce rapprochement, la Chine affaiblit indirectement la position des États-Unis et leur capacité à contrôler les équilibres de la région.
Un autre point majeur de l’ingérence chinoise est son rôle dans la préservation des infrastructures iraniennes. Pékin a activement contribué à empêcher Israël de mener des frappes aériennes contre des installations stratégiques iraniennes, qu’il s’agisse des complexes nucléaires ou des infrastructures pétrolières. L’objectif chinois est clair : maintenir la stabilité des prix du pétrole et éviter une explosion des tensions qui pourrait perturber ses approvisionnements énergétiques. Cette intervention directe va à l’encontre des intérêts de Washington et de Tel-Aviv, qui cherchent à contenir l’expansion iranienne.
Face à cette montée en puissance de la Chine, Trump estime que seule une Russie renforcée pourrait servir de contrepoids efficace. En lui laissant le champ libre en Ukraine et en Europe de l’Est, Washington espère voir Moscou s’affirmer sur la scène internationale et entrer en confrontation directe avec Pékin. L’idée sous-jacente est que si la Russie se renforce, elle détournera l’attention chinoise du Moyen-Orient et créera une nouvelle dynamique de rivalité qui limiterait l’expansion de Pékin. En misant sur une Russie plus agressive et indépendante, Trump espère donc rééquilibrer la balance des pouvoirs et ralentir l’influence chinoise, tout en limitant la dépendance américaine à des interventions coûteuses au Moyen-Orient.
L’administration Trump est d’ailleurs profondément marquée par la présence de plusieurs courants idéologiques influents : des anti-Chinois, des anti-Iraniens et des pro-Israéliens. Cette composition explique en grande partie pourquoi la politique étrangère de Trump s’articule autour d’un rapprochement avec la Russie tout en visant simultanément à contenir la Chine et l’Iran. Ce positionnement se traduit par des politiques plus offensives à l’encontre de Pékin, notamment à Taïwan et en Asie-Pacifique, mais aussi par une implication renforcée au Moyen-Orient pour contrer l’influence iranienne.
Cette vision stratégique repose sur l’idée que les États-Unis doivent se retirer de certains engagements, comme l’Ukraine, pour mieux concentrer leurs efforts sur les grands adversaires géopolitiques. Ainsi, la politique étrangère de Trump n’est pas simplement un isolement stratégique mais plutôt une redirection des priorités américaines en faveur d’un axe anti-Chine et anti-Iran, tout en préservant l’influence d’Israël et de ses alliés régionaux.
Israël, la Cisjordanie et Gaza : vers une nouvelle carte politique
Le retrait américain d’Ukraine pourrait être la clé d’une réorganisation profonde au Moyen-Orient. Trump semble soutenir un plan permettant à Israël d’annexer la Cisjordanie et Gaza tout en expulsant les populations palestiniennes vers la Jordanie et l’Égypte. Cette stratégie répond à plusieurs objectifs : assurer la sécurité d’Israël, éviter l’émergence d’un État palestinien viable et redessiner les frontières de la région au profit d’un équilibre favorable aux intérêts américains et israéliens.
Cette approche s’inscrit dans une vision de redéfinition des frontières qui dépasse la simple gestion du conflit israélo-palestinien. En permettant à Israël d’étendre ses frontières, Trump cherche à renforcer un allié clé au Moyen-Orient tout en créant une réalité géopolitique qui complique toute négociation future sur la création d’un État palestinien. L’expulsion des Palestiniens vers la Jordanie et l’Égypte vise également à déplacer le problème vers des États tiers, tout en consolidant la stabilité israélienne. Cependant, cette stratégie pourrait entraîner des réactions violentes dans le monde arabe, exacerber les tensions avec la Turquie et l’Iran, et fragiliser davantage la position des États-Unis dans la région.
L’expulsion des Palestiniens : vers une reconfiguration démographique régionale
Un déplacement massif des populations palestiniennes vers la Jordanie et l’Égypte serait une rupture majeure dans la géopolitique du Moyen-Orient. Cette stratégie, bien que visant à renforcer la sécurité d’Israël en éloignant la menace démographique palestinienne, pourrait générer des conséquences imprévisibles. La Jordanie, avec une population déjà composée majoritairement de Palestiniens, pourrait voir son équilibre interne bouleversé, alimentant des tensions sociales et politiques. L’Égypte, quant à elle, pourrait se retrouver confrontée à des défis humanitaires et sécuritaires supplémentaires, notamment dans la péninsule du Sinaï.
En déplaçant le problème palestinien vers d’autres États arabes, Trump cherche à diluer la responsabilité des États-Unis et d’Israël dans la gestion de cette crise. Toutefois, cette politique de transfert de populations pourrait être perçue comme une violation du droit international et renforcer l’antagonisme contre Washington dans le monde arabe et musulman. De plus, cette reconfiguration démographique pourrait offrir à des groupes extrémistes, tels que les Frères musulmans, une opportunité de renforcer leur influence en Jordanie et en Égypte, augmentant ainsi les risques de déstabilisation régionale.
La Jordanie et l’Égypte : stabilisation ou basculement vers l’islamisme politique ?
L’arrivée massive de réfugiés palestiniens en Jordanie et en Égypte risque de provoquer des bouleversements politiques internes. L’une des préoccupations majeures de Washington est d’éviter que ces deux pays ne tombent sous l’influence des Frères musulmans, un mouvement déjà soutenu par la Turquie d’Erdogan. La stratégie américaine semble donc double : contrôler les flux migratoires tout en consolidant les régimes en place pour éviter une bascule vers l’islamisme politique.
Cette stratégie repose sur un soutien accru aux régimes de Amman et du Caire, avec des aides économiques, militaires et diplomatiques. Cependant, aujourd’hui l’heure est plutôt au chantage: Donald Trump souhaite forcer ces pays à accueillir les palestiniens de Gaza ou, sinon les aides actuelles fournies par Washington seraient suspendues. La précarité socio-économique et les frustrations populaires engendrées par ces décisions pourraient offrir un terreau fertile aux Frères musulmans. En cas d’échec de cette politique, les États-Unis pourraient non seulement perdre des alliés stratégiques mais également voir leur influence diminuer face à une Turquie de plus en plus proactive dans la région.
La Turquie : un expansionnisme à contenir
Ankara, qui a déjà consolidé son influence en Libye et en Syrie, cherche à étendre son empreinte sur le monde arabe. Recep Tayyip Erdogan s’affirme comme un leader musulman en opposition à l’axe américano-israélien et aux monarchies du Golfe. Le renforcement du rôle saoudien par Washington vise à créer un contrepoids à cette expansion turque, en particulier dans des régions clés comme la Libye, la Syrie et désormais la Jordanie et l’Égypte.
L’influence turque ne se limite pas aux interventions militaires directes. À travers un soft power religieux et culturel, Ankara cherche à rallier les populations arabes à sa vision d’un monde musulman unifié sous l’égide de la Turquie. Les Frères musulmans, déjà bien implantés en Égypte et en Jordanie, constituent un levier politique essentiel pour Erdogan. Cette situation inquiète les États-Unis, qui redoutent une perte de contrôle sur ces pays clés du Moyen-Orient mais aussi et surtout Israël où beaucoup d’analystes et d’observateurs estiment désormais probable un potentiel conflit avec la Turquie dans les décennies à venir. En renforçant le leadership saoudien, Trump espère freiner cette dynamique en établissant un 2ème axe sunnite aligné sur les intérêts américains et israéliens, via les accords d’Abraham de la manière dont cet axe était conçu l’origine pour contrer l’antagonisme iranien qui est désormais passé.
L’Arabie Saoudite : vers un leadership renforcé dans le monde arabe
Face à la montée de la Turquie et aux ambitions iraniennes, les États-Unis ont tout intérêt à consolider le leadership de l’Arabie Saoudite. Le sommet organisé en Arabie Saoudite par Donald Trump s’inscrit dans cette logique : redonner aux Saoudiens un rôle central dans la politique arabe et garantir un alignement stratégique contre la Turquie et les groupes islamistes soutenus par Ankara. Cependant, ce recentrage vers le Moyen-Orient au détriment d’une présence plus équilibrée en Europe et en Asie pourrait avoir des conséquences à long terme sur la crédibilité stratégique de Washington.
Pour Riyad, cette nouvelle position stratégique représente une occasion de renforcer sa stature régionale. L’Arabie Saoudite pourrait ainsi s’imposer non seulement comme un pilier de la stabilité régionale mais aussi comme un interlocuteur incontournable dans les négociations internationales concernant le Moyen-Orient. Toutefois, ce rôle de leader impose des responsabilités accrues, notamment en matière de gestion des crises régionales et de médiation entre factions rivales, ce qui pourrait mettre à l’épreuve la capacité diplomatique saoudienne.
Les perspectives d’un nouvel ordre régional et le recul de l’influence américaine
La recomposition du Moyen-Orient sous l’administration Trump pourrait redessiner durablement l’équilibre des forces. En soutenant Israël dans son expansion territoriale et en consolidant un axe arabe dirigé par l’Arabie Saoudite, Washington cherche à neutraliser les influences turque et islamiste dans la région. Toutefois, cette focalisation sur le Moyen-Orient s’accompagne d’un désengagement relatif des États-Unis en Europe et dans d’autres régions stratégiques. Trump a clairement affiché sa volonté de recentrer la politique américaine sur l’affrontement avec la Chine, laissant ainsi d’autres puissances combler le vide laissé par les États-Unis.
Ce choix risque d’affaiblir le leadership américain à long terme. La Russie pourrait renforcer son emprise sur l’Europe de l’Est, voire même sur l’Europe entière, tandis que la Chine pourrait étendre son influence économique et diplomatique en Eurasie et en Afrique. En réduisant son engagement mondial au profit d’une vision plus régionaliste, Washington pourrait perdre progressivement son statut de superpuissance dominante, ouvrant la voie à une reconfiguration de l’ordre mondial où l’influence américaine ne serait plus aussi prépondérante qu’auparavant.



